«Pas de Suisse à 10 millions!»: il est temps de rassurer le peuple
Jamais, dans ce pays, on n’était allé aussi loin dans les contrées de l'existentiel qu’avec l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» de l’UDC, soumise au peuple le 14 juin. La dernière votation sur un thème approchant remonte à 2014. Il s'agissait de celle contre l’immigration de masse.
Déjà soutenue par l'Union démocratique du centre, elle avait été acceptée de peu, quand les sondages la donnaient battue. Ce faisant, les Suisses, à l’époque, avaient privilégié l’identité à la prospérité, cette dernière étant communément associée à la libre circulation des biens et des personnes.
Cette fois-ci, on franchit un seuil. Aux notions d’identité et de souveraineté, plutôt théoriques, s’en ajoute une autre, celle de survie, bien plus concrète. La «durabilité», piquée aux écologistes pour compléter l’intitulé de l’initiative, est une façon douce de nommer la chose tout en suscitant un effet de panique.
Dingue, l'initiative? Et la situation actuelle?
Un pays a-t-il un jour fixé une limite légale à son nombre d'habitants? Probablement pas. En ce sens, l’UDC, avec sa proposition dystopique en mode dernier avertissement avant la catastrophe, fait exploser toutes les frontières – sans jeu de mots – de la rationalité en politique. Mais la situation actuelle est-elle plus rationnelle?
C’est là qu’est la force de cette initiative «omnibus», comme la qualifie le politologue Oscar Mazzoleni dans une récente interview à watson. «Omnibus» en tant qu’elle coche toutes les cases de nos impasses actuelles, avec la promesse de les résoudre. Ce texte peut paraître un peu dingue, mais le quotidien de la classe moyenne suisse n’est-il pas un peu dingue lui aussi?
Logement, santé, alimentation, garderie: tout coûte un bras. Quant aux dernières surfaces encore un peu vertes de nos villes et localités périphériques, elles sont prises d’assaut pour la bonne cause, le logement. Mais à quel prix?
Il faudra plus que le couplet «UDC parti d’extrême droite irresponsable» pour faire boire la tasse à «Pas de Suisse à 10 millions!». Car Dieu que cette initiative tout à fait déraisonnable, avec sa machinerie législative infernale, est tentante! Il est bien ici question de survie, c’est-à-dire d’une vie acceptable et supportable pour le plus grand nombre. On peut tolérer les changements, mais cela ne doit pas se faire au détriment du pouvoir d’achat, surtout si la baisse du revenu disponible leur est directement imputée.
L’ère de la planification économique
Au pays qui a l’étatisme en horreur, nous sommes peut-être entrés dans l’ère de la planification économique. Jusqu'ici, le Parti socialiste, fort de sa culture syndicale, s’est entendu avec le patronat pour que la richesse produite profite aux salariés. La stabilité politique et sociale de la Suisse doit beaucoup à ce que chaque citoyen a pu s’élever dans la société par son mérite et grâce à son salaire.
Mais cette belle mécanique bute aujourd’hui et depuis quelques années déjà sur des obstacles matériels, le nombre de logements disponibles est l’un d’eux. Obstacles peut-être aggravés par la démographie importée, résultat d'un boum économique sans fin censé profiter à tous, mais aussi par la logique du marché, longtemps jugée meilleur régulateur que l'intervention de l'Etat.
Si l’on considère que l’initiative de l’UDC – dont la variable régulatrice est l’immigration – est mauvaise pour le bien-être helvétique, alors il faut lui opposer dare-dare des raisons d’espérer. On attend les propositions des socialistes sur le logement, sachant qu’une partie non négligeable de son électorat, apeuré à l'idée de se retrouver un jour à la rue faute de pouvoir payer le loyer, est susceptible de voter «oui» le 14 juin et de fournir ainsi l'appoint nécessaire à la victoire du texte.
Un texte inapplicable?
On peut aussi faire le pari risqué que l’initiative, contraire aux intérêts vitaux de l’économie et, par conséquent, des Suisses, serait inapplicable, comme l’avait été celle contre l’immigration de masse, et qu’il n’y a donc pas lieu de paniquer. On peut, oui. Mais traiter l’angoisse des Suisses face à l’avenir demande sans doute mieux qu’un texte bloquant comme par magie la croissance de la population, ou qu’une absence de solutions en attendant que le nombre des habitants veuille bien baisser naturellement.
