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Les responsables de télécabines suisses sont sous pression

Les responsables des remontées mécaniques sont parfois sous pression pour maintenir l'exploitation dans des conditions difficiles.
Les responsables des remontées mécaniques sont parfois sous pression pour maintenir l'exploitation dans des conditions difficiles.Image: Keystone / montage watson

«Quand vous êtes responsable d'une télécabine vous avez un pied en prison»

Les arrêts forcés des remontées mécaniques liés à la météo coûtent cher aux exploitants. Cela pousse parfois certains dirigeants à faire pression sur leurs responsables de la sécurités. Plusieurs d'entre-eux racontent.
21.03.2026, 07:0221.03.2026, 07:18
Kilian Marti
Kilian Marti

Lorsque le vent s’est renforcé sur le domaine skiable du Titlis (OW), la décision a été prise d’arrêter l’installation et de mettre les cabines en sécurité. C'est précisément pendant cette manoeuvre que l’accident mortel s’est produit, selon les déclarations de Hans Wicki, président du conseil d’administration des Titlis Bergbahnen, à plusieurs médias.

Indépendamment de l’accident au Titlis, quatre responsables sécurité de stations de ski* expliquent à watson que c’est justement dans ce genre de moments que les discussions avec la direction peuvent être animées: quand le vent se lève, que l’installation est déjà en service et qu’il faut décider si l’on continue, si l’on fait tourner à vide ou si l’on s’arrête.

Sur le plan formel, la décision revient au responsable de la sécurité. Mais, quand il y a beaucoup de clients sur le domaine et qu’une fermeture devient coûteuse, des pressions «d’en haut» peuvent apparaitre.

Le moment délicat

Les quatre responsables techniques interrogés souhaitent rester anonymes, car la branche est très petite. Tous décrivent toutefois le même moment délicat: non pas lors de tempêtes, mais lorsque le vent se situe autour des seuils limites.

Qui décide de l’exploitation d’une remontée mécanique?
Sur le plan formel, la compétence est claire: à la demande de watson, l’Office fédéral des transports (OFT) établit que «les décisions d’exploitation liées à la sécurité sont prises par le responsable technique». Autrement dit, c'est le chef sécurité qui doit en assumer la responsabilité.

En pratique, cela signifie que le responsable technique tranche en temps réel, sur la base des prescriptions légales, des limites fixées par les fabricants, des consignes d’exploitation, des prévisions météo, des stations de mesure et de sa propre expérience sur le terrain.
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Le télécabine du Titlis, où s'est produit l'accident fatal.Image: sda

Un responsable technique en activité depuis dix ans, raconte:

«Quand le vent est autour des seuils limites de l’installation, il y a souvent des discussions avec la direction pour savoir si l’on ne peut pas plutôt ralentir, au lieu d’arrêter la remontée»

Parce que, si l’installation s’arrête, l’argent n’entre plus. Jusqu’où cette pression peut-elle aller? Il le décrit ainsi:

«Là où je travaille, dans ces situations, je dis: soit on arrête maintenant, sinon vous pouvez chercher un nouveau responable»

C’est l’ultime recours. Deux fois par saison, il arrive qu’il doive le dire avec cette fermeté. Il souligne toutefois que tout dépend beaucoup de la culture de communication au sein de l’entreprise: il y a des sociétés où les supérieurs interviennent souvent, et d’autres où le responsable technique bénéficie du soutien nécessaire.

«Avec l’expérience, on peut davantage tenir tête, mais les jeunes responsables techniques sont peut-être plus vulnérables»

Le responsable reste un employé

Un autre responsable technique, fort de 25 ans d’expérience, explique:

«J’ai souvent entendu cette phrase: tu dois réfléchir à qui te paie ton salaire»

Quand une installation doit fermer, cela implique des coûts importants: les pistes ont été enneigées, le personnel mobilisé, les clients déjà sur le domaine. Pour lui, c’est clair:

«Il y a beaucoup de stations et de remontées où des limites ont déjà été dépassées à cause de cette pression financière»

Ce mécanisme est aussi confirmé par un responsable technique en poste depuis six ans:

«Je sais qu’il y a toujours une tension, parce que d’un côté il y a l’argent et de l’autre la sécurité»

Plus la pression financière est forte, plus ce champ de tension entre direction et responsable technique se renforce. Un ancien responsable technique adjoint décrit ainsi les conséquences possibles:

«Beaucoup de collègues ont déjà fait un burn-out, parce que la pression est énorme»

Le pire, c’est qu’au final, c’est souvent la même personne qui doit répondre de tout:

«La direction a son mot à dire, mais c’est le responsable technique qui doit, au bout du compte, porter la responsabilité»

La Confédération est plus claire

L’association Remontées mécaniques suisses (RMS) rejette, auprès de watson, l’idée d’un conflit structurel:

«La répartition des rôles fixée par la loi est claire et n’est pas neutralisée par d’autres facteurs»

Elle affirme ne disposer d’aucun indice montrant que l’indépendance des responsables techniques soit menacée dans la branche. Les intérêts opérationnels ou économiques seraient «toujours relégués au second plan» par rapport à la sécurité.

A propos de la pression, l’association écrit:

«Le fait que, dans des situations limites, les responsables techniques se concertent avec les directions et recueillent leur avis est très courant et peut aider à la prise de décision et à la mise en place des mesures»

Mieux définir les responsabilités

Au final, les deux parties sauraient que la responsabilité de l’exploitation revient à la direction technique. Cette même association a cependant décrit le problème de manière plus concrète il y a quelques mois. Dans un rapport publié en juin 2025 sur l’avenir des responsables techniques, RMS évoquait une réalité marquée par la «surcharge, des rôles flous et un manque de perspectives» pour beaucoup de responsables techniques.

Toujours à propos de l'accident du Titlis 👇

Le rapport indiquait aussi que la fonction est souvent caractérisée par une charge de travail élevée et une responsabilité croissante, et que le soutien de la direction «n’est pas partout une évidence». Parmi les champs d’action prioritaires, l’association citait notamment: mieux répartir les responsabilités, renforcer le leadership et accroître la sécurité juridique en matière de responsabilité et de charge pénale.

Berne confirme la tension

L’Office fédéral des transports est plus explicite sur la pression au sein des exploitations: «Ce champ de tension est connu de l’OFT». L’autorité confirme qu’un problème est identifié autour de la responsabilité de la direction technique.

Elle ajoute qu’un groupe de travail, sous la conduite de Remontées mécaniques suisses et avec la participation de l’OFT, oeuvre actuellement à améliorer la situation.

Les responsables techniques interrogés par watson souhaitent eux aussi des changements. Le régime actuel de responsabilité et de charge pénale devrait être repensé. L’un d’eux dit que, dès la formation, on explique de manière très crue à quel point la fonction est exposée:

«Quand vous êtes responsable technique, vous avez déjà un pied en prison»

Selon lui, la responsabilité devrait davantage incomber à l’exploitation. Un autre responsable technique met toutefois en garde contre une solution trop simple. Si l’on veut retirer la responsabilité au responsable technique, il faut aussi répondre à la question de savoir qui décidera à sa place:

«Je dis que c’est celui qui en sait le plus qui doit décider»

Selon l'expert, si, au final, le conseil d’administration, la direction générale ou l’exploitant, sans expertise technique, obtenaient davantage d’influence sur des décisions de sécurité, la situation n'en serait pas forcément améliorée pour autant. (btr/az)

(*Noms connus de la rédaction)

Le Glacier 3000 sous des mètres de neige
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Le Glacier 3000 sous des mètres de neige
source: glacier 3000
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Une télécabine s'écrase à Engelberg
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