«Quand vous êtes responsable d'une télécabine vous avez un pied en prison»
Lorsque le vent s’est renforcé sur le domaine skiable du Titlis (OW), la décision a été prise d’arrêter l’installation et de mettre les cabines en sécurité. C'est précisément pendant cette manoeuvre que l’accident mortel s’est produit, selon les déclarations de Hans Wicki, président du conseil d’administration des Titlis Bergbahnen, à plusieurs médias.
Indépendamment de l’accident au Titlis, quatre responsables sécurité de stations de ski* expliquent à watson que c’est justement dans ce genre de moments que les discussions avec la direction peuvent être animées: quand le vent se lève, que l’installation est déjà en service et qu’il faut décider si l’on continue, si l’on fait tourner à vide ou si l’on s’arrête.
Sur le plan formel, la décision revient au responsable de la sécurité. Mais, quand il y a beaucoup de clients sur le domaine et qu’une fermeture devient coûteuse, des pressions «d’en haut» peuvent apparaitre.
Le moment délicat
Les quatre responsables techniques interrogés souhaitent rester anonymes, car la branche est très petite. Tous décrivent toutefois le même moment délicat: non pas lors de tempêtes, mais lorsque le vent se situe autour des seuils limites.
En pratique, cela signifie que le responsable technique tranche en temps réel, sur la base des prescriptions légales, des limites fixées par les fabricants, des consignes d’exploitation, des prévisions météo, des stations de mesure et de sa propre expérience sur le terrain.
Un responsable technique en activité depuis dix ans, raconte:
Parce que, si l’installation s’arrête, l’argent n’entre plus. Jusqu’où cette pression peut-elle aller? Il le décrit ainsi:
C’est l’ultime recours. Deux fois par saison, il arrive qu’il doive le dire avec cette fermeté. Il souligne toutefois que tout dépend beaucoup de la culture de communication au sein de l’entreprise: il y a des sociétés où les supérieurs interviennent souvent, et d’autres où le responsable technique bénéficie du soutien nécessaire.
Le responsable reste un employé
Un autre responsable technique, fort de 25 ans d’expérience, explique:
Quand une installation doit fermer, cela implique des coûts importants: les pistes ont été enneigées, le personnel mobilisé, les clients déjà sur le domaine. Pour lui, c’est clair:
Ce mécanisme est aussi confirmé par un responsable technique en poste depuis six ans:
Plus la pression financière est forte, plus ce champ de tension entre direction et responsable technique se renforce. Un ancien responsable technique adjoint décrit ainsi les conséquences possibles:
Le pire, c’est qu’au final, c’est souvent la même personne qui doit répondre de tout:
La Confédération est plus claire
L’association Remontées mécaniques suisses (RMS) rejette, auprès de watson, l’idée d’un conflit structurel:
Elle affirme ne disposer d’aucun indice montrant que l’indépendance des responsables techniques soit menacée dans la branche. Les intérêts opérationnels ou économiques seraient «toujours relégués au second plan» par rapport à la sécurité.
A propos de la pression, l’association écrit:
Mieux définir les responsabilités
Au final, les deux parties sauraient que la responsabilité de l’exploitation revient à la direction technique. Cette même association a cependant décrit le problème de manière plus concrète il y a quelques mois. Dans un rapport publié en juin 2025 sur l’avenir des responsables techniques, RMS évoquait une réalité marquée par la «surcharge, des rôles flous et un manque de perspectives» pour beaucoup de responsables techniques.
Le rapport indiquait aussi que la fonction est souvent caractérisée par une charge de travail élevée et une responsabilité croissante, et que le soutien de la direction «n’est pas partout une évidence». Parmi les champs d’action prioritaires, l’association citait notamment: mieux répartir les responsabilités, renforcer le leadership et accroître la sécurité juridique en matière de responsabilité et de charge pénale.
Berne confirme la tension
L’Office fédéral des transports est plus explicite sur la pression au sein des exploitations: «Ce champ de tension est connu de l’OFT». L’autorité confirme qu’un problème est identifié autour de la responsabilité de la direction technique.
Elle ajoute qu’un groupe de travail, sous la conduite de Remontées mécaniques suisses et avec la participation de l’OFT, oeuvre actuellement à améliorer la situation.
Les responsables techniques interrogés par watson souhaitent eux aussi des changements. Le régime actuel de responsabilité et de charge pénale devrait être repensé. L’un d’eux dit que, dès la formation, on explique de manière très crue à quel point la fonction est exposée:
Selon lui, la responsabilité devrait davantage incomber à l’exploitation. Un autre responsable technique met toutefois en garde contre une solution trop simple. Si l’on veut retirer la responsabilité au responsable technique, il faut aussi répondre à la question de savoir qui décidera à sa place:
Selon l'expert, si, au final, le conseil d’administration, la direction générale ou l’exploitant, sans expertise technique, obtenaient davantage d’influence sur des décisions de sécurité, la situation n'en serait pas forcément améliorée pour autant. (btr/az)
(*Noms connus de la rédaction)
