«Je pensais que j'allais mourir»: elle s'est fait opérer en Turquie
C'était il y a un peu plus de six ans. Une amie d'Isabelle* avait réservé une abdominoplastie en Turquie. Elle lui a proposé de l'accompagner et lui a montré le site internet de la clinique esthétique. «La clinique paraissait moderne», se souvient Isabelle, avant de poursuivre:
Assez spontanément, Isabelle a décidé d'accompagner son amie, et de profiter de l'occasion pour subir elle aussi une intervention esthétique. Elle a opté pour un «Brazilian Butt Lift», une procédure qui consiste à aspirer de la graisse dans d'autres parties du corps pour l'injecter dans les fesses afin de leur donner plus de volume et de fermeté.
Un changement de dernière minute malvenu
Avant le départ, Isabelle a demandé au prestataire si l'intervention était réellement possible dans son cas. Elle raconte:
Elle a donc envoyé une photo d'elle aux responsables, qui lui ont répondu presque immédiatement: aucun problème.
Mais, une fois sur place, le discours a changé: pour un Brazilian Butt Lift classique, elle n'aurait pas assez de graisse. L'intervention n'était donc pas réalisable telle quelle. On lui a alors proposé deux alternatives: des implants fessiers ou l'injection d'un gel censé se résorber au bout de sept ans. Il s'agissait d'un «Aquafiller» appelé Los Deline. Isabelle, qui avait déjà payé l'opération prévue pour le lendemain, savait qu'il ne lui restait pas beaucoup de temps pour réfléchir. Elle se souvient:
L'Aquafiller lui a semblé être l'option la moins risquée. Elle a donc accepté, signé les documents et s'est fait opérer le lendemain.
Ce qu'Isabelle ignorait alors: le Los Deline est un produit de comblement qui n'est pas autorisé en Suisse ni dans de nombreux autres pays. Il a parfois été interdit en raison de complications graves.
De graves complications
Un an plus tard, Isabelle remarque une callosité sur sa cuisse. Une échographie révèle que l'Aquafiller s'est aggloméré, a migré dans son corps et provoqué des inflammations. Des examens complémentaires sont alors réalisés à l'Hôpital universitaire de Zurich.
Une IRM met en lumière l'ampleur du problème: ce produit fortement inflammatoire s'est répandu entre la peau et les muscles, jusqu'aux deux cuisses.
Des drains ont été posés à Isabelle, une mesure thérapeutique destinée à évacuer des liquides corporels excessifs ou pathologiques. Dans son cas, près d'un demi-litre de liquide jaunâtre mélangé à du sang s'écoulait chaque jour, se souvient-elle. Mais son état ne s'est pas amélioré, bien au contraire.
Deux semaines plus tard, Isabelle a développé de la fièvre, des nausées, et sa hanche a fortement enflé. Elle a dû être opérée en urgence après la formation d'un abcès. Elle lâche:
Ce qui a suivi, Isabelle le qualifie de véritable cauchemar médical. Environ toutes les quatre semaines, de nouvelles inflammations apparaissaient. Elle a reçu des antibiotiques, a été opérée à nouveau, et ainsi de suite, au total quatorze fois. Pendant quatre mois, elle n'a pas pu travailler.
Ce n'est que lors de la dernière intervention que les médecins ont identifié la cause des abcès récurrents: une bactérie hospitalière, résistante à plusieurs antibiotiques courants, s'était également installée dans ses tissus. Avec le bon médicament, l'inflammation a disparu en quelques heures. Mais les dégâts étaient déjà faits: la plaie est restée ouverte et des résidus du produit continuaient de s'écouler.
Réparer les erreurs coûte cher à la Suisse
De telles histoires ne sont plus des cas isolés. Le tourisme médical pour les opérations esthétiques est en plein essor. En Turquie, un tiers des interventions esthétiques sont pratiquées sur un patient étranger. Le secteur propose des forfaits complets, organisés par des agences, combinant vol, hôtel, opération et suivi en seulement quelques jours, le tout à des prix largement inférieurs à ceux pratiqués en Suisse.
Selon l'association Swiss Plastic Surgery, les dépenses annuelles pour les opérations esthétiques en Suisse s'élèvent à plusieurs centaines de millions de francs. Les complications, en particulier après des interventions réalisées à l'étranger, représentent une part croissante des coûts.
Kelly Vasileiadou, chirurgienne spécialisée, connaît bien ce revers de la chirurgie esthétique. Elle est fondatrice d'une clinique spécialisée en chirurgie plastique à Zoug et prend régulièrement en charge des patients revenant d'interventions à l'étranger avec des complications. Elle explique:
Des problèmes récurrents et lourds mentalement
Les complications concernent le plus souvent des problèmes de cicatrisation, des infections, des hématomes, des thromboses ou des cicatrices visibles. Kelly Vasileiadou indique:
Les registres internationaux montrent qu'environ 5 à 10% de toutes les interventions esthétiques entraînent des complications légères, tandis que les événements graves, comme les thromboses, concernent moins de 1% des cas. Le risque augmente lorsque des implants sont utilisés. Kelly Vasileiadou explique:
Elle recommande également de ne pas traiter plusieurs zones du corps simultanément, car cela accroît le risque de thromboses et de déséquilibres électrolytiques. Ces derniers peuvent déstabiliser la circulation sanguine et nécessiter une hospitalisation. Chaque opération esthétique, souligne-t-elle, reste une intervention sur un corps sain, et n'est jamais sans risque.
Des études montrent que les complications survenant après des interventions esthétiques réalisées à l'étranger sont nettement plus fréquentes que celles survenues en Suisse. Une équipe de recherche de l'Hôpital universitaire de Zurich a constaté que, parmi 228 patients traités pour complications, 82% s'étaient fait opérer à l'étranger, principalement en Turquie, en République tchèque, au Brésil ou en Allemagne.
Les plus touchées étaient les patientes ayant subi des interventions mammaires, suivies des remodelages corporels, tels que les liposuccions ou les abdominoplasties, ainsi que des interventions faciales.
Des soins essentiels négligés à l'étranger
Le fait que les complications soient beaucoup plus fréquentes lors d'interventions à l'étranger n'a, selon les spécialistes, que peu à voir avec la compétence des chirurgiens individuels. «Il ne fait aucun doute qu'il existe également d'excellents chirurgiens à l'étranger», souligne Swiss Plastic Surgery.
Kelly Vasileiadou elle-même connaît de nombreux chirurgiens de grande qualité dans le monde entier. «L'intervention en elle-même peut être techniquement bien réalisée partout.» Ce qui fait souvent défaut, c'est une préparation minutieuse et un suivi fiable après l'opération. En Suisse, explique-t-elle, une partie des coûts se justifie précisément par cette disponibilité. La spécialiste insiste:
Une bonne préparation inclut, par exemple, la vérification des médicaments pris par le patient, la présence de maladies associées, le tabagisme ou un surpoids éventuel. Ces informations sont difficilement fiables lorsqu'elles sont recueillies via des agences, de courts échanges par messagerie ou un premier entretien la veille de l'intervention.
Par ailleurs, le suivi postopératoire fait défaut dans de nombreux cas à l'étranger, et c'est là le problème majeur, comme le rappelle Kelly Vasileiadou:
Il est crucial, entre autres, de respecter une période de repos stricte, d'éviter tout effort physique et de suivre scrupuleusement la prescription de médicaments, comme les antibiotiques ou la cortisone si nécessaire. En Suisse, des contrôles réguliers sont la norme. A l'étranger, en revanche, les patients peuvent être renvoyés en avion dès deux jours après une opération de plusieurs heures, ce qui accroît considérablement le risque de thrombose.
Une approche variable selon l'agence choisie
Contactée, l'agence Medicaltravel, basée à Berne et spécialisée dans les séjours pour opérations esthétiques en Turquie, met en avant ses exigences élevées. Selon l'entreprise, la consultation commence déjà en Suisse. Les personnes intéressées peuvent participer à des journées de conseil et rencontrer les chirurgiens en personne.
Le suivi postopératoire se fait de manière structurée, grâce à des mises à jour par photo et vidéo, des questionnaires standardisés et des consultations de suivi en personne. Des directives claires précisent également la durée minimale de séjour après l'opération. En cas de problème, l'agence coordonne la prise en charge médicale en Suisse.
Des soins onéreux à la charge de la Suisse
L'attrait pour les opérations à l'étranger est renforcé par les réseaux sociaux. «Des influenceurs se font opérer à l'étranger et racontent à leur communauté que tout s'est bien passé», explique Kelly Vasileiadou. On entend rarement parler des complications:
Or, avec leur immense audience vient aussi une grande responsabilité.
Swiss Plastic Surgery recommande que toute personne choisissant malgré tout de se faire opérer à l'étranger se pose au préalable ces questions essentielles: où auront lieu les suivis postopératoires? Qui est responsable en cas de complication? Qui assume la responsabilité si quelque chose tourne mal, et qui paie?
En abordant le paiement et la responsabilité, l'association souligne deux points particulièrement sensibles. La couverture de base ne prend pas en charge les opérations esthétiques, mais elle finance bien le traitement des complications médicalement nécessaires, qu'il s'agisse d'un abcès, d'une thrombose, d'un risque de septicémie ou d'une plaie chronique.
Les reconstructions esthétiques peuvent également être considérées comme médicalement nécessaires lorsque les patients souffrent psychologiquement de manière importante. Les prestataires étrangers échappent le plus souvent à toute conséquence, car les démarches juridiques pour obtenir réparation sont lourdes et les chances de succès varient fortement selon le pays.
Au-delà du prix, un lourd tribut psychologique
L'Hôpital de l'Ile à Berne estime que le coût par patient hospitalisé pour des complications liées à une opération esthétique se situe entre 10 000 et 20 000 francs. Le montant total des coûts pour les caisses maladie reste toutefois difficile à déterminer: ces complications ne sont pas enregistrées comme telles, mais comptabilisées sous des rubriques comme «problèmes de cicatrisation» ou «infections», sans indication de leur origine réelle.
Les traitements d'Isabelle ont également été pris en charge par son assurance-maladie, déduction faite de la franchise. La trentenaire, récemment devenue mère pour la troisième fois, raconte:
Elle se dit reconnaissante que sa grossesse et son accouchement se soient bien déroulés malgré son parcours douloureux. Les séquelles de son aventure turque, en revanche, resteront: les nerfs de sa jambe gauche sont définitivement endommagés, et elle est résistante à deux antibiotiques. Isabelle porte aujourd'hui des bas de contention et des pantalons compressifs. Elle confie:
Lorsqu'elle rencontre de jeunes femmes qui envisagent une opération esthétique à l'étranger, elle se met en colère:
Pour elle, il n'y aura plus jamais d'opération esthétique. Et même des vacances tranquilles à la plage en Turquie, elle n'arrive plus à les imaginer. Elle conclut:
*Nom d'emprunt
Traduit et adapté par Noëline Flippe
