L’antisémitisme s’est démocratisé
L’écrivain français Georges Bernanos, comme beaucoup de fervents catholiques de son époque, aujourd'hui on parlerait de catholiques identitaires, était traversé de préjugés antisémites. Mais, en 1944, résolument antinazi, il écrivait:
Une formule jugée ambiguë. «Disqualifié» aurait été plus clair que «déshonoré», quoique moins littéraire et surtout moins sincère. Mais ce qu’il fallait comprendre, c’est qu’après Hitler, il ne serait plus possible d’être antisémite, en tout cas au grand jour.
Cette période en forme de longue parenthèse est révolue. Il est à nouveau possible de dire et d’écrire des horreurs antisémites, certes pas tout à fait encore à visage découvert, même si cela ne saurait probablement tarder. «On a gazé la blatte, on a le monopole», «Liquidation finale, solde de 39 à 45%», avait tagué la fine équipe des Brandons de Payerne en mars 2025 en faisant allusion à un commerçant juif de la commune – les condamnations du ministère public vaudois sont tombées le 13 février.
Ça déborde de toutes parts
Depuis ce dimanche, c’est un torrent d’antisémitisme qui s’abat sur les réseaux sociaux, en particulier sur Facebook. La raison? La décision du Comité olympique israélien – et non pas du CIO – de disqualifier le bob à quatre israélien pour «tricherie». Fin du sketch pour ce quatuor venu aux JO faire de la figuration – dans tous les sens du terme – et qui a donné lieu à la polémique que l’on sait après le commentaire critique d’un journaliste sportif de la RTS sur cet équipage.
Jusqu’ici contenu à la sphère soralienne, l’antisémitisme déborde aujourd’hui de toute part, l’affaire du bob israélien ouvrant les vannes. Des propos ou allusions antisémites se répandent par centaines, sur les comptes Facebook du Parisien et de 20 Minutes en France, de Blick en Suisse, ailleurs sûrement aussi.
«Les rats», «Le mensonge est dans leurs veines!»
Voici un florilège:
«Ils ne respectent rien depuis longtemps», écrit l’un, «Si, l’argent», ajoute un autre; «Les rats»; «Le mensonge est dans leurs veines!»; «Tout est faux chez eux, c’est dans l’ADN»; «Même dans le sport ils sont dans l’illégalité ces gens-là, c’est incroyable»; «Toujours dans la magouille, eux»; «Pffff tout ça pour aller en premier sous la douche!»
On aura remarqué que le mot «juifs» n’est jamais dit. En anglais, on appelle ça un dog whistle, un appel du pied. Ces commentaires sont toutefois bien plus explicites que des appels du pied.
Les dog whistles antisémites de Mélenchon
Jean-Luc Mélenchon est devenu un spécialiste du dog whistle antisémite. En voici un exemple (d’autres sont sur ce lien du Nouvel Obs). En 2021, à l’approche de la présidentielle de 2022, il déclarait: «Vous verrez que dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre. Ça a été Merah en 2012, ça a été l'attentat la dernière semaine sur les Champs Elysées [en 2017...]. Tout ça, c'est écrit d'avance.» (Mohamed Merah est l’auteur des attentats de Toulouse et Montauban, trois militaires avaient été tués, ainsi que quatre juifs dont trois enfants dans une école juive.)
Si Jean-Marie Le Pen a usé de formules antisémites qui provoquèrent des polémiques, le leader de la France insoumise, en grande difficulté de fait de ses connivences avec l'ultra-gauche violente, l’a dépassé dans le genre en renouant avec des expressions marquées «années 30», celles de l’avant-Seconde Guerre mondiale.
L'hubris d'Israël
Aujourd’hui l’antisionisme sert de couverture à l’antisémitisme. Cela dit, il est indéniable que l’hubris d’Israël dans sa guerre punitive à Gaza comme dans son nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie nourrit l’antisémitisme. Il lui donne l’occasion de se manifester à nouveau, en presque toute bonne conscience. Et puis, en France, Jean-Luc Mélenchon à la tête des Insoumis n’a pas attendu les massacres du 7 octobre 2023, suivis du déclenchement de la répression meurtrière à Gaza, pour ouvrir le bal.
Autrefois officiellement cantonné à l’extrême droite, l’antisémitisme s’est démocratisé. En Suisse et en France, en empoignant de façon militante la cause de l'«antisionisme», en misant électoralement sur les musulmans, plus nombreux que les juifs, une partie de la gauche, sinon toute la gauche, a fait preuve d'imprudence et ne rend service ni aux uns ni aux autres. Que ce soit l'extrême droite parlementaire qui apparaisse aujourd'hui comme la protectrice des juifs arrange sans doute bien le camp progressiste, débarrassé d'un poids. Ce n'est pas glorieux.
