Ce fléau ronge l'armée ukrainienne
Des visages émaciés, des joues creuses, des soldats s’effondrant sous l’effet de l’épuisement, des photos et des témoignages en provenance de la région ukrainienne de Kharkiv ont suscité l’horreur ces derniers jours. Des proches ont rendu ces images publiques et formulé de graves accusations à l’encontre des dirigeants militaires.
Selon eux, des soldats déployés en première ligne de la 14ᵉ brigade mécanisée seraient restés plusieurs jours sans approvisionnement suffisant, contraints de boire de l’eau de pluie, faute de nourriture, d’eau potable et d’aide médicale. Les livraisons auraient parfois pris jusqu’à deux semaines, et les communications se seraient interrompues à plusieurs reprises, de manière totale.
Cette affaire met en lumière un problème plus profond. Elle montre à quel point la situation logistique sur le front est devenue fragile, et pas uniquement en raison d’erreurs d'organisation. Elle est aussi le reflet de l’évolution de la manière dont la guerre est conduite. Les drones dominent désormais le champ de bataille, et les routes classiques de ravitaillement sont difficilement utilisables. Des biens essentiels comme l’eau, la nourriture ou les munitions ne parviennent souvent plus aux soldats que par voie aérienne.
Combien de temps l’armée ukrainienne peut-elle encore tenir dans ces conditions, sur le plan humain et logistique? Car des nouvelles comme celles de Kharkiv pourraient avoir un impact direct sur les efforts de mobilisation des autorités militaires ukrainiennes. Entendre parler de tels cas pourrait pousser certains à hésiter au moment de rejoindre volontairement l’armée.
Les soldats tiennent peu de temps
Olha Reshetylova fait également état de récits alarmants. Le président ukrainien l’a nommée en octobre dernier première médiatrice militaire du pays. À ce titre, elle s’occupe des plaintes émanant de l’armée. Ses équipes mènent ensuite des inspections. Directement rattaché à la présidence, le bureau d'Olha Reshetylova a commencé ses activités à la fin janvier et mène notamment une vaste étude sur l’état psychologique des soldats engagés sur le front.
Un premier résultat de cette enquête a été rendu public dans une interview accordée à l’Ukrainska Pravda. La défenseuse des droits a déclaré:
La réalité est malgré tout bien différente, et Olha Reshetylova le sait aussi. En principe, la durée maximale de présence d’un soldat dans une position, qui est fixée par le commandement en chef, est de 15 jours. «Cette consigne n’est toutefois pas respectée, ce qui fait qu’il n’existe plus aucune limite», explique Olha Reshetylova. Des rapports font régulièrement état de soldats contraints de tenir leur position durant des mois. Ce n’est pas toujours dû au non-respect des directives par leurs commandants.
En novembre dernier, Volodymyr Zelensky a remis à deux soldats la croix du mérite militaire après qu’ils ont tenu leur position pendant 165 jours. Plus de 30 tentatives d’évacuation avaient échoué, principalement en raison d’attaques de drones russes incessantes. Ce n’est qu’un épais brouillard qui a rendu leur sauvetage possible, les drones ayant alors une mauvaise visibilité.
La désertion est un gros problème
De telles conditions ont des conséquences directes sur la mobilisation de nouveaux soldats. Le manque de personnel sur la ligne de front constitue depuis des années le problème le plus urgent pour l’Ukraine, empêchant la conduite d’opérations efficaces sur le champ de bataille.
Selon des responsables gouvernementaux, l’effectif moyen d’une brigade des forces armées ukrainiennes (normalement entre 2000 et 5000 soldats) se situe entre 40 et 60% des besoins. D’après des militaires, le nombre de soldats effectivement déployés en première ligne ne représente même pas 20 à 30% des effectifs prévus. Les rotations, qui permettraient aux soldats de première ligne de bénéficier de pauses nécessaires, sont ainsi à peine possibles.
Mais de plus en plus, le vivier de soldats volontaires semble épuisé. En janvier dernier, le ministre de la Défense Mykhailo Fedorov a déclaré dans une interview à CNN qu’il y aurait environ deux millions de réfractaires au service militaire en Ukraine. Olha Reshetylova a quant à elle indiqué à t-online un chiffre d’environ 1,6 million de personnes ayant refusé jusqu’ici de servir dans l’armée.
Selon le droit ukrainien, tous les hommes âgés de 18 à 60 ans sont tenus de s’enregistrer auprès de l’armée et de toujours avoir leurs documents sur eux. Toutefois, seuls les hommes âgés de 25 à 60 ans sont mobilisables. Ceux âgés de 18 à 24 ans peuvent néanmoins s’engager volontairement. La loi martiale interdit en outre à tous les hommes soumis à la conscription âgés de 23 à 60 ans de quitter le pays. Malgré cela, des dizaines de milliers d'hommes ont fui illégalement le pays.
Selon les données de Mykhailo Fedorov, environ 200 000 soldats auraient quitté leur position sans autorisation. Ce problème de la désertion est principalement lié aux conditions précaires au front, à une mauvaise organisation du service militaire ainsi qu’à l’absence de perspectives claires sur la fin du conflit. En janvier 2025, la 155ᵉ brigade mécanisée avait fait grand bruit. 1 700 des 5 800 soldats prévus avaient quitté l’unité sans autorisation.
La désertion semble mieux maîtrisée
Selon les experts, le problème de la désertion s’est entre-temps quelque peu stabilisé, ce qui a permis une légère amélioration de la situation des effectifs. Il n’existe toutefois pas de chiffres officiels récents.
L’analyste militaire Franz-Stefan Gady explique à t-online:
Une partie de cette stabilisation s’explique aussi par le fait que la pression militaire russe a été moins forte sur le front en hiver que les années précédentes.
Dans le même temps, Franz-Stefan Gady observe un changement de doctrine militaire «vers des positions de front plus faiblement occupées et soutenues par des drones, ce qui réduit le besoin d’infanterie pour la sécurisation du terrain». L’analyste nuance toutefois:
L’expert militaire Gustav Gressel confirme lui aussi «dans une large mesure» à t-online que le problème des effectifs semble lentement se stabiliser. Il observe également une baisse des désertions, mais pas nécessairement une hausse des recrutements:
Des vidéos circulant régulièrement sur internet montrent des affrontements en pleine rue entre des agents de recrutement et des hommes soumis à la conscription tentant d’échapper à la mobilisation. Ces images suscitent régulièrement des critiques à l’égard de ces mesures coercitives.
Selon une étude de l’Institut de psychologie sociale et politique publiée en mars 2025, la société ukrainienne, elle, fait preuve majoritairement de compréhension envers les réfractaires (58%). 39% des personnes interrogées déclarent toutefois que ce comportement leur inspire de la honte.
Le nouveau ministre de la Défense veut réformer l’armée
Gustav Gressel voit une raison importante à la stabilisation des effectifs dans une seule personne: le ministre de la Défense Mykhailo Fedorov, en fonction depuis la mi-janvier. L'expert explique:
Les soldats ont le sentiment d’être entendus. «Même si tout n’est pas encore parfait, la situation s’améliore», ajoute Gustav Gressel.
Dans un article publié sur le site ukrainien proche du gouvernement United24Media, Mykhailo Fedorov a annoncé fin avril une réforme globale des forces armées ukrainiennes, avec un accent particulier sur les effectifs et la mobilisation. À l’avenir, le recrutement et les conditions de service devront être améliorés de façon fondamentale. Il est prévu un ensemble d’environ 30 projets de réforme, dont 10 sont sur le point de démarrer.
Reste à savoir si et quand les réformes de Fedorov produiront leurs effets en termes d’une armée mieux dotée en personnel. L’expert militaire Gustav Gressel constate au moins que les Russes ont réalisé des gains territoriaux plus limités que l’année précédente et que les Ukrainiens doivent plus rarement recourir à des réserves pour stabiliser le front. «Cependant, l’Ukraine ne défend actuellement pas non plus des secteurs hautement exposés à des coûts disproportionnés, comme cela a souvent été le cas par le passé», souligne-t-il. Cela avait auparavant un impact négatif sur le moral des troupes.
Un tel «secteur de front exposé» pourrait toutefois réapparaître prochainement, selon Gressel, si la Russie progresse dans cette zone, soit la ville de Konstjantyniwka. Celle-ci fait partie de ce que l’on appelle la «ceinture de défense» ukrainienne dans le Donbass, un ensemble de quatre villes dotées de défenses fortement développées dans la région de Donetsk. Selon des observateurs, les forces russes se trouvent à seulement quelques kilomètres de la ville, même si peu de progrès ont été enregistrés récemment. «On verra comment la situation évolue», conclut Gustav Gressel.
Traduit de l'allemand par Joel Espi

