Israël met des ONG suisses devant un «choix impossible»
La situation des organisations humanitaires actives à Gaza et en Cisjordanie occupée se complique. A la fin de l'année dernière, 37 ONG internationales ont été informées que leur enregistrement en Israël était sur le point d'expirer et qu'elles avaient 60 jours pour cesser leurs activités.
En cause: ces organisations avaient refusé de transmettre aux autorités israéliennes la liste de leurs employés palestiniens. L'Etat hébreu avait formulé cette demande en mars 2025, affirmant vouloir «exclure tout lien avec le terrorisme». Pour Terre des Hommes, cette requête constitue «une ligne rouge» que l'ONG ne veut pas franchir, indique-t-elle, ce jeudi, dans un communiqué expliquant sa décision.
«Nous avons une responsabilité envers nos employés et nous devons les protéger de tous les dangers», explique sa directrice générale, Barbara Hinterman. «A l'heure actuelle, nous ne savons pas exactement ce que les autorités israéliennes entendent faire avec ces données.»
Un constat partagé également par d'autres ONG opérant dans les territoires palestiniens. «Nous ne transmettons aucune information pouvant mettre en danger nos équipes, en particulier lorsqu’une autorité pourrait en faire un usage préjudiciable», confirme Médecins du Monde. Et d'ajouter:
Même refus du côté de Médecins sans frontières (MSF), qui évoque également la question de la protection des données. L'ONG rappelle que 1700 travailleurs humanitaires ont été tués depuis octobre 2023 en Palestine, dont 15 membres de son personnel.
«Les autorités israéliennes ont contraint les organisations humanitaires à un choix impossible», dénonce Micaela Serafini, présidente de MSF Suisse: «Partager des informations concernant leur personnel ou interrompre des soins médicaux essentiels dans un contexte de besoins humanitaires colossaux».
«Une stratégie politique délibérée»
Barbara Hintermann voit dans cette mesure la volonté d'Israël d'accroître son contrôle sur des organisations humanitaires neutres. «Nous craignons de perdre notre indépendance, ce qui constitue un principe humanitaire très important», affirme-t-elle.
«Par ces exigences, les autorités israéliennes veulent non seulement contrôler l'aide humanitaire, mais aussi la parole de ces organisations humanitaires qui dénoncent ce qui se passe à Gaza», lui fait écho Micaela Serafini. Elle ajoute:
Pour Médecins du Monde, cela va également au-delà d'une simple question technique ou administrative: «Il s'agit d'un choix politique délibéré aux conséquences prévisibles», déplore l'ONG. «Si les enregistrements arrivent à expiration, le gouvernement israélien entravera l’assistance humanitaire à grande échelle.»
Près de 500 morts depuis le cessez-le-feu
Pour l'instant, les trois ONG déclarent continuer leurs activités à Gaza et en Cisjordanie. «Cela n'a pas changé et ne va pas changer», assure Barbara Hintermann. «Le droit humanitaire est très clair là-dessus: si la puissance occupante ne peut pas protéger les civils et garantir l'aide dont ils ont besoin, ce sont les organisations humanitaires qui doivent s'en charger», développe-t-elle.
«L’accès humanitaire constitue une obligation légale au regard du droit international humanitaire», souligne également Médecins du Monde. L'ONG reste «pleinement mobilisée», malgré «les contraintes et le non-respect du cessez-le-feu». Depuis son instauration, près de 500 personnes ont été tuées, selon les autorités sanitaires de Gaza.
«La situation à travers Gaza et la Cisjordanie demeure catastrophique, et les besoins humanitaires de millions de personnes sont immenses», rappelle Micaela Serafini. D'autant plus qu’aucun matériel ni personnel international ne peut entrer dans l'enclave palestinienne depuis le 1er janvier. «C'est problématique, car ces personnes peuvent amener un soutien important aux équipes locales», complète Barbara Hintermann.
«Une catastrophe sans précédent»
Reste à savoir ce qui va se passer au terme du délai de 60 jours imposé par Israël. Si les prévisions des trois organisations divergent, elles s'accordent sur un point:
«Nous avons plus de 1300 employés sur le terrain à Gaza et en Cisjordanie, et nous ne connaissons aucun autre acteur qui pourrait prendre le relais», renseigne Micaela Serafini. «Si MSF est expulsée des territoires palestiniens occupés, les conséquences seraient désastreuses.»
Selon Médecins du Monde, ce scénario ne peut pas être exclu. «Il faut être clair: les mesures d’enregistrement imposées par Israël menacent de mettre un terme aux opérations des ONG internationales», affirme l'organisation. La directrice de Terre des Hommes est plus mesurée: «Je ne pense pas que les autorités israéliennes puissent nous forcer à cesser nos activités sur place, mais elles tentent de nous bloquer», déclare-t-elle.
Et après?
Tant Terre des Hommes que MFS restent ouvertes à la poursuite du dialogue avec les autorités israéliennes. «Nous continuons à utiliser les voies diplomatiques existantes et sommes en contact avec le gouvernement suisse», précise Barbara Hintermann. Elle félicite «l'important travail en coulisses» mené par le Département fédéral des affaires étrangères, mais estime que nos autorités «devraient adopter un positionnement plus fort au sujet du respect du droit international humanitaire».
Médecins du Monde en appelle également au Conseil fédéral. «En tant que dépositaire des Conventions de Genève, la Suisse porte une responsabilité particulière dans la défense du droit international humanitaire», indique l'ONG.
La suite s'annonce donc floue, mais Barbara Hintermann affirme «garder l'espoir qu'une solution puisse être mise en place». «Il ne faut pas oublier que 1,5 million de personnes continuent de souffrir à Gaza. C'est cela le plus important», conclut-elle.
