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La Chartreuse Terminorum, l'un des trails les plus durs

Ce trail diabolique a lieu à deux pas de la Suisse

Il existe en France, non loin de la Suisse, un ultra-trail qui ressemble comme deux gouttes d'eau à la mythique Barkley. Plongeons dans cette course aussi singulière qu'éprouvante, à la découverte de ceux qui la défient.
16.06.2024, 19:03
Simon Lancelevé / the conversation
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Un article de The Conversation
The Conversation

Chaque week-end, des dizaines de départs de courses à pied sont donnés sur divers formats. Avec eux déferlent des vagues de finishers.

Le trail running, course pédestre sur sentier, apparait comme l’actuelle figure de proue de cet engouement. Selon une étude de l’International Trail Running Association, menée auprès de plusieurs milliers de pratiquants, 40% de ses adeptes auraient déjà pris part à des épreuves dépassant les 100 kilomètres, aussi appelées «ultra-trails».

Dans le cadre d’une thèse en socio-anthropologie, je me suis intéressé à ces courses au long court. Plus particulièrement à l’une d’entre elles, que personne ne finit ou presque: la Chartreuse Terminorum, en Isère.

300 kilomètres, 25'000 mètres de dénivelé, 80 heures: bienvenue à la «Barkley française», en référence à la mythique épreuve américaine, créée en 1986, dans le Tennessee.

Depuis sa naissance en 2017, 40 postulants relèvent chaque année le défi de la Chartreuse Terminorum, malgré des chances de succès minimales, autour de 2% (les quatre premières éditions s’étant conclues sans finisher).

«Pourquoi ces athlètes se lancent-ils dans une telle course?», vous demanderez-vous. Je vous évite un faux départ. Relâchez donc les prénotions. Déposez tous les clichés : «extrême», «dépassement», «limites». Tous ces mots qui recouvrent trop de situations pour les éclairer vraiment. Faisons ensemble ce pas de côté. Demandez-vous maintenant: «Comment?» Comment ces coureurs interagissent avec cette épreuve? Comment celle-ci leur «parle», au point qu’ils s’y préparent avec une grande exigence?

La force de la résonance

Quiconque s’intéresse à l’engagement ne peut se borner aux liens de causalité pour expliciter une manière de faire. Pour comprendre ce qui pousse des personnes à se livrer corps et âme, il faut capter le dialogue qui les lie – ici – à l’épreuve.

Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa a théorisé ce dialogue par la notion de «résonance». Soit une relation qualitative durant laquelle une personne est touchée par un fragment du monde et lui répond.

L’attrait de l’expérience réside dans cette réponse du monde, incertaine par nature. Vous pouvez par exemple envoyer un message à quelqu’un, disons un message amoureux, sans être assuré d’un retour; sans même parler du contenu. Nul ne peut donc prévoir quand et comment il résonnera, mais toute personne ayant éprouvé le phénomène en est transformée à jamais.

Cette résonance s’oppose de fait à l’aliénation: la personne s’engage dans une activité, mais n’y trouve plus de sens. Elle n’obtient pas de réponse aux signaux qu’elle émet. D’où des situations vécues comme absurdes et désenchantées. Les multiples articles sur les phénomènes de bore-out ou de burn-out, à l’inverse, l’illustrent.

Des phénomènes que nous retrouvons dans le monde du travail bien sûr, mais également dans celui du sport.

Par nature, toute expérience est ainsi potentiellement résonante ou aliénante. Dans cette optique, chaque personne mène sa propre quête d’expériences, pour vibrer le plus possible et accéder à une vie bonne. Participer à la Chartreuse Terminorum répond à cette aspiration.

Pour entendre d’éventuels dialogues entre les athlètes et le monde, il m’a semblé évident de recueillir leur souffle par tous les moyens. En ethnographe, je me suis fondu dans la communauté de l’épreuve durant trois années (2019-2022), pour observer des traces d’échanges, résonantes ou non.

Des coureurs lors d’une session d’entraînement.
Des coureurs lors d’une session d’entraînement.image: Simon Lancelevé

J’y ai suivi régulièrement neuf coureurs lors de leurs entraînements, tout en menant des entretiens avec eux, mais aussi avec leurs proches. Ce suivi in situ m’a permis de courir l’équivalent de 12 Lille-Marseille et de 113 ascensions du Mont-Blanc.

Enfin, afin de me donner une chance de capter une éventuelle résonance en course, j’ai postulé à la Chartreuse Terminorum et y ai pris part à deux reprises.

Dans la gueule du lynx

Passer ce pas m’a coûté quelques nuits blanches. A l’inverse d’autres courses, dont les prix varient d’un à deux euros par kilomètre, selon la notoriété de l’épreuve, pas besoin de carte de crédit pour s’inscrire ici. Chaque prétendant répond à une énigme en ligne et envoie un essai aux mystérieux organisateurs, dits le «triumvirat», en leur expliquant «pourquoi il devrait être retenu pour participer» à l’épreuve.

Ce triumvirat est composé de passionnés, coureurs ou assistants de coureurs sur la Barkley (entre autres), dont le but est de mettre les concurrents sur le fil ténu du possible. Chaque candidature est examinée et quarante élus sont convoqués, un jeudi, au mois de juin (ce qui représente environ un tiers des demandes).

Vous vous souvenez: ce message tant attendu? Il vient enfin d’arriver.

Ces élus deviennent alors des postulants. Parmi eux, 10% de femmes environ, soit deux fois moins que sur les autres ultras, en moyenne. Ces postulants sont invités à rejoindre une zone de départ, dont l’horaire exact n’est précisé qu’une heure auparavant, par le barrissement d’un cor de chasse. Un cierge est allumé en guise de coup de feu.

Les postulants campent sur le site dès la veille, pour rester aux aguets. Au cours de leur attente, ils s’acquittent d’une «dîme» (3 euros), accompagnée d’offrandes au triumvirat – en général une bière et des mets locaux –, et fournissent aussi une plaque d’immatriculation personnalisée, comme sur la Barkley.

Comme un totem. Chaque coureur remet une plaque en offrande lors de son inscription.
Comme un totem. Chaque coureur remet une plaque en offrande lors de son inscription.image: simon lancelevé

Ils accèdent en retour au tracé d’une boucle secrète, à effectuer cinq fois, dans un sens puis dans l’autre. Celle-ci arpente la forêt de la Grande Chartreuse, dont les bornes – «terminorum» – ont donné leur nom à l’épreuve.

Les postulants devront y retrouver des livres cachés, desquels ils arracheront la page correspondant à leur numéro de dossard, pour prouver leur passage. Hormis la carte IGN et un guide de navigation empli d’énigmes, toute aide matérielle est bannie; téléphone et montre connectée y compris. Les assistances sont limitées au camp. Les coureurs, une fois élancés, sont plongés en autonomie, jusqu’à leur retour.

Pour la première fois, en 2023, cinq athlètes sont venus à bout de l’épreuve dans les 80 heures imparties.

Ainsi, lorsque je débutais, en 2019, un journaliste spécialisé la jugeait incomparable à toute autre: «comme si on parlait d’un côté du chat domestique et du lynx de l’autre». Le félin étant revenu dans le massif récemment, cette image me marqua.

La Chartreuse Terminorum apparaît donc comme une course radicale, dans tous les sens du terme. Par sa capacité à dérouter les coureurs, par son caractère «hors-norme» et son aspect communautaire, elle renverse bon nombre des codes dominants en course à pied (coût, sélection, navigation, nombre de finishers).

Comme les courses « libres » ont été créées en réaction à la course sur piste, dans les années 1970, la Chartreuse Terminorum représente un «monde à l’envers, dont elle est le miroir», pour reprendre les mots de l’anthropologue James C. Scott, qui a conceptualisé la « ésistance infrapolitique», à partir de l’étude des dominés.

Elle est aussi radicale par son ode à la simplicité puisqu’elle renvoie aux origines mythifiées de la course à pied, en plongeant ses adeptes en «pleine nature». Sa mise en scène et son décor enfin, en font un jeu total, multidimensionnel, distillant différents niveaux de «fun», comme autant de promesses de résonance.

A chacun son style

Au fil de l’enquête, j’ai relevé des points communs chez les coureurs plutôt des hommes donc, âgés d’une quarantaine d’années, éduqués (comme souvent en trail), expérimentés et passionnés de montagne.

Presque tous ont participé à des courses prestigieuses et en sont ressortis avec un discours parfois critique à l’encontre des «grands barnums», à «l’esprit» en berne.

La plupart ont aussi vécu «plusieurs vies». Leur parcours suggère un lacis de carrières, professionnelles mais aussi sportives. Dans certains cas, la découverte de la course est la dernière de ces bifurcations. La Chartreuse Terminorum représente alors l’épreuve ultime pour ces adeptes de l’adaptation, amoureux de casse-têtes à taille humaine. Un goût utile lorsqu’il s’agit de concilier sommeil, alimentation et course sur la durée; sans compter la navigation, les énigmes et la recherche des livres.

Des coureurs prêts à s’élancer pour un troisième tour en 2022.
Des coureurs prêts à s’élancer pour un troisième tour en 2022. image: simon lancelevé

Si toute quête de résonance reste singulière, j’ai identifié des rapprochements, en faveur de types idéaux, présents chez tous les coureurs, mais dont l’un prédomine chez chacun. Ces types idéaux répondent à des «axes de résonance», comme les nomme Rosa, tels que la nature, le collectif, le rapport au corps, les éléments ludiques ou l’histoire.

Suivant les situations, le coureur passe d’un style à un autre. Ces styles, inspirés de ceux de Richard Bartle, chercheur anglais spécialiste des jeux coopératifs en ligne, reprennent:

  • Le convivial: cherchant à vibrer par le collectif (veillée au camp, recherche des livres, rituels)
  • Le performeur: cherchant à résonner par le succès et la valorisation de ses exploits (défi à soi, mise en récit)
  • Le jusqu’au-boutiste: cherchant la résonance dans la maîtrise de l’épreuve (défi absolu de finir) et de ses arcanes (rituels, histoire)
  • Le découvreur: cherchant à explorer de nouvelles choses, sur lui et son environnement (navigation, rédaction de l’essai).

Ces styles sont associés à des quêtes, mais la résonance ne se produit pas nécessairement dans la réalisation des objectifs initiaux.

Le décalage, lié au passage d’un style à un autre, est davantage source de résonance. Il représente une réponse, une adaptation à un stimulus. Cette nouvelle façon d’appréhender l’épreuve transforme le rapport de l’athlète à la pratique, comme je l’ai remarqué chez certains. A l’inverse, d’autres sont incapables de ces ajustements, les subissent, et ne résonnent jamais. D’où un désengagement à plus ou moins long terme.

Ainsi, je retiens l’exemple de David*, coureur qui se décrit lui-même comme performeur, et qui a découvert une autre manière de courir, en s’alliant à Bastien*, lors de sa première participation. David rapportait l’émotion qu’il avait ressentie à arracher les pages des livres pour son «ami», le frisson qui le parcourait encore en y repensant.

Dès lors, David n’a cessé de courir la Chartreuse Terminorum avec Bastien, tel un coureur au style convivial. A l’inverse, Mathieu*, qui aime découvrir de nouveaux parcours, avait décidé de revenir sur l’épreuve dans le but d’y performer, «jouant» contre son style de prédilection. Un revirement qui l’a conduit à ne plus postuler l’année suivante.

Ces «manières de courir» participent à l’imprédictibilité de la course. Elles permettent de relativiser les a prioris concernant l’engagement.

N’est donc qu’une finalité: résonner pour vivre bien. Derrière elle, une infinité de voies singulières pour y parvenir. Ainsi, comprenez-vous maintenant l’importance du «comment» sur le «pourquoi».

*les prénoms ont été modifiés.

Cet article a été publié initialement sur The Conversation. watson a changé le titre et les sous-titres. Cliquez ici pour lire l'article original.

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