Il a transformé Jude Law en Poutine, il raconte
Olivier Assayas compte parmi les réalisateurs français les plus ambitieux. Avec Le Mage du Kremlin, sorti en janvier 2026 en Suisse romande, il livre un thriller politique saisissant. Le film embrasse près de trois décennies de politique russe et les condense en une analyse précise des structures de pouvoir contemporaines.
L’intrigue débute dans la Russie postsoviétique des années 1990, période de bouleversements durant laquelle les oligarques profitent du vide politique, tandis qu’un obscur agent du KGB s’élève jusqu’à devenir l’homme le plus puissant du pays. Au centre du récit se trouve le personnage fictif de Vadim Baranov, conseiller politique sans scrupules qui, grâce à son instinct, à son sang-froid stratégique et à sa volonté de puissance, devient faiseur de rois et prépare puis sécurise l’ascension de Vladimir Poutine.
Olivier Assayas, votre film est adapté du livre éponyme de l’ancien conseiller politique Giuliano da Empoli. Quand avez-vous décidé d’en faire un film?
J’ai lu le livre très tôt, avant même sa parution en librairie. Giuliano da Empoli me l’avait envoyé, et j’ai été touché par l’intérêt qu’il portait à mon travail. Ma première réaction a pourtant été très claire: le livre est formidable, mais ce n’était pas pour moi!
Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis?
J’ai d’abord discuté du projet avec Giuliano da Empoli lui-même ainsi qu’avec mon ami et co-scénariste Emmanuel Carrère, et nous sommes tombés d’accord sur une approche très libre.
Je voulais réaliser un film sur les outils de la politique moderne. Le cinéma est souvent en retard sur l’analyse politique et montre fréquemment un monde déjà révolu. Or nous vivons aujourd’hui une autre époque: une politique postmoderne fortement influencée par les réseaux sociaux. Peu de films s’y sont encore confrontés, cela valait donc la peine d’essayer.
Vous avez déjà mêlé événements politiques, figures historiques et fiction. Qu’est-ce qui vous attire dans cette démarche?
En écrivant Le Mage du Kremlin, il était essentiel pour moi de rester constamment au plus près de la réalité. Cela ne signifie pas qu’il faille nécessairement humaniser les personnages. Lorsqu’on traite de politique actuelle, il faut être extrêmement rigoureux avec les faits, car le public accorde sa confiance. Cette confiance ne doit pas être manipulée. Sur cette base, on peut ensuite développer une œuvre qui explore les passions humaines et la complexité psychologique, en s’appuyant sur la vérité préalablement établie.
Voici la bande-annonce 👇
Si Vadim Baranov est un personnage fictif, Vladimir Poutine occupe aussi une place importante dans le film. Comment avez-vous abordé le casting pour ce rôle?
Je devais me demander qui pourrait incarner Vladimir Poutine. Je n’avais pas d’idée précise au départ.
Une imitation de Poutine ne m’intéresse pas: ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il représente, ce qu’il porte en lui et ce qui le motive.
L’acteur britannique Jude Law interprète Vladimir Poutine. A-t-il été difficile à convaincre?
Je n’ai pas eu à le convaincre. Nous nous connaissons depuis longtemps et partageons un goût similaire pour le cinéma. Je cherchais un acteur puissant, capable d’embrasser toutes les facettes du personnage. Jude Law s’est imposé immédiatement, car parmi les grands acteurs, il est celui qui se transforme avec le plus d’enthousiasme et de constance à travers ses rôles. Il a enrichi le film en renonçant à une imitation fidèle de Poutine pour se concentrer sur ce que ce personnage incarne: un modèle de dictature moderne.
Comment ce film a-t-il influencé votre vision de la politique actuelle et que peut-on lui opposer?
J’étais déjà conscient de l’ampleur tragique de la guerre en Ukraine, tout comme de la violence exercée par Vladimir Poutine contre sa propre population. La politique est, en fin de compte, toujours une question de pouvoir et de la manière dont on le maintient. Mais il existe aussi des évolutions positives, comme la défaite électorale de Viktor Orbán en Hongrie.
Les films n’expliquent pas le monde, ils posent des questions. En tant que réalisateur, on peut, au mieux, poser les bonnes questions — au bon moment, de la bonne manière — et présenter des faits au public. A lui ensuite d’en tirer ses propres conclusions.
Le livre n’était donc qu’un point de départ. Comment avez-vous poursuivi vos recherches sur cette période spécifique?
Je ne suis pas un expert en géopolitique, je suis cinéaste. Mais il existe des sources remarquables, et j’ai assimilé autant que possible de matériaux issus d’ouvrages historiques et de documentaires. Giuliano da Empoli est analyste politique et ancien conseiller de Matteo Renzi, président du Conseil italien. Il est profondément ancré dans le monde politique. Emmanuel Carrère a des racines russes, a écrit sur la Russie postsoviétique et y a réalisé des documentaires. Il connaît cet univers en profondeur. J’avais besoin de leurs perspectives.
L’adaptation a nécessité de nombreuses clarifications. Notamment sur le protocole au Kremlin ou sur la complexité de l’ascension de Vladimir Poutine, des questions qui demeurent encore aujourd’hui partiellement obscures. Certaines zones d’ombre subsistent.
