Une erreur de calcul fausserait cet objectif de Zelensky
Les mots du ministre allemand de la Défense Boris Pistorius à l'occasion du quatrième anniversaire du conflit sonnent comme un constat inébranlable: la guerre en Ukraine serait devenue une guerre d’usure dans laquelle aucune décision n’est à attendre dans un avenir proche. Une négociation de paix ne pourrait toutefois être obtenue que par la force, a-t-il ajouté.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a défendu un raisonnement similaire lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, à la mi-février: si le nombre de soldats russes tués augmentait, le Kremlin serait plus enclin à de véritables négociations.
Des objectifs glaçants
Le chef de l’Etat ukrainien a même avancé un objectif chiffré: 50 000 soldats russes tués par mois seraient nécessaires pour amener la Russie à céder. A titre de comparaison, 35 000 soldats russes auraient, selon lui, été tués ou grièvement blessés en décembre et 30 000 en janvier.
Comment compte-t-on les soldats morts à la guerre, et sur quelles données se fonde, en fin de compte, la décision entre guerre et paix? D’après une enquête du média russe en exil Meduza, le nombre de morts côté russe pourrait être nettement inférieur à ce que l’on supposait jusqu’ici. L’objectif fixé par Zelensky serait donc, pour l’instant, difficilement atteignable.
Le rapport met surtout en lumière un problème méthodologique: la plupart des bilans de victimes publiés seraient gonflés parce qu’ils incluent les soldats blessés. Or, la majorité d’entre eux retourne ensuite au service militaire, écrit Meduza.
Un multiplicateur de victimes
Pour évaluer la véritable capacité de combat d’une armée, il vaudrait donc mieux prendre en considération les pertes irréversibles, qui incluent les soldats tués, les disparus présumés morts, et les blessés définitivement inaptes au service.
Pour estimer ces pertes irréversibles, Meduza renvoie d’abord au nombre de soldats pour lesquels un certificat de décès a été établi. Selon l’enquête, ce chiffre atteignait 220 000 soldats russes en août 2025. Les soldats étrangers combattant pour la Russie ne sont toutefois pas pris en compte, pas plus que ceux enrôlés dans les territoires ukrainiens occupés.
Ce chiffre est calculé à partir de 125 000 entrées confirmées de victimes russes, multipliées par 1,76. Car, selon Meduza, sur la base de données historiques, les chercheurs estiment que pour chaque mort confirmé, environ 1,76 soldat seraient en réalité décédés.
Des morts pas vraiment morts?
C’est surtout un changement législatif qui pourrait entraîner de fortes distorsions dans les statistiques. En mai 2023, une loi est entrée en vigueur, permettant que des soldats portés disparus puissent être déclarés morts par décision de justice, sans que leurs corps aient été retrouvés.
Selon Meduza, ce mécanisme ne se serait reflété de manière perceptible dans les données qu’environ un an et demi plus tard. Ainsi, les bases de données russes auraient surtout été inondées de ces nouvelles entrées depuis fin 2024: de plus en plus de soldats y sont enregistrés comme morts, non pas sur la base d’un certificat médical de décès, mais uniquement via une décision de justice.
Selon cette logique, c’est ce mécanisme rétroactif qui fait grimper les chiffres de mortalité pour 2025: des soldats russes signalés disparus en 2022, 2023 et 2024 sont déclarés morts en masse depuis fin 2024. Leurs décès apparaissent donc dans les bases de données comme des victimes de l’année 2025.
En simplifiant, cela signifie que le nombre de soldats tués aurait été sous-estimé pendant les trois premières années de guerre et surestimé l’an dernier. Meduza compte concrètement environ 90 000 de ces cas ouverts jusqu’en 2025.
900 soldats russes tomberaient par jour
Le média en exil a ensuite effectué un nouveau calcul. D’une part, «Meduza» a retiré les cas de disparus reclassés. D’autre part, le rapport tient aussi compte du fait que les bases de données auraient amélioré l’enregistrement des avis de décès nominatifs, ce qui aurait également conduit à recenser davantage de morts.
Le média en conclut que le nombre de soldats russes tués ne dépasserait probablement pas 600 par jour. En y ajoutant les blessés graves qui ne peuvent plus reprendre du service, les pertes irréversibles côté russe s’élèveraient donc à environ 900 soldats par jour, soit environ 27 000 par mois.
Une stratégie à repenser
Le média conclut que les estimations récentes d’analystes occidentaux reposeraient sur une erreur structurelle, parce que le multiplicateur est appliqué à des données qui fluctuent à cause du changement de loi russe.
Meduza met donc en garde contre le fait de tirer des conclusions stratégiques sur cette base. Cet avertissement semble aussi viser Volodymyr Zelensky. Son objectif de 50 000 soldats tués par mois s’écarte, selon ces nouvelles conclusions, de la situation réelle sur le champ de bataille.
L'objectif censé pousser le Kremlin à changer de cap semble donc encore très lointain, et aucune fin à cette guerre d’usure n’est en vue. D’autant que les négociations les plus récentes à Istanbul, Abou Dhabi et Genève sont restées sans avancées tangibles. (trad. btr)

