On a discuté avec le réalisateur qui a réuni Tom Waits et Adam Driver
Ce qui frappe immédiatement chez Jim Jarmusch, c’est cette décontraction naturelle, ce charme presque insolent qui vous fait adhérer à sa personnalité… et à ses films. Cet automne, son drame sous forme d'épisodes Father Mother Sister Brother a décroché le Lion d’or à Venise. L’occasion de discuter avec lui de son dernier projet.
Votre film raconte en trois épisodes les relations parfois compliquées entre de jeunes adultes et leurs parents. D’où vous est venue l’idée ?
Jim Jarmusch: Je collecte toujours des idées, partout et tout le temps, dans tous les sens. La plupart du temps, je ne sais pas exactement ce qu’elles deviendront. Quand je commence à réfléchir à un nouveau film, je pars souvent des acteurs que j’aimerais voir dans un rôle, ou d’un lieu particulier, parfois les deux. Pour ce film, j’ai imaginé Tom Waits dans le rôle du père d’Adam Driver. Tout le reste s’est construit à partir de ce simple point de départ.
Mayim Bialik joue la sœur. Vous l’avez découverte grâce à The Big Bang Theory?
Non. Apparemment c'était déjà une actrice enfant célèbre à la télévision américaine, mais je n’en savais rien. Je l’ai vue pour la première fois il y a quelques années comme animatrice dans Jeopardy!. Je suis un fan de cette émission, et c'était mon animatrice préférée.
Dans votre nouveau film, il y a peu de dialogues, mais beaucoup de choses se disent sur la famille et les relations humaines. La gestuelle des personnages est-elle presque plus importante que les dialogues?
Comme en musique, les silences font ressortir les notes jouées. J’ai beaucoup voyagé au Japon quand j’étais jeune et je ramenais des cassettes VHS de films qu’on ne voyait pas aux Etats-Unis: Ozu, Kurosawa, Mizoguchi… Sans sous-titres, je comprenais presque tout. Je ressentais ce qu'il se passait. Certaines intrigues restaient mystérieuses, mais les émotions des personnages transparaissaient dans leurs yeux, leurs gestes et le silence qui les entourait.
En 1991, vous aviez déjà réalisé une anthologie avec Night on Earth…
Oh non, pas ce mot, s’il vous plaît!
Alors, comment définiriez-vous Father Mother Sister Brother?
C’est un film en trois chapitres. Mais les épisodes ne sont pas interchangeables. Le film diffère ainsi de Night on Earth et se rapproche peut-être davantage de Mystery Train. Chaque partie construit la suivante. Le dernier épisode n’aurait pas le même impact émotionnel sans les deux premiers.
La bande-annonce du film 👇🏼
Pourquoi?
Trois personnes qui discutent autour d’une table, ça semble facile? Pas du tout. Nous avons investi beaucoup de temps et d’efforts dans les détails pour créer quelque chose de profond et de substantiel. C’est pourquoi je réagis vivement lorsque quelqu’un tente de découper le film. Ce serait comme déchirer un poème.
La poésie joue un rôle central dans tous vos films.
Mes modèles, ce sont les poètes de la New York School, Kenneth Koch, John Ashbery, Anne Waldman… Leur poésie puise son inspiration dans le manifeste Personism de Frank O’Hara, qui encourage à concevoir un poème, un tableau ou un film destiné à une personne précise – un ami, un amoureux – plutôt qu’au public en général.
On dit qu’on ne choisit pas sa famille. Est-ce l’essence de votre film?
Peut-être. Mais je ne cherche pas à «dire quelque chose». Je montre juste que nous sommes tous un peu abîmés, que nous influençons nos proches, que nous faisons tous des erreurs, rien de plus
Le titre est compliqué. Est-ce difficile de trouver des noms pour vos films?
Mon préféré reste celui que je n’ai pas inventé: Only Lovers Left Alive. A l’origine, c’était un livre sur la rébellion de la jeunesse à Londres que Nicholas Ray m’avait offert. Il en avait les droits, puis Mick Jagger les a récupérés. On ne peut pas protéger un titre, alors je l’ai simplement repris.
Autre remarque, il y a très peu de musique dans ce film…
D’habitude, je crée des playlists quand j’écris. La musique vient naturellement. Pour ce film, rien ne m’a inspiré. Je me suis dit «peut-être que ce film refuse toute bande-son». Après le tournage, nous avons ajouté ici et là quelques mélodies discrètes, comme des nuages qui passent ou une pluie légère sur la peau.
L'affiche du film
Le film donne subtilement un sentiment de nostalgie. Etait-ce voulu?
Non. Je ne suis d'ailleurs pas particulièrement nostalgique. Je regarde rarement en arrière, j’essaie de vivre pleinement le présent… même si ce n’est pas facile.
Parlons de Tom Waits. Il semble être comme un frère pour vous.
Il m’a appelé après la remise du prix à Venise et m'a dit «Je lis un article sur le film dans le journal. Ça a l'air pas mal.» C’est typique de lui. Je suis un grand fan de sa musique, mais nous avons aussi vécu de nombreuses aventures folles ensemble.
Des exemples?
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois en 1985 lors d’une soirée chez Jean-Michel Basquiat, avec qui j’étais ami. Tom et moi avons commencé à discuter, puis nous avons arpenté ensemble différents clubs de New York. Depuis, nous sommes de bons amis. Je l’apprécie beaucoup et je crois qu'il aime aussi passer du temps avec moi.
Il dit que vos cheveux gris précoces expliqueraient pourquoi vous vous identifiez facilement aux outsiders.
Il me connaît bien, il y a sans doute un fond de vérité. Je ne me suis jamais analysé ainsi, mais mes cheveux ont changé très tôt. Adolescent, j’étais capricieux, obsédé par Hamlet, Zorro et Johnny Cash, et je portais du noir.
Une leçon et un choc à la fois, car je suis assez timide et je ne cherche pas l’attention.
Qu’est-ce qui rend votre collaboration avec Tom Waits si particulière?
Un exemple, Adam Driver et Mayim Bialik sont des acteurs très précis et sérieux dans leur travail, ce qui les rend exceptionnels. Le premier jour, j’ai tenté de détendre l’atmosphère. Tom, lui, fonctionne complètement différemment et a besoin de liberté. Plus tard, il est venu me dire: «Jim, tu as engagé deux tueurs professionnels!»
Six ans se sont écoulés depuis The Dead Don’t Die. Est-ce plus difficile de travailler en indépendant aujourd’hui?
Oh mon dieu, après ça, j’ai voulu tout arrêter.
Pourquoi?
Ce fut une expérience pénible, parce que je voulais travailler en paix, mais les producteurs me harcelaient sans cesse pour l’argent. Je me suis dit: je n’ai pas besoin de ce stress, je ne veux pas mourir jeune à cause de ça. Je peux encore faire de la musique, de l’art… mais au fond, je suis cinéaste. On ne peut pas éteindre ça. Heureusement.
Father Mother Sister Brother est en salles depuis le 8 janvier.
Traduit et adapté de l'allemand par Léon Dietrich
