Nick Hayek: «Quitter la Suisse sera pour beaucoup la seule solution»
Avec une verve qui rappelle celle de son père, Nick Hayek en veut à la Banque nationale suisse. En cause, un franc «surévalué» qui fait perdre des millions à l'industrie suisse. Pour le CEO de Swatch group, il en va de l'avenir de l'économie suisse, alors que des entreprises envisagent déjà de quitter le pays.
Les annonces de suppressions d’emplois se multiplient dans l’industrie suisse. Au cours des deux dernières années, 15 000 postes ont été perdus. Des licenciements sont-ils également prévus chez Swatch Group?
Nick Hayek: Non, nous avons décidé de continuer à employer nos collaborateurs même en période difficile.
Mais l’an dernier, votre chiffre d’affaires a reculé de 450 millions de francs. Ne devez-vous pas faire des économies?
Bien sûr que si, nous le faisons. Mais pas d'abord sur le dos de nos employés dans les fabriques, qui produisent nos produits exceptionnels. A lui seul, l’effet de change est responsable de 308 millions de francs de baisse de notre chiffre d’affaires, conséquence d’un franc suisse extrêmement surévalué. Mais il n’est pas seulement question de Swatch Group, il s’agit aussi de l’ensemble de l’industrie suisse.
A quel point le franc fort la frappe-t-il?
De nombreuses PME suisses rencontrent d’immenses difficultés face à l’appréciation extrême du franc. Beaucoup n’ont d’autre choix que de se tourner vers l’étranger, alors qu’elles ne le souhaitent pas. Depuis le début de l’année 2026, la situation s’est encore aggravée. Et personne, ni en politique ni dans les médias, ne semble s’en émouvoir vraiment.
Que coûte à Swatch Group l’appréciation du franc?
Le calcul est simple. Si vous preniez les chiffres de Swatch Group pour 2014 aux taux de change actuels, il nous manquerait 1,4 milliard de francs, uniquement en raison du taux de change. Regardons les chiffres actuels. Rien qu’en janvier 2026, l’érosion monétaire, comparée à janvier de l’an dernier, dépasse 60 millions de francs suisses. Et ce malgré des ajustements de prix au cours des douze derniers mois. Le franc suisse s’est fortement apprécié face à toutes les monnaies, et pas seulement face au dollar.
Et maintenant? Vous en appelez à l’Etat?
Non, je ne l’ai jamais fait et je ne le ferai pas aujourd’hui. Je ne réclame pas non plus un franc faible. Au contraire, je veux un franc fort. Mais ce que nous voyons actuellement, c’est un franc totalement surévalué, qui continue de s’apprécier sans limitation.
Qu’attendez-vous de la politique?
Je n’attends rien du tout...
La Banque nationale est indépendante du pouvoir politique, et c’est une bonne chose. Sous les présidences de Philipp Hildebrand et de Thomas Jordan, cette indépendance ne l’a pas empêchée d’être très active. Ils étaient imprévisibles, et c’est exactement ainsi que cela doit être.
En quoi étaient-ils imprévisibles?
On l’a vu lors de l’introduction puis de la suppression du taux plancher de l’euro. Une banque centrale a de l’influence lorsqu’elle peut surprendre les marchés. Philipp Hildebrand et Thomas Jordan ont mené une politique dans l’intérêt de la Suisse, et ils étaient présents, ils prenaient la parole. Certes, l’un plus que l’autre.
Pourquoi ne mentionnez-vous pas Martin Schlegel, qui dirige la Banque nationale depuis octobre 2024?
Simplement parce que je ne le connais pas. Je n’entends rien de lui. Je ne vois rien de lui.
Que devrait faire la Banque nationale?
Je ne suis pas banquier, mais j’attends d’elle qu’elle fasse preuve de fermeté et qu’elle reconnaisse qu’une surévaluation aussi extrême du franc nuit à la Suisse. Elle peut utiliser ses instruments avec assurance et indépendance.
Lorsque la BNS a procédé à de telles mesures, son bilan a explosé, passant de 200 milliards à plus de 1 000 milliards de francs. Une telle situation est intenable.
Pourquoi pas? Une banque centrale ne peut pas faire faillite. Regardez, depuis le mois d'août, le rôle de la BNS passe totalement au second plan.
39%, c'était tout de même un choc. Maintenant nous sommes à 15%.
Oui, c’était un choc, mais ce qui est plus violent et plus dommageable à long terme, c’est le franc suisse totalement surévalué face à toutes les monnaies.
Le franc est une valeur refuge. Compte tenu des incertitudes dans le monde, il est logique qu'il s'apprécie.
Allons, ne racontez pas d’histoires.
Et l’autre a malheureusement quasiment fait faillite. Et il faut ajouter que les Américains ont récemment montré au monde entier à quel point nous sommes faibles. La vérité est la suivante: le franc suisse fait l’objet de nombreuses spéculations, et nous laissons simplement faire. Le destin! C’est inacceptable. Il existe quelques indices clairs qui expliquent pourquoi la Banque nationale est tombée en hibernation dès l’été dernier.
Quelle est votre hypothèse?
Après le choc tarifaire du 1ᵉʳ août, plus précisément le 29 septembre 2025, ce qui est passé presque inaperçu ici, le Trésor américain, le Département fédéral des finances et la Banque nationale suisse se sont réunis aux Etats-Unis. Ils ont conclu un non-binding Agreement, un accord non contraignant, s’engageant à ne pas procéder à des manipulations monétaires. Peut-être voulaient-ils, par un acte d’obéissance anticipée, éviter que la Suisse ne figure sur une liste noire américaine des pays qui manipulent les taux de change, où, en réalité, les Etats-Unis avec leur dollar devraient occuper la toute première place.
Un patron très politique
Et depuis, la BNS ne fait rien contre l’appréciation du franc?
La Banque nationale s’est engagée, dans le cadre de cet accord et en présence du Département fédéral des finances, à ne rien entreprendre qui puisse fâcher les Américains.
Parce que sinon l’accord sur les droits de douane, qui doit être conclu d’ici au 31 mars, serait menacé?
Pour tous ceux qui l’observent, les dirigeants suisses ont peur et restent focalisés sur les droits de douane américains. Or, la problématique monétaire frappe la Suisse depuis longtemps bien plus durement que ces droits de douane. Nous parlions tout à l’heure de l’indépendance de la BNS vis-à-vis de la politique...
… et vous jugez qu'elle est menacée?
Où se trouvait la Réserve fédérale américaine lors de cette réunion aux Etats-Unis? Cela ressemble à un accord que la BNS aurait conclu afin de ne surtout pas compromettre un éventuel accord douanier d’ici à la fin mars.
La BNS a sacrifié son indépendance pour l’accord douanier.
C'est une lourde accusation.
La BNS pourrait la réfuter, mais elle se tait. Elle se fait toute petite. Cela correspond au tableau d’ensemble de la politique suisse actuelle. Alors que Donald Trump veut rapatrier l’industrie aux Etats-Unis et que le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio a récemment mis les Européens en garde contre la désindustrialisation lors de la Conférence de Munich sur la sécurité:
N'êtes-vous pas en train d'exagérer?
Non, l’absurdité suprême réside dans le fait que dans l’espoir de faire baisser les droits de douane, notre gouvernement appelle activement l’industrie suisse à investir davantage aux Etats-Unis. Mais la menace bien plus grande que fait peser sur notre industrie un franc aussi fortement surévalué, ils semblent ne pas la voir.
La promesse de 200 milliards de dollars faite à Donald Trump a contribué à faire baisser les droits de douane de 39 à 15%.
Pensez-vous qu’à long terme, il soit bon pour la place industrielle suisse que la politique envoie deux messages? «Construis ton usine aux Etats-Unis», mais aussi: «Nous ne faisons rien contre le franc suisse surévalué». Si tel est réellement le message des responsables politiques, je me dois de demander: quel est le problème de former des apprentis en Suisse? D'investir ici, alors même que les salaires sont bien plus élevés qu'en Bulgarie et en Roumanie, par exemple, où l'on trouve également une main-d'œuvre qualifiée?
Que voulez-vous dire par là?
De nombreuses entreprises ont retardé leurs investissements ou y ont renoncé. Certaines ont supprimé des emplois, malheureusement, à l’exception de CH Media (réd: éditeur de watson), presque personne n’en a parlé. En Suisse romande, la prise de conscience commence désormais à prendre de l'ampleur.
Que demandez-vous concrètement?
Je ne suis pas un spécialiste de la politique monétaire. Mais une chose est claire, si nous avons un problème avec un franc surévalué, une Banque nationale forte et indépendante serait capable de prendre des mesures. Elle l’a déjà prouvé par le passé. Or, aujourd’hui, la priorité semble être de réaliser le plus de profits possible afin de pouvoir ensuite distribuer des milliards aux cantons et à la Confédération. C’est une mauvaise priorité.
La BNS vous contredirait sans doute. Que devrait-elle faire différemment?
Continuer à veiller à ce que la Suisse bénéficie de conditions stables, non seulement sur le plan monétaire, mais aussi sur le plan social, c’est-à-dire le plein emploi et le contrôle de l’inflation, et être présente lorsque la situation l’exige.
Jean-Pierre Roth, l'ancien président de la BNS et membre de votre conseil d’administration, partage-t-il votre avis?
Je n’en ai pas encore discuté avec lui. Sous la direction de Jean-Pierre Roth, durant la crise financière, la BNS avait fait preuve de courage en empêchant la faillite d’UBS, ce qui aurait représenté une catastrophe pour la Suisse. Cela ne figurait certainement dans aucune liste de contrôle ni dans aucun manuel. Il avait fait preuve de courage et assumé ses responsabilités, avec d’autres, au moment où cela était nécessaire.
On a toujours dit que le franc suisse fort rendait les exportations plus performantes. Cela n'est-il plus le cas aujourd’hui?
Si! L’industrie suisse est extrêmement compétitive. Elle y est contrainte et pas seulement à cause du franc. Et elle accomplit des choses remarquables. Une certaine appréciation du franc est tout à fait acceptable. Mais aujourd’hui, nous faisons face à un double problème: l’ampleur de l’appréciation concerne toutes les monnaies, pas seulement le dollar, et la rapidité de cette appréciation est énorme. Il est presque impossible pour les entreprises de s'adapter à un tel rythme. Pour beaucoup, la solution rapide sera la seule possible: quitter la Suisse..
Souhaitez-vous une politique industrielle? Un fonds souverain?
Non! Encore une fois, je n’appelle pas l’Etat à intervenir. Nous avons simplement besoin de retrouver une conscience collective positive du fait que l’industrie est essentielle à l’identité de la Suisse, et pas seulement les banques, les assurances, les sociétés immobilières et les négociants en matières premières.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
