International
Donald Trump

«La Suisse pourrait contribuer à la sécurité de l’Occident»

Ce calendrier secret pour stopper la guerre en Ukraine
L’historien Brendan Simms (médaillon) estime que la guerre en Ukraine pourrait s’achever cette année, mais prévient que l’Europe deviendrait alors plus vulnérable.Image: watson

«Je m’attends à ce que la guerre prenne fin cette année»

Dans ce entretien, le spécialiste Brendan Simms avertit que la fin de la guerre en Ukraine pourrait paradoxalement renforcer les risques en Europe.
15.02.2026, 07:0315.02.2026, 07:03
Hansjörg Friedrich Müller, Berlin / ch media

Face à la politique agressive de Donald Trump, Brendan Simms recommande à l'Europe de resserrer les rangs. L’historien décrypte la situation géopolitique actuelle et explique que la fin de la guerre en Ukraine pourrait paradoxalement menacer la sécurité en Europe.

Monsieur Simms, êtes-vous surpris par ce début de second mandat de Donald Trump? Lors du premier, il se vantait de n’avoir déclenché aucune guerre; aujourd’hui, il est intervenu au Venezuela et menace même des alliés de l’Otan d’un recours à la force.
Brendan Simms: Je suis à la fois surpris et pas surpris. Trump n’a jamais été un isolationniste. Lors de son premier mandat, son administration a renforcé la position de l’Europe face à la Russie, dans une logique de dissuasion accrue par l’Otan.

«Il a aussi mené une ligne dure à l’égard de la Chine»

Cet élément unilatéral s’est aujourd’hui encore renforcé, avec une vision très dominante du rôle des Etats-Unis dans le monde. Ce qui me surprend, en revanche, c’est sa politique vis-à-vis du Groenland et du Canada. Il a déjà évoqué l’idée de s’emparer du Groenland lors de son premier mandat, mais ce n'était pas un sujet central.

«La manière dont il traite désormais le Canada, personne ne l’a vraiment anticipée»

Vous attendiez-vous à ce que les Européens fassent front de manière aussi unie, comme ils l’ont fait après ses menaces contre le Danemark? Même Giorgia Meloni est désormais rangée parmi les «bons» par certains médias allemands.
Les Européens ont effectivement parlé d’une seule voix, tant les Etats membres de l’Union européenne (UE) que le Royaume-Uni et la Norvège. Avec le Groenland, Trump a franchi une ligne rouge.

«Le cas du Venezuela est plus complexe, car Nicolás Maduro est réellement une figure problématique et, à bien des égards, un dirigeant illégitime. Les Etats-Unis sont déjà intervenus à plusieurs reprises au Venezuela. Cette fois-ci, je trouve cela justifié»

Cela n’a pas tendu les relations avec l’Europe. Le Groenland est une tout autre affaire: le Congrès américain aurait de toute façon probablement bloqué Trump, mais ne pas réagir aurait mis en péril l’alliance occidentale. Les Européens n’avaient donc pas d’autre choix que de faire front commun.

A propos de l'intervenant
Brendan Simms, irlandais de 58 ans, est l'un des représentants les plus originaux de sa discipline: qu'il s'agisse du Brexit, de Napoléon ou de l'anticapitalisme d'Hitler, cet historien, qui enseigne à Cambridge en Angleterre, se distingue régulièrement par ses thèses nouvelles, souvent provocantes, mais toujours fondées. Dans son dernier ouvrage, il se penche sur les théories géopolitiques de Carl Schmitt, l'un des juristes les plus influents de l'Allemagne nazie (Die Rückkehr des Grossraums?, Duncker & Humblot, Berlin 2023, 65 p., 29,90 francs). Brendan Simms examine également dans quelle mesure la pensée de Carl Schmitt influence les relations internationales actuelles.
infobox image
Image: Shutterstock

L'Occident peut-il continuer d'exister sans les Etats-Unis?
Oui, absolument. Nous avons aujourd’hui déjà trois Occidents: les Etats-Unis, l’UE et le reste de l’Occident, c’est-à-dire le Royaume-Uni, le Japon, l’Australie, le Canada, la Suisse, la Norvège et même l’Ukraine. Un «reste» qui est militairement au moins aussi puissant que l’UE. Mais je ne crois de toute façon pas que les Etats-Unis aient quitté l’Occident, bien que des courants très forts existent en ce sens.

Vous vous êtes prononcé il y a des années en faveur de la création d’un Etat fédéral continental européen. Récemment, vous disiez ne plus y croire. Les Européens pourraient-ils malgré tout se rapprocher, Trump devenant une sorte d’unificateur malgré lui?
Je reste sceptique. Ces dernières années, nous avons traversé une crise de la dette, la crise migratoire, la pandémie de Covid et l’agression russe contre l’Ukraine. Si tout cela n’a pas débouché sur un Etat fédéral européen, je ne vois pas pourquoi la menace incarnée par Trump y parviendrait.

«Pourtant, les arguments en faveur d’une union complète de l’UE n’ont jamais été aussi forts»

Mais je ne crois pas que la nécessité soit comprise, ni que la volonté politique existe réellement. Nous continuerons probablement à entendre de grands discours et à voir quelques progrès, mais bien moins que ce qui serait nécessaire.

L’intégration européenne a toujours été une tentative d’endiguer une Allemagne trop grande par rapport à ses voisins. Or, le chancelier Friedrich Merz a annoncé vouloir construire la plus grande armée d’Europe. De vieilles craintes pourraient-elles ressurgir dans les pays voisins?
Je ne pense pas. Ces peurs sont aujourd’hui bien moins marquées qu’après la réunification allemande de 1990. Je rejoins le ministre polonais des Affaires étrangères Radek Sikorski, qui disait déjà il y a quinze ans que ce que nous devrions craindre, ce n’est pas l’activisme allemand, mais au contraire l’inaction allemande. Ce que fait Merz est absolument juste.

«Qui ne veut pas d’une Allemagne militairement forte devra créer une Europe militairement forte. Qui a peur des Allemands doit viser un Etat fédéral européen»

Aujourd’hui, nous n’avons ni l’un ni l’autre, et les Européens ne peuvent se le permettre que parce qu’ils sont protégés par les Américains, et par les Britanniques aussi, d'ailleurs.

Quel rôle un pays comme la Suisse peut-il jouer en Europe? La neutralité est-elle encore tenable aujourd’hui?
Je ne suis pas un partisan de la neutralité, que ce soit en Suisse, en Irlande, à Malte ou en Autriche. Les deux Etats neutres les plus importants, la Suède et la Finlande, sont d’ailleurs arrivés à la même conclusion, ce qui est remarquable si l’on se rappelle qu’ils sont restés neutres pendant toute la guerre froide. Mais je vois la neutralité suisse de manière un peu plus positive que celle des autres Etats.

Pourquoi cela?
Une différence majeure entre la Suisse et d’autres pays neutres est que la Suisse a longtemps investi massivement dans sa défense. Je respecte une neutralité qui soit capable de se défendre. La République d’Irlande, par exemple, dépend totalement des autres pour sa défense. Je regrette tout de même votre neutralité.

«La Suisse pourrait contribuer énormément à la sécurité de l’Occident»

Vous vous êtes penché sur Carl Schmitt, souvent qualifié de «juriste de la couronne du Troisième Reich». Certains estiment que la politique de Trump s’inspire de sa théorie des grands espaces, selon laquelle les grandes puissances devraient contrôler leur sphère d’influence et se tenir à l’écart de celles des autres. Voyez-vous cela chez Trump?
Non. Après le Groenland et le Venezuela, et même déjà avant, on s’est demandé si Trump se référait à Carl Schmitt. A priori, cela peut sembler plausible: si l’on part de l’idée que Trump coopère avec Moscou et, d’une certaine manière, avec Pékin, on peut imaginer discerner une division du monde en sphères d’influence ou en grands espaces, pour reprendre la terminologie de Schmitt. A Pékin et à Moscou, certains tiennent effectivement ce genre de discours.

Comme le philosophe Alexandre Douguine, dont on dit qu’il influence Vladimir Poutine, et qui rêve d’une Eurasie dominée par la Russie.
Par exemple. Mais s’agissant de Trump, je crois d’abord qu’il ne lit pas. Et surtout, je ne vois aucun signe qu’il serait prêt à accepter un tel partage du monde. Les Etats-Unis ne se retirent ni du Moyen-Orient ni de l’Asie orientale, et en Europe, ils ne veulent pas non plus laisser le terrain aux Russes. Ils exigent simplement que les Européens assument une plus grande part du fardeau. En réalité, Donald Trump dit au reste du monde:

«Ce qui est à vous est à moi, et ce qui est à moi n'est qu'à moi»

Paradoxalement, je trouve cela préférable que les Américains s’intéressent à l’Europe plutôt qu'ils nous délaissent – même si leur intérêt peut nous être désagréable.

Carl Schmitt ne serait donc pas d'accord avec la politique américaine actuelle. En revanche, la doctrine Monroe du début du 19e siècle, selon laquelle les Européens devaient se tenir à l’écart de l’Amérique et les Etats-Unis de l’Europe, lui convenait.
Carl Schmitt acceptait la doctrine Monroe, en effet. Mais celle-ci a évolué avec le temps: les autres devaient rester à l’écart des Etats-Unis, tandis que les Etats-Unis s’impliquaient de plus en plus dans le reste du monde. Schmitt l'a déjà observé dans les années 30 et 40, et il regrettait cette évolution, qui s'est accélérée avec la Première Guerre mondiale. Sa critique des Britanniques était différente: pour lui, ils n’étaient pas seulement hypocrites, mais aussi universalistes.

«Ils incarnaient en somme tout ce qu’il détestait et craignait»

Sa critique rappelle d’ailleurs certaines déclarations actuelles venant du Kremlin, où le Royaume-Uni est perçu comme l’ennemi principal, une araignée au centre d’une toile menaçant d’étouffer la Fédération de Russie.

Vous évoquez l’universalisme, l’idée selon laquelle certaines valeurs et normes seraient valables indépendamment de l’origine, de la race ou de la religion. C’est sans doute dans le rejet de cette pensée que Trump et Schmitt se rejoignent: le président américain ne veut imposer ni droits humains ni démocratie.
C’est vrai dans la mesure où Trump n’est certainement pas un universaliste désireux de diffuser les valeurs occidentales. Mais il est malgré tout une sorte d’interventionniste politique et culturel en Europe, ne serait-ce qu’à travers ses critiques de la politique migratoire européenne. Là encore, on voit que l’Europe compte pour lui.

La nouveauté de la politique étrangère de Trump réside-t-elle aussi dans le fait qu’il s’ingère un peu partout, mais sans vouloir assumer une responsabilité à long terme, contrairement à ses prédécesseurs? Il présente un plan, puis passe rapidement à un autre dossier.
Oui, c’est assez juste. Certains disent que ce qu’il recherche n’est pas tant un contrôle territorial qu’un contrôle par la contrainte. On le voit particulièrement au Venezuela, où il a écarté Maduro du pouvoir tout en laissant le régime en place afin de lui imposer une série d’instructions. Gaza est un cas différent, mais là aussi, le contrôle s’exerce de manière indirecte, via un organe intermédiaire.

«Sous Trump, l’empreinte laissée par les Etats-Unis dans le monde est bien plus réduite qu’auparavant»

Comment jugez-vous sa politique à l’égard de l’Ukraine? Beaucoup estiment que Trump trahit le pays. D’un autre côté, un accord de paix impliquant des concessions territoriales de Kiev semble difficilement évitable.
Il est délicat de vouloir donner des conseils à l’Ukraine depuis le confort d’un collège de Cambridge. L’essentiel est qu’un éventuel accord ait des chances de durer. L’Ukraine devra sans doute accepter de facto des pertes territoriales, comme la Crimée et certaines parties du Donbass. Cela ne remet pas en cause les revendications juridiques, et on peut espérer qu’il sera possible de récupérer ces territoires plus tard. C’est autre chose que d’exiger de l’Ukraine qu’elle cède des territoires que les Russes ne contrôlent même pas encore.

Cela ne semble pas poser problème à Trump.
Il ne faut peut-être pas non plus surestimer son influence sur Kiev, d’autant plus qu’il ne fournit plus d’armes gratuitement aux Ukrainiens. Il pourrait certes mettre fin à la coopération des services de renseignement, mais les services américains tirent énormément d’informations de l’Ukraine. Les liens entre les entreprises technologiques américaines et les Ukrainiens sont également très étroits. Je ne crois pas que Trump veuille y toucher. Je m’attends à ce que la guerre prenne fin cette année, mais bien sûr, personne n’en est sûr.

Comment l’Occident devrait-il se comporter face à la Russie après la guerre? Elle restera là, et Vladimir Poutine probablement aussi, du moins dans un premier temps.
Le paradoxe, c’est que la menace au nord et à l’est de l’Europe sera dans un premier temps plus grande lorsque les armes se tairont en Ukraine. Poutine pourra alors concentrer ses forces ailleurs. S’il devait y avoir une force de paix européenne en Ukraine, il manquerait des soldats pour la défense de la Scandinavie et des pays baltes.

Les Européens pourraient donc être contraints d’investir très rapidement des sommes bien supérieures à celles qu’ils consacrent aujourd’hui à leur défense.

Comment voyez-vous la politique intérieure de Trump? Certains le qualifient de fasciste, notamment après l’intervention brutale de la police de l’immigration à Minneapolis. Le terme est-il approprié?
«Fascisme» est un mot beaucoup trop souvent utilisé. Je verrais plutôt Trump comme un narcissique. Il accorde une importance énorme à l’image qu’il renvoie au public. Une partie de ce que fait l’ICE relève de l’application de lois fédérales existantes. Abattre des personnes sans raison, comme cela s’est produit à Minneapolis, est évidemment criminel.

«Mais cela ne suffit pas à qualifier la politique de Trump de fasciste»

Représente-t-il une menace pour la démocratie américaine?
Je pense, oui, que Trump menace la démocratie. Mais il l’a fait de manière bien plus grave après l’élection de 2020 qu’aujourd’hui. A l’époque, il refusait de reconnaître sa défaite. C’était un défi majeur pour la démocratie des Etats-Unis. Et celle-ni s'est retrouvée endommagée, cela ne fait aucun doute.

(traduit par tam)

Donald Trump est photogénique, la preuve
1 / 80
Donald Trump est photogénique, la preuve
source: corbis news / view press
partager sur Facebookpartager sur X
Une année de Trump, c'est épuisant
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
0 Commentaires
Votre commentaire
YouTube Link
0 / 600
Rubio annonce la volonté des États-Unis de restaurer l'ordre mondial
Lors de la Conférence de Munich, Marco Rubio a affirmé que les États-Unis, sous Donald Trump, étaient prêts à mener la restauration de l'ordre mondial, tout en espérant agir aux côtés de l'Europe.
Les Etats-Unis sous Donald Trump sont prêts à mener la «restauration» de l'ordre mondial, a affirmé samedi .
L’article