Ces détenus romands se sont révoltés: voici leurs revendications
Nous sommes lundi soir à la prison de Bellechasse, à Sugiez, dans le canton de Fribourg. Lorsque les détenus du secteur fermé doivent regagner leurs cellules, peu après 19h, certains d’entre eux refusent. Alors que quelques-uns cèdent après des discussions, 32 prisonniers se retranchent dans un secteur fermé de l’établissement.
Ils arrachent du matériel pour se munir de barres en bois et en métal, savonnent le sol, dressent des barricades avec du mobilier et des poubelles. Certains menacent également de mettre le feu. La situation se tend, les détenus se montrent agressifs envers le personnel. Celui-ci demande alors l’aide de la police.
Le directeur de la prison négocie avec les détenus et, vers 22 heures, tous les prisonniers impliqués regagnent leurs cellules.
Personne n’est blessé, ni parmi les 70 agents pénitentiaires et les 30 policiers, ni parmi les détenus. Contactées par watson, les autorités décrivent, la révolte survenue à la prison de Bellechasse. C'est la RTS qui a rendu l’incident public.
Les revendications à l’origine de la révolte
La révolte n’aurait pas eu de déclencheur précis, explique à watson Didier Page, secrétaire général adjoint de la Direction de la sécurité, de la justice et du sport. Il explique:
Les discussions avec les détenus ont toutefois montré qu’il était question de revendications formulées par un groupe de prisonniers dans plusieurs courriers rédigés en novembre dernier.
Dans ces lettres, près de 30 signataires critiquaient les conditions de détention à Bellechasse. Les revendications étaient adressées au conseiller d’état compétent.
Avant les événements de lundi, la direction de la justice n’avait pas encore répondu aux lettres de plainte, précise Didier Page, qui explique:
Watson a pu obtenir les lettres des détenus. Ces derniers reprochent notamment à la prison les coûts excessifs des communications téléphoniques, les prix opaques des bornes interactives et les conditions de visite abusives.
Les coûts téléphoniques
Les détenus écrivent que les coûts élevés des communications téléphoniques représentent une lourde charge financière, pour eux et pour leurs proches.
Le téléphone est pour les détenus un moyen central de rester en contact avec leur famille et le monde extérieur.
Didier Page explique que les tarifs ne sont pas fixés par la prison elle-même, mais par l’opérateur téléphonique. Jusqu’à récemment, un appel depuis un établissement pénitentiaire vers un téléphone mobile en Suisse coûtait 22 centimes par minute, indique Didier Page. Une conversation d’une heure revenait déjà à plus de 13 francs. Il y a quelque temps, l'opérateur en encore augmenté ses tarifs.
À Bellechasse, l’indemnité journalière des détenus s’élève en règle générale à 32 francs. Le travail est obligatoire pour tous, et des exceptions ne sont accordées que sur présentation d’un certificat médical.
En fonction de la qualité et de la quantité du travail fourni, ainsi que de sa pénibilité, cette indemnité peut être revue à la hausse ou à la baisse, écrit Didier Page.
Le kiosque
Le groupe de détenus dénonce également les prix pratiqués au kiosque. On peut notamment y acheter du tabac, des timbres, des snacks, du café ou des articles d’hygiène. Les détenus disent n'avoir aucun choix, qu'ils sont soumis aux prix pratiqués et n'ont aucun moyen de les comparer. Les détenus écrivent:
Le kiosque n’ouvre en outre que deux fois par mois. Les signataires écrivent:
Ils demandent ainsi que le kiosque soit ouvert une fois par semaine. Selon les détenus, les prix devraient être alignés sur ceux pratiqués à l’extérieur et la façon dont ceux-ci sont fixés devraient être plus transparente.
Didier Page déclare comprendre que les détenus puissent percevoir les prix comme trop élevés. La prison s’efforce toutefois de négocier les tarifs les plus bas possibles avec ses fournisseurs. Il explique:
L’offre et les prix sont ajustés en permanence, précise-t-il. Et d’ajouter:
Une récente liste de prix montre que certains produits, comme des chips au paprika, de l’Aromat ou des bouteilles de Coca-Cola, correspondent aux prix pratiqués chez Migros ou Coop. D’autres produits, fabriqués au sein même de la prison, apparaissent en revanche chers par rapport aux indemnités des détenus, comme du miel à 13 francs ou des rochers à la noix de coco à 7 francs 20.
Les conditions de visite
À Bellechasse, les détenus ont le droit de recevoir une visite par semaine d’une durée de 60 minutes. Les visites ont lieu sous vidéosurveillance. Les enregistrements vidéo peuvent être transmis à des fins d’enquête, est-il précisé dans le règlement des visites de la prison.
Dans leur courrier, les quelque 30 détenus critiquent précisément ces conditions de visite:
Cela nuit à la resocialisation, font valoir les signataires.
Les courriers contiennent encore d’autres reproches et revendications, notamment des accusations de refus de soins médicaux ou l’application de mesures disciplinaires jugées disproportionnées. Les détenus demandent donc au Conseil d’état l’ouverture d’une enquête indépendante.
Didier Page indique que les revendications sont examinées en détail. Les mesures de sécurité fondamentales ne sont toutefois pas négociables.
Une problématique déjà connue
Francesco Franchini conseille des détenus et leurs proches sur des questions juridiques au sein du service de consultation indépendant de Humanrights.ch. Il n’a pas connaissance des événements concrets survenus à Bellechasse. Les plaintes de détenus concernant les prix élevés de la téléphonie ou des denrées alimentaires sont toutefois fréquentes au sein de ce service de consultation.
Selon l'organisation des indemnités de travail faibles en prison, combinées à des prix parfois plus élevés pour les produits du kiosque qu’à l’extérieur, peuvent générer de la frustration chez les détenus. Des tarifs téléphoniques élevés peuvent en outre empêcher l’entretien des relations avec l’extérieur, pourtant essentiel pour les détenus.
Francesco Franchini souligne que les détenus ne sont pas tenus d’accepter sans réagir des conditions de détention qu’ils estiment abusives. Il explique:
Avant qu’une révolte n’éclate, les détenus ont la possibilité de faire valoir leurs droits par la voie judiciaire ou de rechercher le dialogue avec la direction de la prison ou l’autorité d’exécution des peines. Mais encore faut-il, ajoute Francesco Franchini, que les autorités et les directions des établissements soient disposées à prendre en compte les problèmes soulevés.
Les jours après la révolte
À la prison de Bellechasse, plusieurs jours après la révolte, la situation n’est toujours pas revenue à la normale. Le site reste inaccessible aux journalistes et le directeur n’est pas joignable pour répondre aux questions.
Didier Page explique au téléphone:
Si la situation dans la prison est sous contrôle, il n’est toutefois pas possible de reprendre le cours normal des activités.
Actuellement, des détenus qui ont pris part à la révolte sont interrogés. Un travail de retour sur les événements est également mené avec le personnel. Didier Page explique:
Certains auraient été «sérieusement menacés» et confrontés à des détenus «extrêmement agressifs». Les conséquences disciplinaires pour les détenus seront décidées individuellement une fois les auditions terminées, précise Didier Page.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
