On en sait plus sur les 500 kilos de cocaïne découverts chez Nespresso
Mi-janvier, trois hommes comparaissaient devant le Tribunal pénal de Muttenz dans le canton de Bâle-Campagne. Les accusés auraient, avec des inconnus, tenté de se procurer une quantité exceptionnellement importante de stupéfiants, mettant ainsi en danger la santé de nombreuses personnes en Suisse.
Le chargement en question? Les fameux 500 kilos de cocaïne, d’une valeur de rue estimée à 60 millions de francs, découverts à Romont dans une usine Nespresso.
Le procureur requiert 19 ans de prison contre Enver H., ainsi que 17 et 15 ans respectivement contre Milan M. et Kiristian V..
Face à la Justice, les trois prévenus ont refusé de s’exprimer sur les faits. Deux d’entre eux n’ont même pas répondu aux questions concernant leur identité. Ce qui était leur droit. Mais cela a donné l’impression d’une forme d’omerta, par crainte des commanditaires et afin de protéger leur réseau.
A cause de ce silence, le procès n'a duré qu'un seul jour au lieu des six initialement prévus. Le Tribunal pénal de Bâle-Campagne rendra son verdict le 12 février. La présomption d’innocence s’applique.
Grâce aux documents pénaux, nous en savons aujourd'hui plus sur les trois hommes suspectés dans cette affaire qui reste le deuxième plus gros coup de filet réalisé en Suisse.
Enver H.
Enver H.*, 31 ans, n’est pas un inconnu pour la justice. En novembre 2017, il a été condamné à Tirana, selon une décision d’un tribunal italien. Il lui est reproché de s’être approprié, par l’extorsion, les menaces et la violence, des biens immobiliers ainsi que d’autres avoirs.
Le 29 avril 2022, en pleine nuit, Enver H. s’est introduit furtivement sur le site de la société Swissterminal AG où le fameux conteneur de cocaïne a séjourné entre le 28 avril à 14h29 heures et le 29 avril à 22h52 heures. L'homme est interpellé par la police et affirme qu’il cherchait un taxi et avait pris un raccourci. Mais les forces de l'ordre soupçonnaient déjà à l’époque une affaire de cocaïne à cause d'un incident survenu l'automne précédent.
Début septembre 2021, des promeneurs avaient découvert une piste de cocaïne qui partait du terminal, traversait des voies ferrées et menait jusqu’à une prairie. Environ 40 kilos de cocaïne, d’une pureté de 95%, s’étaient échappés d’un sac après que des inconnus avaient forcé un conteneur de café.
Mais, fautes de preuve, Enver H. est rapidement relâché et n'est poursuivi que pour violations de domicile. Deux jours plus tard, la cocaïne était découverte dans un conteneur de café chez Nestlé, à Romont.
Les enquêteurs soupçonnaient Enver H. d’avoir déjà été impliqué en septembre 2021. Mais pour ces faits, il disposait d’un alibi: il se trouvait alors en prison à Fier, en Albanie, où il purgeait la peine prononcée en 2017.
En février 2023, Enver H. a été placé en détention extraditionnelle en Italie, où il vivait chez une sœur, avant d’être extradé vers la Suisse en octobre. L’Albanie aurait également déposé une demande d’extradition. Les investigations ont en outre révélé qu’Enver H. avait déjà voyagé le 14 avril 2022 d’Italie vers Anvers, via la France. C’est le jour où le porte-conteneurs transportant de la cocaïne en provenance du Brésil est arrivé en Belgique.
Milan M.
Le centre névralgique de la bande semble se situer en Italie. Le deuxième prévenu, Milan M., 34 ans, vivait depuis une dizaine d’années à Busto Arsizio, près de Milan, un bastion de la ’Ndrangheta calabraise. Selon le Corriere della Sera, il possède la nationalité italienne depuis 2022. Un juge italien l’a condamné en 2022 pour production, trafic et détention de stupéfiants. Un recours a été rejeté en octobre 2023.
Krisitian V.
Le troisième prévenu, Kristian V., 32 ans, ne s’est exprimé devant le tribunal que sur sa personne. Au moment des faits, il était le seul à disposer d’un point d’ancrage fixe en Suisse et était considéré comme un nœud logistique. En tant qu’exploitant ou employé d’un garage automobile à Oftringen (AG), il aurait mis des véhicules à disposition pour le transport.
Selon l’acte d’accusation, il aurait en outre établi le contact avec un immeuble lié au milieu de la prostitution dans un village du Jura bernois. Le lieu a servi au groupe de point de ralliement, de retraite et d’hébergement, tandis qu’il tentait, durant trois nuits, de localiser la cocaïne à Frenkendorf.
Selon le registre foncier, l’immeuble appartient à des personnes d’origine balkanique domiciliées dans le canton de Soleure. Kristian V. disposait en outre d’une chambre à Zofingue (AG). Il n’a fourni aucune indication sur d’éventuels autres colocataires. Les véhicules auxquels il avait accès se trouvaient à Oftringen, chez un garagiste d’origine balkanique.
700 000 euros de primes
Selon l’acte d’accusation, Enver H. et Milan M. sont arrivés d’Italie, ont rencontré Krisitian V. ainsi que d’autres complices et ont planifié l’opération. Une rémunération de 700 000 euros leur aurait été promise pour retrouver le conteneur rempli de cocaïne. Plusieurs autres complices, pour la plupart non identifiés, ont fait leur apparition en Suisse durant ces jours-là.
Après l’échec du deuxième essai (la cocaïne étant déjà en route vers Romont), tous sont retournés en Italie. Peu après, Milan M. et Kristian V. sont de nouveau entrés en Suisse afin de tenter une dernière opération. Au moins deux autres inconnus y ont participé et ont ensuite quitté la Suisse pour l’Allemagne par la région de Schaffhouse.
Lorsque l’échec est devenu prévisible, Milan M. s’est rendu à Berne à deux reprises pour y rencontrer des personnes non identifiées. En parallèle, il continuait de voir Kristian V. dans le Jura bernois. Le 4 mai, tous deux sont retournés en Italie, à Busto Arsizio (nord).
Des erreurs lors du processus d'enquête
De nombreuses informations à charge dans ce dossier proviennent d’Italie. Les autorités locales y ont installé des micros et intercepté des conversations téléphoniques. La mention des 700 000 euros provient de l'une de ces surveillances. C’est précisément sur ce point que les avocats de la défense appuyent désormais pour défendre leurs clients. A leurs yeux, on peut se demander si ces preuves ont été recueillies légalement.
L’avocat pénaliste bâlois Alain Joset, qui défend le prévenu le plus lourdement mis en cause, Enver H., fait valoir que les preuves transmises par l’Italie, telles que les conversations téléphoniques interceptées, ne seraient pas exploitables, car elles auraient pu être recueillies de manière illégale. Malgré une demande du ministère public, l’Italie n’a jusqu’à présent fourni aucun élément attestant de leur légalité, invoquant une obligation de confidentialité.
De plus, selon lui, la police aurait commis plusieurs erreurs afin d'obtenir un numéro de téléphone au cœur de la procédure. Elle n’aurait pas suffisamment informé le prévenu de ses droits, l’aurait laissé croire qu’elle n’enquêtait que pour violation de domicile et l'aurait ainsi privé de la défense nécessaire. Comme une grande partie des autres actes d’enquête n’ont été déclenchés que grâce à la connaissance de ce numéro de téléphone, l’ensemble de la procédure ultérieure serait viciée et les preuves inexploitables. Alain Joset déclare:
L'avocat dénonce des problèmes de forme. Autrement dit, la question de la culpabilité n’a même pas besoin d’être tranchée: l’accusation échouerait en amont.
Comme les deux autres avocats de la défense, il demande l’abandon de la procédure ou l’acquittement. Conséquence de cela, il réclame des indemnisations élevées pour les années de détention.
