Un jeune homme ayant accès à des informations top secrètes du gouvernement américain a divulgué en masse des documents sur l'Ukraine la semaine dernière. Cette publication peut-elle influencer le cours de la guerre?
Nico Lange: Non, il n'y a rien là qui puisse changer le cours de la guerre. Ces informations ne sont pas vraiment surprenantes. On y apprend que les Ukrainiens ont des difficultés de ravitaillement et manquent de munitions. Mais c'est certain qu'il s'agit d'un gros problème pour les Américains maintenant que ces informations sont dans la nature et qu'ils se sont fait avoir par un jeune un peu fantasque.
Comment se fait-il que des documents aussi sensibles aient été rendus publics?
La question est de savoir qui y a accès et pourquoi. Que quelqu'un photographie et imprime en masse des documents secrets serait un problème pour n'importe quel Etat.
Quels sont les dommages pour les services secrets américains?
C'est tout d'abord embarrassant. Mais il y a aussi un préjudice concret: avec certaines informations qui ont maintenant été rendues publiques, les Russes vont se demander: comment savent-ils cela? Où sommes-nous sur écoute? Où sont les sources humaines? Si la Russie met la main sur l'origine des fuites dans leurs services, ce serait un vrai problème. Les Chinois aussi vont regarder toute cette affaire de près.
Les services de renseignement américains sont essentiels à la survie de l'Ukraine. Kiev et éventuellement d'autres alliés seront-ils désormais plus réticents à partager des informations?
L'Ukraine profite en effet d'informations reçues par les Etats-Unis. Je n'ai pas l'impression que cela va dans les deux sens et qu'elle est particulièrement généreuse dans le partage de ses propres informations. Les Ukrainiens sont et resteront restrictifs sur le transfert d'informations liées à la guerre. Au sujet de l'offensive de printemps à venir, par exemple.
Les titres américains dressent un tableau sombre des perspectives de cette prochaine offensive de printemps. Les chances des Ukrainiens sont-elles vraiment si minces?
Les documents fuités datent du mois de mars et reflètent l'état de la situation en février. Le ravitaillement en munitions pour la défense anti-aérienne et l'artillerie est un problème. L'augmentation des capacités de production est essentielle dans une guerre. Mais je pense que c'est surtout la formation des Ukrainiens à l'utilisation des systèmes d'armes occidentaux qui nécessite encore du temps. Ils doivent être mieux formés. Mais si l'on ne fournit pas à l'Ukraine ce dont elle a besoin, il ne faut pas s'étonner qu'elle ait des déficits.
De quoi dépend le succès de l'offensive ukrainienne?
De l'entraînement au combat interarmes. Il est crucial. Outre les chars de combat, l'Ukraine a besoin de beaucoup d'équipements, qui ne sont pas toujours considérés comme prioritaires. Des appareils de déminage par exemple. Outre les armes à plus longue portée et les munitions, la question se pose également de savoir comment assurer un soutien aérien. Les Ukrainiens utilisent aussi de nombreux drones commerciaux. Et la question des avions de combat se pose. Il va falloir commencer à parler des F-16.
Des avions de combat F-16... que l'Occident devrait livrer?
Il n'y a pas encore de cas concret concernant la livraison de ces avions. Mais si les Ukrainiens parviennent à faire une percée à certains endroits du front, il faudra un soutien aérien à moyenne altitude pour libérer d'autres zones. Les F-16 pourraient y contribuer. Dans tous les cas, il faut maintenant créer les conditions nécessaires et ne pas répéter l'erreur des premiers mois de guerre en se contentant d'attendre et de regarder.
Quelles sont les conditions d'un succès pour l'offensive ukrainienne?
Pour l'Ukraine, il s'agit de passer d'une guerre d'usure à une guerre mobile afin d'exploiter les points forts des systèmes d'armes occidentaux. Après seulement, on pourra voir sur quelle partie du front une percée est possible.
Les Ukrainiens défendent toujours Bakhmout, malgré des pertes énormes. Est-ce une erreur?
Je trouverais problématique qu'un effort excessif soit mis sur Bakhmout et consomme des ressources, qui pourraient être utilisées dans une prochaine contre-offensive, par exemple. C'est une question politique.
Les Ukrainiens devraient-ils limiter leurs efforts pour défendre Bakhmout?
C'est une question difficile. Il faut le voir comme ça: si les Ukrainiens repoussent les Russes de Bakhmout et la sauvent de la destruction, ces derniers détruiront d'autres villes. Y infliger de lourdes pertes aux Russes est logique d'un point de vue militaire:
Les Russes font certes de petits progrès, mais ils n'ont jamais réussi à prendre l'entièreté de la ville. Et même s'ils en prenaient le contrôle, cela ne constituerait pas un tournant stratégique. Pareil si Moscou l'utilise à des fins de propagande: prendre une petite ville de la sorte au bout de dix mois seulement, qu'est-ce que cela représenterait pour eux?
L'Ukraine peut-elle libérer la Crimée? Devrait-elle même essayer de le faire?
Je ne me souviens pas que l'Occident ait reconnu l'annexion de la Crimée par la Russie, qui est contraire au droit international.
Sur le plan militaire, la Crimée est une péninsule plutôt exposée avec des possibilités d'accès limités. Le plus grand danger du côté russe n'est pas la conquête, mais le verrouillage des voies de ravitaillement par les Ukrainiens. S'ils y parviennent, la situation sera difficile et pourrait pousser la Russie à négocier. Certaines pensent que la situation pourrait s'aggraver si l'Ukraine décidait d'attaquer la Crimée. Mais des attaques ont déjà eu lieu contre la base aérienne de la région et contre la flotte de la mer Noire, l'été dernier. Et aucune réaction n'a été enregistrée. La Russie n'a pas la capacité de participer à une escalade.
La Russie pourrait contre-attaquer avec des armes nucléaires...
Il faut faire attention à ne pas en faire un argument massue. Que toute résistance serait inutile parce que la Russie possède de telles armes. Ce n'est pas le cas, la dissuasion nucléaire de l'Occident fonctionne.
Il faut voir les choses en face: l'utilisation d'une arme nucléaire tactique ne permettrait pas une victoire décisive sur l'Ukraine, et la Russie aurait à supporter de lourdes conséquences. Nous ne devrions pas nous laisser effrayer.
Quelle est l'importance de la Chine pour la suite de la guerre? Que se passera-t-il si Pékin décide de devenir un allié actif du régime de Poutine?
Les récentes visites et discussions ont montré que la Chine rechignait à soutenir ouvertement la Russie, tout en lui apportait un soutien dissimulé. Les Chinois ne peuvent rien fournir à court terme qui ait une influence décisive sur la guerre. Mais ils ont certainement des choses dont les Russes pourraient faire bon usage, par exemple pour la production d'armes. Toutefois, il n'y a actuellement aucun risque que la Chine intervienne de manière directe ou décisive dans la guerre.
Après la guerre, je pense que Pékin voudra certainement participer à la reconstruction de l'Ukraine.
Une vidéo atroce a fait surface récemment, dans laquelle on voit des soldats russes décapiter un Ukrainien...
Elles ont un effet traumatisant, en Ukraine aussi. Les crimes de guerre russes, l'inhumanité des soldats de Poutine sont montrés au monde entier. On le savait déjà avec le groupe Wagner, mais cette vidéo donne une nouvelle dimension à la cruauté, inhumaine.
Que provoquent de telles vidéos au sein de l'armée ukrainienne?
Les Russes pratiquent la déshumanisation. Cela renforcera plutôt la détermination du côté ukrainien.
Je note que cette déshumanisation commence avec Poutine, qui pousse à ignorer l'identité ukrainienne et les compare à des nazis. Pour autant, je n'ai malheureusement pour l'instant pas croisé de Russes qui se distancient réellement de ces propos.
Dans les pays occidentaux, les appels à des négociations se multiplient. Vous vous y opposez fermement à l'heure actuelle. Pourquoi?
Il y a un malentendu que beaucoup de gens perpétuent: lorsqu'il y a une guerre, deux personnes se disputent et il s'ensuit un appel: «Vous devez vous mettre d'accord maintenant, vous devez résoudre cela de manière pacifique». Mais ce n'est pas ce qui se passe en Ukraine. La Russie a envahi l'Ukraine, l'Ukraine se défend. Pour elle, c'est une question de survie. Je m'étonne que des gens bien intentionnés exigent que les Ukrainiens cèdent des parties de leur pays et s'exposent à la torture et au viol.
Moscou déclare presque quotidiennement qu'il est prêt à négocier si toutes les exigences sont satisfaites, y compris par exemple celle, totalement absurde, de la dénazification. Les gens qui appellent à des négociations dans ces conditions insistent sur leur vision du monde, qui ne correspond pas à la réalité — au détriment des Ukrainiens.
Peut-on négocier la paix avec Poutine?
Si on est assez fort, oui. Nous connaissons bien Poutine. Il ne s'assoit pas à une table par bonne volonté. On peut négocier si on l'y contraint par la force. Poutine fera la guerre jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il ne peut plus avancer.
La Suisse peut-elle jouer un rôle dans d'éventuelles négociations?
En Suisse, il existe un débat tout à fait particulier sur les livraisons d'armes et de munitions, la Suisse doit en débattre en interne, avec ses traditions.
On ne pourra certainement pas les mener en Russie ou en Biélorussie...
Poutine pourrait alors — en théorie — être arrêté en Suisse. Que pensez-vous du mandat d'arrêt international émis contre Poutine?
C'est une bonne chose qu'il ait été émis. La responsabilité est claire. Il s'agit du droit international. Ce mandat d'arrêt était nécessaire. Qu'il puisse être possiblement arrêté en Suisse, c'est une autre histoire...
A quoi pourrait ressembler une Russie sans Poutine?
Certains disent que lorsque Poutine ne sera plus là, la situation sera encore pire. Je suis critique quant à ce genre de phrases.
Après deux décennies de construction d'un système totalitaire, où beaucoup ont quitté le pays ou sont en prison, je peux comprendre quiconque garde la tête baissée. Mais il y a beaucoup de gens qui ont une autre idée de la Russie, comme l'ont montré les manifestations après les dernières élections législatives et aussi au début de la guerre.
(Traduit et adapté par Chiara Lecca)