Vendredi matin, à 10h17, l'agence de presse Reuters a annoncé en urgence:
Au Palais fédéral, les esprits se sont échauffés: derrière cette annulation, que se passe-t-il réellement? Il s'agit là de la dernière escalade en date dans la lutte entre la Russie et la Suisse pour la conférence sur l'Ukraine. Ces derniers jours en effet, le conflit s'est intensifié de manière dramatique – et le calme ne semble pas prêt de revenir d'ici le sommet prévu dans deux semaines dans la station huppée du Bürgenstock. Au contraire: «C'est comme une guerre», décrit une personne impliquée. Avec le refus de la Chine, il semble que la Suisse soit sur la défensive.
La force avec laquelle le régime russe s'en prend à la Suisse s'est illustrée ces derniers jours avec l'exemple de Viola Amherd. Sur la première chaîne de la télévision d'Etat russe, une présentatrice s'en est prise à la présidente de la Confédération, la qualifiant de «féministe radicale», voire de «tueuse d'enfants» parce qu'elle s'engage pour le droit à l'avortement. Et elle s'en est pris au pays en général:
Le porte-parole de Poutine, Dmitri Peskov, a lui aussi joué les propagandistes et a qualifié la conférence en Suisse de «totalement vouée à l'échec».
Cette semaine, le président russe a personnellement proféré des menaces suite à l'annonce de l'Otan et de la France selon laquelle l'Ukraine pourrait utiliser des armes livrées contre des cibles militaires en Russie. Les déclarations de Vladimir Poutine concernaient en premier lieu les pays de l'Otan, mais s'appliquent également en partie à la Suisse. Les représentants des pays de l'Otan en Europe doivent être conscients de ce avec quoi ils jouent, a-t-il déclaré. Une menace claire de recourir à la force militaire:
Le fait que le chef du Kremlin et son entourage visent de plus en plus la Suisse peut aussi être considéré comme un compliment: le Kremlin prend la conférence très au sérieux et manifestement, Vladimir Poutine craint que la rencontre au Bürgenstock ne soit un succès.
Malgré toutes les résistances, ce n'est pas exclu. Il y a deux semaines, le Département des affaires étrangères parlait encore de 60 inscriptions. Au début de cette semaine, il y en avait déjà 70, «dont la moitié venait d'Europe, l'autre moitié d'Amérique du Sud, d'Afrique, du Proche-Orient et d'Asie», a déclaré Viola Amherd au Blick. Entre-temps, le DFAE parle même de 80 pays participants.
Le sommet sera-t-il aussi une «conférence de haut niveau»? Ce qui est certain, c'est que le nombre de chefs d'Etat et de présidents présents sera élevé, notamment pour l'Union européenne, avec le chancelier Olaf Scholz et le président Emmanuel Macron, des invités de marque. Et ce lundi, la vice-présidente américaine Kamala Harris a confirmé sa présence.
Si le refus de la Chine devait se confirmer, la Suisse ne pourrait toutefois atteindre que partiellement un objectif important: que les pays des Brics en plein essor économique, le Brésil, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud, proches de la Russie, soient représentés à un haut niveau en Suisse. Cependant, outre la Chine, le Brésil a déjà annulé sa participation. Les discussions avec l'Afrique du Sud piétinent, selon les informations. Mais l'Inde sera tout de même présente à la conférence, peut-être même avec Narendra Modi en personne.
C'est une lutte acharnée, car si la Suisse se bat pour la participation du plus grand nombre de pays possible, les Russes, en revanche, s'y opposent. C'est notamment pour cette raison que Berne et Kiev renoncent désormais à rendre publique toute inscription.
Selon les initiés, le chef du Kremlin ne fait pas preuve de retenue dans ses méthodes. Ainsi, les pays qui dépendent des livraisons de gaz ou qui sont étroitement liés à la Russie sur le plan économique sont soumis à une pression massive pour ne pas participer à la conférence. Il ne faut pas oublier que la Russie construit des centrales nucléaires dans des pays comme l'Egypte, l'Arabie saoudite et l'Afrique du Sud. Ceux qui ont besoin d'énergie ne prendront pas de grands risques pour une conférence en Suisse.
Un contre-sommet fait également partie de l'arsenal diplomatique de Vladimir Poutine. Ainsi, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a proposé jeudi que la Chine organise sa propre conférence de paix avec la Russie et l'Ukraine.
Il y a pourtant des signes qui incitent à l'optimisme. Il y a un mois encore, le président ukrainien Volodimir Zelensky avait mis en garde contre le fait que le président russe saboterait le sommet de toutes ses forces. Entre-temps, il se montre optimiste: «Près de 100 Etats et organisations internationales devraient participer aux efforts globaux», déclare-t-il. Et d'ajouter:
Le président ukrainien a la tâche plus facile que le Conseil fédéral à Berne. Dès le début, son principal objectif a été d'élever son plan en dix points, la formule de paix, au niveau gouvernemental. Il devrait y parvenir. Le Conseil fédéral a, en revanche, toujours souligné qu'il visait une conférence avec des participants proches de la Russie. Ce plan – plus ambitieux – vise effectivement à lancer un processus de paix, auquel la Russie devrait également participer dans un deuxième temps.
La diplomatie suisse mène actuellement un combat solitaire: contre les attaques propagandistes de Moscou, mais aussi contre l'appropriation du Bürgenstock par l'Ukraine.
Vendredi après-midi, le ministère chinois des Affaires étrangères s'est exprimé sur l'absence de Pékin. La conférence ne remplit pas les trois conditions posées par la Chine, a-t-il souligné: reconnaissance de la conférence par l'Ukraine et la Russie, participation sur un pied d'égalité et «discussion équitable de tous les plans de paix».
Mais le ministère a également noté que «la Chine attache une grande importance à l'organisation par la Suisse du premier sommet de paix sur l'Ukraine et est en contact étroit avec la Suisse et les parties concernées à ce sujet depuis le début de l'année.» La porte semble donc toujours entrouverte.
Traduit de l’allemand par Lara Lack