Pourquoi la Suisse que l’UDC imagine «n’existe plus»
Limiter la population suisse à dix millions d’habitants: l’objectif affiché par l’initiative de l’UDC paraît simple. Mais derrière ce seuil symbolique se cachent des enjeux bien plus complexes. Pour le démographe Mathias Lerch, professeur à l’EPFL, le débat repose sur un mauvais diagnostic et occulte les vrais défis du pays.
La Suisse votera le 14 juin sur l’initiative «Pas de Suisse à dix millions». Comment évolue la population du pays?
Mathias Lerch: La population suisse croît à un rythme modéré, d’environ 1% par an. A l’échelle européenne, cela la place dans le haut du classement. Mais il faut élargir la perspective: la Suisse s’inscrit dans une véritable «île de croissance» européenne, qui englobe aussi le nord de l’Italie, le sud de l’Allemagne et l’est de la France, avec des centres comme Milan, Stuttgart ou Lyon.
Pouvez-vous préciser?
Il s’agit d’un phénomène historique. La Suisse se situe depuis toujours au carrefour des grandes routes commerciales. Croissance économique et croissance démographique y avancent de concert. Cette position centrale constitue un avantage majeur.
Le constat est loin de faire consensus. Selon un sondage récent de Tamedia et Leewas, l’initiative de l’UDC visant à limiter la croissance démographique recueille 45% d’opinions favorables. Une part importante de la population estime que la Suisse devient progressivement trop étroite.
Sur le plan démographique, le défi principal n’est toutefois pas la croissance de la population, mais la baisse du taux de natalité. En 2024, celui-ci s’établissait à 1,29 enfant par femme.
Le problème est donc moins la croissance que le risque de déclin démographique à long terme?
Exactement. Sans migration, la population recule. Il suffit d’observer l’Allemagne: elle se trouve déjà plus avancée dans cette transition. Le vieillissement y est nettement plus marqué, en particulier dans les régions périphériques. Les conséquences sont très concrètes: pénurie de main-d’œuvre dans des secteurs essentiels, comme la restauration, les soins ou la petite enfance.
Pourtant, la population suisse continue de croître. Fin 2025, elle dépassait les 9,1 millions d’habitants. La migration est-elle le seul moteur de cette hausse?
Non. L’allongement de l’espérance de vie joue également un rôle important. Les gens vivent plus longtemps, ce qui contribue mécaniquement à la croissance démographique. On ne peut donc pas simplement décréter un arrêt de cette dynamique.
Quels sont les principaux défis liés à cette croissance?
Ils concernent en particulier les infrastructures, le marché du logement et la question de la durabilité environnementale.
Ce sont précisément les arguments avancés par les initiants de la «Suisse à 10 millions».
Oui. Le débat est largement dominé par un sentiment de saturation: manque d’infrastructures, pression sur le logement. C’est une perception compréhensible, mais elle reste en partie subjective. D’un point de vue objectif, la Suisse dispose encore de surfaces constructibles.
Où, précisément?
Dans la planification. Les projections démographiques de l’Office fédéral de la statistique dans les années 2000 et 2010 se sont révélées trop basses, notamment parce qu’elles ont sous-estimé la migration. Or, les infrastructures actuelles ont été conçues sur cette base. La réalité a ensuite dépassé les prévisions. Résultat: aujourd’hui, embouteillages et pénurie de logements.
Comment expliquer un tel décalage?
La migration est par nature difficile à prévoir, car elle est volatile. Mais l’augmentation liée à la libre circulation des personnes était néanmoins prévisible. Les signaux existaient. La Suisse doit reconnaître qu’elle est un pays d’immigration. C’est une condition indispensable pour mieux planifier.
Vous estimez donc que les autorités ont sous-estimé cette réalité?
Oui. Sur la période 2000–2010, les scénarios retenus étaient trop prudents. Dans les faits, ce sont presque toujours les projections hautes qui se sont réalisées. Les modèles se sont améliorés ces dernières années, mais les problèmes actuels trouvent leur origine dans des décisions prises il y a 20 ou 30 ans.
L’UDC propose de fixer un plafond de dix millions d’habitants en Suisse. Selon l’OFS, ce seuil serait atteint en 2041 si la tendance se poursuit. Que vous inspire cette initiative?
Elle repose sur un mauvais levier. On ne peut pas fixer un plafond arbitraire à une population. Pour le fonctionnement d’une société, la composition et la répartition spatiale de la population comptent davantage que sa taille. Et si l’on parle réellement d’environnement et de durabilité, comme le fait l’initiative, alors le débat devrait porter sur l’étalement urbain. L’enjeu n’est pas le nombre d’habitants, mais nos modes d’aménagement et de vie.
La mise en place d’un plafond démographique est-elle seulement envisageable?
A mon sens, non. Cela supposerait une intervention très lourde de l’Etat. Et même en fermant totalement les frontières, la population pourrait continuer à augmenter, simplement parce que nous vivons plus longtemps. Dans ce cas, que ferait-on? Mettre fin aux soins médicaux? Je ne vois aucune solution éthiquement défendable pour stopper la croissance démographique.
Existe-t-il des pays qui ont déjà tenté d’imposer une telle limite?
A ma connaissance, aucun pays démocratique. On ne retrouve ce type de politique que dans des régimes autoritaires, comme la Chine ou l’Albanie à l’époque communiste.
Malgré tout, la croissance démographique inquiète une partie de la population suisse. Comprenez-vous cette inquiétude?
Oui. Lorsque des entreprises recrutent massivement de la main-d’œuvre étrangère sans planification publique suffisante, cela peut créer ce qu’on appelle un «stress de densité». Mais cette inquiétude est aussi entretenue politiquement. La population suisse augmente de façon continue depuis 80 ans: ce n’est pas nouveau. Je ne vois pas pourquoi cela deviendrait soudain un problème.
Imaginons que la population suisse atteigne 20 millions d’habitants. Y verrait-on encore un problème?
Tout dépend de la manière dont nous vivons. Si 20 millions de personnes adoptent notre mode de vie, avec des résidences secondaires dans les villages de montagne et une forte consommation d’espace, alors oui, cela deviendrait problématique. Mais c’est précisément le rôle de l’aménagement du territoire et de la politique.
Existe-t-il malgré tout un seuil critique selon vous?
Non. Il n’y a pas de chiffre magique à ne pas dépasser. Tout dépend de la composition de la population. La structure par âge ou les facteurs socio-économiques sont bien plus déterminants que le nombre total d’habitants.
Si rien ne change politiquement, où se situera la population suisse en 2050?
L’Office fédéral de la statistique établit trois scénarios: un scénario de référence basé sur les tendances actuelles, ainsi que des scénarios bas et haut. Je pense que la réalité se situera entre le scénario de référence et le scénario haut.
Et malgré cela, vous ne jugez pas nécessaire de restreindre davantage l’immigration?
Des limites existent déjà. Tout le monde ne peut pas immigrer en Suisse: il faut un contrat de travail. Il y a donc déjà des garde-fous, principalement dictés par les besoins économiques. Mais une société ne se résume pas à l’économie, il y a aussi les familles, les parcours de vie, les regroupements.
Vous évoquiez la migration de travail. Quelle est la part de l’asile dans l’évolution de la population?
Elle est très faible. Le débat politique lui accorde une importance disproportionnée. En réalité, les réfugiés reconnus représentent moins de 5% des étrangers en Suisse. C’est marginal. La majorité des migrants sont des travailleurs qualifiés issus des pays voisins.
A-t-on donc une vision faussée de la migration?
Oui. Et cette migration a aussi changé. Il y a 30 ans, les migrants étaient en moyenne moins qualifiés, occupaient des emplois moins bien rémunérés et vivaient souvent dans des secteurs délaissés par les Suisses. Aujourd’hui, ils ressemblent beaucoup plus à la population locale: ils viennent surtout des pays voisins, parlent souvent la langue, sont bien formés et disposent de revenus élevés.
La Suisse fait face à une pénurie de personnel qualifié, et plus de 20% des soignants ont été formés à l’étranger. Certains pays voisins tentent de freiner leur départ. Le flux migratoire pourrait-il s’inverser?
Non, je n’attends pas de renversement de tendance. La concurrence entre pays européens pour attirer les travailleurs qualifiés va probablement s’intensifier, et la Suisse restera attractive grâce à ses salaires élevés. En revanche, il faut être attentif à la migration de main-d’œuvre moins qualifiée. La politique actuelle mise surtout sur les profils hautement qualifiés, mais une société vieillissante a aussi besoin de personnel dans les services, la construction, l’hôtellerie ou le tourisme.
La Suisse a-t-elle manqué le coche en matière de politique démographique?
Oui, clairement. Le débat a longtemps été dominé par la peur de la migration. Dans ces conditions, il est difficile d’aborder la question de manière sereine et factuelle. Pourtant, la qualité de vie dont nous bénéficions aujourd’hui ne serait pas possible sans migration.
La croissance démographique touche aussi à la question de l’identité. Que répondez-vous à ceux qui estiment que l’identité suisse est menacée?
La population change, et la Suisse aussi. Celle des années 1990 n’avait déjà plus grand-chose à voir avec celle des années 1960. C’est la même dynamique aujourd’hui. Nous sommes une société d’immigration, il faut l’accepter.
Que faudrait-il changer dans la politique démographique?
Il faudrait une politique davantage fondée sur les faits et moins sur les peurs ou les postures idéologiques. La densification fera désormais partie de notre quotidien. Il faut s’y adapter. Vivre plus compactement, tout en préservant des espaces ouverts hors des zones bâties, c’est, selon moi, la voie la plus réaliste. (trad. tib)
