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La bataille culturelle impacte fortement la Suisse aussi

Vincent Bolloré et Christoph Blocher.
Vincent Bolloré et Christoph Blocher.image: watson
Analyse

Cette guerre impacte vos vies et vous ne le savez pas toujours

La «bataille culturelle» est la grande expression politique du moment. Forgée par le communiste italien Gramsci, elle fait un retour en grâce en France comme en Suisse. L'affaire Grasset-Bolloré en est un exemple frappant. Chez nous, elle met surtout en vedette l'UDC et la gauche radicale.
26.04.2026, 18:5426.04.2026, 19:20

La bataille culturelle est partout. L'immigration, le genre, la religion, l'alimentation, l'école, la fiscalité: tout cela et bien d'autres choses intéressent la bataille culturelle. Le gagnant est celui qui parvient à imposer ses idées. C’est un jeu bien plus féroce que «Koh Lanta» et bien moins drôle que «LOL qui rit sort». Ce n’est pas parce qu’on n’entend pas parler de la bataille culturelle tous les jours en Suisse qu’elle en est absente. Au contraire. Un indice? L’UDC et la gauche, tendance radicale, s’y adonnent en permanence.

Cette âpre compétition fait actuellement rage en France. A un an de l’élection présidentielle et d’une victoire de l’extrême droite donnée comme possible, le brutal limogeage d’Olivier Nora de la direction de la prestigieuse maison d’éditions Grasset mi-avril est vu comme l’expression de cette fameuse bataille culturelle. Un concept «stratégique» emprunté au communiste italien des années 1920 Antonio Gramsci.

Bolloré comparé à Sauron du Seigneur des anneaux

Le responsable du licenciement d’Olivier Nora, dont le catalogue d’auteurs rendait compte d’une grande variété d’opinions, est l’homme d’affaires Vincent Bolloré. Porteur d’un agenda identitaire chrétien-conservateur, proche du Rassemblement national et du parti Reconquête d’Eric Zemmour, il chercherait à s’emparer du plus grand nombre possible de leviers dans la presse et l’édition, son secteur fétiche, afin que ses idées imprègnent largement l’opinion, préalable à la victoire finale. Dans ce dispositif, CNews occupe une place de choix, même si, de première chaîne info, elle vient de passer derrière BFMTV et LCI.

L’affaire Grasset-Nora et la menace d’une victoire de l’extrême droite à la présidentielle ont fait sortir de leurs gonds le «banquier de gauche» Matthieu Pigasse et l’historien Nicolas Offenstadt, également situé à gauche. Interrogé sur la «bataille culturelle» le 21 avril dans Quotidien, Matthieu Pigasse, ex-actionnaire du Monde, propriétaire des Inrocks et de Radio Nova, a comparé Vincent Bolloré à l’affreux Sauron du Seigneur des anneaux.

Mais, à la suite d’une enquête parue dans Libération, il a répondu dans la même émission à des questions relatives au management «toxique» prêté à sa compagne qui dirige une partie de ses affaires et à des accusations d’antisémitisme visant un animateur de Radio Nova.

Si le verrou du tabou Pétain saute...

Deux jours plus tôt dans l’émission C Politique intitulée ce soir-là «France: la guerre culturelle est déclarée?», Nicolas Offenstadt a affirmé que l’un des enjeux de la bataille culturelle à droite et à l’extrême de droite est de faire sauter le «verrou Pétain», du nom du maréchal qui instaura la collaboration du gouvernement de Vichy avec le régime nazi. Si le verrou du tabou saute, alors la victoire procédant de l’«union des droites» est grandement possible en 2027, comprend-on.

Mais qui a gagné, qui est en train de gagner la bataille culturelle? C’est là que tout le monde n’est pas d’accord. Si des idées sont hégémoniques, elles ne sont pas nécessairement majoritaires en voix. La gauche assure être aujourd'hui devancée idéologiquement par la droite. Celle-ci rétorque en disant que la première conserve une large avance dans ce domaine grâce à ses «baronnies» dans le monde académique.

Eviter la révolution sanglante

Pour en revenir au père du concept, Antonio Gramsci, membre fondateur du Parti communiste italien, incarcéré sous le régime fasciste de Mussolini, la bataille culturelle qu'il a théorisée doit permettre à un acteur historique d’asseoir une hégémonie culturelle, un système de valeurs, sans passer nécessairement par la révolution au sens usuel et généralement violent du terme.

Julien Berthod, le vice-président de la Jeunesse socialiste suisse (JS), dont les positions sont celles d’une gauche radicale comparativement à la ligne plus sociale-démocrate du PS, revendique le concept:

«La bataille culturelle est un concept théorique et stratégique qu'on essaie de mobiliser»
Julien Berthod, vice-président de la Jeunesse socialiste suisse

Julien Berthod ne pense pas que la gauche a gagné ce combat.

«En Suisse, la droite et la bourgeoisie dominent idéologiquement de par l'hégémonie culturelle qu'elles exercent sur la société, et cela grâce au soutien de grands groupes de presse qu'elles contrôlent. Face à ça, des médias de gauche ou indépendants, comme "Le Courrier", pèsent malheureusement bien trop peu encore.»
Julien Berthod, vice-président de la Jeunesse socialiste suisse

La bataille des idées, Julien Berthod entend la mener avec des mobilisations sociales, bien sûr. Mais il sait que la lutte des classes n’est plus aussi mobilisatrice qu’elle a pu l'être, même si la précarisation de la classe moyenne pourrait lui redonner un coup de jeune.

«Pour nous, les luttes antiracistes, féministes et anti-impérialistes sont des axes de mobilisation importants»
Julien Berthod, vice-président de la Jeunesse socialiste suisse

Le vice-président de la JS l'assure encore: «Les violences sexuelles et sexistes sont les conséquences du système patriarcal. Celui-ci est entretenu, par exemple, par des grands groupes du cinéma propageant la culture du viol.» Mais alors, d’où vient l’impression, parfois, à droite, que la gauche a remporté la bataille culturelle? Julien Berthod:

«Cela vient du fait que les groupes dominants – les riches, les hommes, les Blancs – sentent leurs privilèges menacés par des mobilisations sociales demandant simplement l'égalité»
Julien Berthod, vice-président de la Jeunesse socialiste suisse

«La droite libérale a négligé Gramsci»

L’historien des idées et politologue Olivier Meuwly, membre du PLR, pense à l'inverse que les positions culturelles de la gauche sont dominantes dans la société. Après avoir noté «un retour en grâce d’Antonio Gramsci», Olivier Meuwly constate comme à regret que «la droite libérale a négligé Gramsci».

«Elle est restée sur la lancée des Trente Glorieuses, quand la croissance était automatiquement au rendez-vous. Elle n’a jamais voulu quitter son couloir, celui de l’économie.»
Olivier Meuwly, historien des idées et politologue

«La droite Blocher est allée sur le terrain de la gauche»

L’historien des idées reproche à cette droite des affaires «d’avoir laissé à la gauche le terrain des idées et celui de la fonction publique, pour lui préférer les plaques d’avocats dans les beaux quartiers, quitte à tirer le diable par la queue». Pour Olivier Meuwly, «il existe en Suisse romande peu d'exemples d'une pensée libérale portée sur la dispute intellectuelle, le mensuel Le Regard libre est de ceux-là». Résultat, selon notre interlocuteur:

«L’université, l’école, le journalisme, soit toutes les professions culturelles dans la vision gramscienne, sont aujourd’hui dominées par des idées de gauche»
Olivier Meuwly, historien des idées et politologue

Et le politologue de poursuivre: «C’est donc la droite radicale, la droite dure, qui, à partir des années 1990, s’est chargée avec son leader Christoph Blocher de répliquer à la gauche sur le terrain des idées, en investissant pour sa part celui de l’identité. Et cela a marché, quand la droite classique pensait, elle, que les Suisses étaient par nature hermétiques aux idées dites abstraites.»

Dans ce processus, le basculement résolument à droite, au début des années 2000, de la Weltwoche, hebdomadaire qui avait été longtemps à gauche, ressemble à une prise de contrôle façon Bolloré avant l’heure, rappelle Olivier Meuwly.

«Avec l’arrivée aux manettes de l’hebdomadaire de Roger Köppel, Christoph Blocher, le patron de cette UDC identitaire, disposait d’un précieux relais pour ses idées»
Olivier Meuwly, historien des idées et politologue

Les Zemmour et CNews ont repris le flambeau

C’est dès la fin des années 1970 et le début des années 1980 en France que la bataille culturelle façon Gramsci fut investie à son tour par la droite et l’extrême droite, relate un récent article du Monde. Un courant appelé «Nouvelle Droite», très axé sur une vision culturaliste du monde, en cela précurseur de la notion de «grand remplacement», à laquelle un Mélenchon oppose aujourd'hui l'idée d'une «nouvelle France», milita «pour un gramscisme de droite». Les Zemmour et CNews ont repris le flambeau.

La droite identitaire a gagné des parts de marché culturelles par la faute de la gauche, relevait en 2022 le chroniqueur du Monde Michel Guerrin:

«En quelques années, la gauche serait passée du camp des joyeux à celui des tristes, des jouisseurs aux puritains. Elle aurait délaissé cette bataille culturelle au profit de la droite au motif que le plaisir serait devenu bourgeois.»
Le Monde, 11 février 2022

Ce qui est certain, c’est que la gauche n’a plus le monopole des idées radicales, type «changer la vie». La révolution wokiste aux Etats-Unis, qui voulait imposer un nouveau monde, a été balayée par la contre-révolution trumpiste, qui veut remettre l'ancien sur pied. Mais rien n’est jamais définitif en démocratie.

- Teaser Tides of tomorrow
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