«Avec la chaleur, un corps peut se mêler à un autre»: un médecin décrit
Avec plus de cinquante ans de métier, le Dr Bernard Marc a connu son lot de situations d'urgence et de drames. Notamment le crash du Concorde. Ce chef de service dans la région parisienne appelle désormais à la création d'une task force médico-légale, afin d'intervenir en cas d'urgence et de décès multiples en Europe - comme c'est actuellement le cas à Crans-Montana.
Pourriez-vous commencer par m’expliquer les difficultés auxquelles sont exposées les équipes médico-légales déployées à Crans-Montana, sur le plan logistique?
La première est de retrouver les corps dans un contexte d’incendie. Les corps ne sont pas seulement dégradés, ils sont parfois détruits.
Il va falloir rassembler les fragments. La seconde grande difficulté sera l’identification. La catastrophe a eu lieu dans un lieu public, sans liste précise de participants. La plupart des personnes présentes n’avaient pas de documents d'identité sur elles. La troisième difficulté, enfin, est celle du nombre de victimes. Les corps étaient pressés les uns contre les autres. Avec l’effet de la chaleur, un corps peut se mêler à un autre.
Sur quels éléments peut-on donc se baser pour identifier les victimes de Crans-Montana?
Comme les victimes étaient jeunes, on va travailler sur des éléments d’imagerie: la virtopsie. Grâce à des fragments de clavicule ou du bassin, par exemple, nous pouvons déterminer si la personne était majeure ou mineure, des segments d’âge, ainsi qu'un sexe. S’en suit une sorte de puzzle macabre: voir qui a réclamé des proches et utiliser l'ADN de la famille de la personne disparue.
Tout au long de votre carrière en tant que médecin légiste, avez-vous vécu une situation d'urgence comparable à celle de Crans-Montana?
En 2000, j'ai participé au dramatique relevage du crash du Concorde, qui a fait plus d'une centaine de morts. Par la suite, j'ai eu affaire à un bon nombre d'incendies - le dernier étant celui où une famille entière a été la proie des flammes. Personnellement, j'ai été marqué par l'incendie du collège Pailleron, dans le 19e arrondissement de Paris, en 1973. Des élèves mécontents avaient mis le feu au bâtiment, alors qu’une classe était occupée par une répétition de musique. Le feu a pris très vite, personne n'a pu s'en sortir. Le même problème d'identification qu'à Crans-Montana s'était posé.
Les équipes médico-légales sont-elles préparées à faire face à ce genre de situation?
C’est quelque chose qui est très difficile à comprendre et appréhender, même pour les secouristes qui ont déjà eu à prendre en charge des grands brûlés. Une scène d’incendie, c’est toujours percutant. Dans le cas de Crans-Montana, c'est pire. Tous les signes de la difficulté sont réunis. Ce sont des jeunes, en pleine forme, qui faisaient la fête.
L'intégration de psychologues a donc toute son importance dans le travail des secouristes. J’ai longtemps participé à des formations avec la Croix-Rouge, pour préparer les secouristes - parfois volontaires - aux scènes de décès auxquelles ils vont être confrontés. Dans le cas présent, imaginez de jeunes sauveteurs qui veulent sauver des gens et qui se retrouvent là, face à une situation de guerre.
Comment gérer ces situations en tant que médecin et éviter un traumatisme vicariant (une forme de traumatisme indirect qui affecte les professionnels exposés à la souffrance d'autrui)?
Les médecins légistes ont longtemps été considérés comme des êtres d’acier, tout à fait capables de garder leurs nerfs dans toute situation. Désormais, dans toutes les équipes d’intervention, nous avons des psychologues. On peut débriefer et parler en équipe.
On voit bien le désarroi de l'officier de police judiciaire sur place qui doit annoncer à des proches un décès brutal, même s'il est «banal». Pour moi, le recours à l’écriture est également une forme de thérapie.
Dans un post sur LinkedIn, vous avez émis l’idée de créer une task force internationale, européenne, pour s'entraider lorsque ce genre de drame hors du commun survient. Pourquoi?
Dans les cas de catastrophes qui débordent les capacités des hôpitaux et des services de secours, il est essentiel qu’on puisse recevoir et apporter de l'aide.
La France, par exemple, a proposé à la Suisse des places dans des services de grands brûlés - ce qu'elle a accepté. Toutefois, il manque ce genre d'entraide sur le plan médico-légal. Ce n’est pas déraisonnable de penser de façon pérenne que différentes unités médico-judiciaires puissent aller prêter main-forte ici ou là sur la zone Europe.
Un même médecin légiste ne peut pas faire 30 autopsies d'affilée. C'est impossible. Nos tables d’autopsie, nos scanners, nos outils ne sont pas multiples. En revanche, on pourrait imaginer dix équipes pratiquer trois autopsies et répartir les victimes sur 4-5 centres, afin de pouvoir répondre plus rapidement aux questions des familles.
On imagine mal en effet la difficulté pour les proches de devoir attendre plusieurs jours, voire des semaines, la fin de l'identification...
Au 21e siècle, avec la rapidité de l'information, on a de la peine à comprendre la non-réponse et la non-identification sur le temps long. Hélas, l'authentification d'un corps peut prendre un temps fou. C’est un travail long quand vous êtes du côté médico-légal. Mais pour un proche, c'est totalement autre chose. Ce n’est pas l’authentification. C’est de savoir si votre enfant est décédé.
D'où le besoin pour les équipes de pouvoir agir rapidement...
C’est quelque chose qu’on doit pouvoir considérer pour tout type de catastrophe collective, pour ne pas reproduire l’errance des attentats du Bataclan, où les familles ont cherché leurs morts et leurs blessés pendant des semaines. Ce genre d’évènements doit nous pousser à réfléchir pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Il est hautement possible que demain, un train déraille ou qu’un hangar s’effondre.
Pour les secours, c'est important que les légistes soient suffisamment nombreux. Pour les familles, c'est indispensable, pour ne pas rester dans une inquiétude, face à des autorités qui ne sont pas en mesure de leur répondre formellement. Et pour leur permettre, ensuite, de faire leur deuil.
