Il soigne des tueurs et des violeurs: «On me traite de nazi»
Comment soigne-t-on quelqu’un dont on sait qu’il a violé ou tué?
Anton Distler: Il faut voir la bonne chose au bon moment. Lorsque je suis au chevet d’un patient, que je le lave, l’habille ou lui donne à manger, je ne vois pas ses actes passés. Je vois un être humain qui, à cet instant, a besoin d’aide. Bien sûr, je sais ce que cette personne a fait. Mais soigner ne signifie pas juger. Le soin, y compris en psychiatrie médico-légale, consiste à préserver la vie dans sa globalité, à soulager la souffrance, à garantir la dignité.
N’avez-vous jamais peur, ou au moins un sentiment d’inquiétude dans votre travail?
Il arrive que des patients m’insultent en me traitant de fasciste ou de nazi. Ou qu’on me lance: «Je vais te tuer.» Je réponds alors fermement: «Vous ne me parlez pas comme ça. Nous nous traitons avec respect.» Si je prenais chaque insulte personnellement, je ne pourrais pas travailler ici.
Existe-t-il un danger réel? Ou s’agit-il d’un scénario irrationnel qui se joue dans ma tête? Beaucoup de nos résidents sont pénalement irresponsables et ont commis leur acte dans le cadre d’une schizophrénie, d’une psychose sévère ou d’une autre maladie psychiatrique. Chez nous, ils sont stabilisés par un traitement médicamenteux et, en règle générale, plus sûrs que certaines personnes non traitées à l’extérieur.
Vous êtes expérimenté et travaillez ici depuis de nombreuses années. Comment les jeunes soignants font-ils face à ces situations?
Les nouveaux collaborateurs ne sont jamais envoyés seuls auprès des patients les plus difficiles. Le travail est structuré et encadré. Ils sont formés à la gestion de la proximité et de la distance, à l’utilisation des systèmes d’alarme et à la connaissance des issues de secours. Chaque jour, les équipes vérifient la prise des médicaments, l’évolution de l’état psychopathologique et les risques pour soi ou pour autrui. Quand la situation est maîtrisée, il n’y a pas lieu de vivre dans la peur.
Comment les résidents vivent-ils ensemble?
Le quotidien reste étonnamment stable. Des conflits surviennent, bien sûr. Lorsqu’une dispute éclate, les équipes interviennent pour apaiser et désamorcer. Les tensions naissent souvent de malentendus liés à des épisodes psychotiques ou délirants. On entend des interprétations erronées de situations, mais aussi des récits de trafic d’organes, de cadavres cachés, de médication forcée ou de conspirations internationales. Dans l’ensemble, toutefois, la situation demeure maîtrisée dans 97 à 98% des cas.
Des dynamiques dangereuses ne se développent-elles pas aussi entre les résidents?
L’établissement cherche à prévenir les dynamiques de groupe problématiques en privilégiant des thérapies exclusivement individuelles. Il n’y a pas de séances collectives où les actes sont exposés et analysés. Il reste toutefois impossible d’éviter totalement certaines scènes:
En réalité, ces cas restent marginaux. La plupart éprouvent de la honte ou préfèrent ne pas en parler.
Comment procédez-vous sur le plan thérapeutique?
Le centre constitue le dernier maillon de la chaîne de traitement. Les cas sont extrêmement complexes et cumulent plusieurs diagnostics: 99% des résidents souffrent de troubles psychiques, 98% présentent aussi des affections physiques et environ 30% ont des limitations cognitives liées à la démence, à des lésions cérébrales ou à des handicaps congénitaux. Un tiers est également confronté à une consommation de substances. Les patients arrivent après avoir échoué à domicile, en clinique ou en prison, souvent au terme de longues années de transferts entre institutions. Les approches de réhabilitation se révèlent, dans la plupart des cas, inefficaces.
Quelle est l’alternative que vous privilégiez?
L’objectif est d’assurer une stabilité sur les plans somatique et psychiatrique. Ce but peut sembler modeste, mais il est central. Il reste difficile à accepter, tant pour les patients que pour l’entourage. La réalité est la suivante: environ 1% des résidents seulement quittent l’établissement chaque année. Les autres y séjournent sur le long terme, parfois jusqu’à leur décès. Dans de rares cas de rechutes graves, ils sont renvoyés en clinique ou en prison.
Comment abordez-vous la question de la fin de vie?
Les équipes accompagnent la vie comme la mort, dans le respect des principes des soins palliatifs. La vie n’est pas prolongée à tout prix, et aucune distinction n’est faite entre délinquants et «patients ordinaires». Lorsque la situation l’exige, une prise en charge palliative est mise en place.
Il s’agit d’un choix éthique assumé, tant par l’institution que par Anton Distler. Il estime qu’ériger le suicide assisté en option courante pose un problème de société, en particulier pour les personnes souffrant de troubles psychiques ou pour les plus jeunes.
Vous semblez très nuancé. Est-ce aussi lié à vos études de philosophie?
Peut-être. La réflexion et l’analyse font partie de mon quotidien. Elles m’aident dans mes décisions et dans ma pratique. J’envisageais à l’origine un doctorat en éthique médicale à l’Université de Zurich. J’ai dû choisir entre poursuivre cette voie ou subvenir aux besoins de ma famille. Mon service civil dans les soins a été déterminant: j’y ai découvert un métier qui conjugue savoir médical, relation humaine et questionnement éthique.
Avez-vous parfois des doutes quant à votre travail?
Pas sur le travail lui-même tel que je l’exerce aujourd’hui. En revanche, les évolutions sociétales m’inquiètent. La demande de sécurité est forte, mais celle d’autonomie l’est encore davantage. Dans le même temps, les coûts de la santé doivent être réduits, les soins rationalisés et organisés autant que possible en ambulatoire. Ces logiques atteignent leurs limites face aux cas psychiatriques lourds. Un patient malade ne peut être évalué selon les mêmes critères qu’une personne en bonne santé. A défaut, les problèmes sont simplement déplacés, sans être résolus.(trad. tib)
