International
Guerre contre l'Ukraine

Guerre en Ukraine: pourquoi l'Europe devra parler avec Poutine

«La guerre est passée d'une guerre de mouvement à une guerre de position, où il s'agit uniquement d'épuiser les ressources de l'adversaire»: des soldats ukrainiens observent un dro ...
Pour l'historien allemand Jörg Baberowski, «le conflit est passé d’une guerre de mouvement à une guerre de positions, où il ne s’agit plus que d’anéantir les ressources de l’adversaire». Sur cette photo, des soldats ukrainiens observent un drone.Image: Julia Demaree Nikhinson / AP

«Poutine s'amuse à monter les pays européens les uns contre les autres»

L’historien allemand Jörg Baberowski ne croit pas que l’Ukraine puisse encore améliorer de manière décisive sa position sur le champ de bataille. Il appelle les Européens à penser à l’après-guerre en renouant le dialogue avec Vladimir Poutine.
21.12.2025, 07:0921.12.2025, 07:09
Hansjörg Friedrich Müller, Berlin / ch media

Monsieur Baberowski, lorsque vous observez les développements récents autour de l’Ukraine, êtes-vous optimiste? Après presque quatre ans de guerre, une solution de paix semble enfin se dessiner.
Jörg Baberowski: Le fait d’être optimiste dépend naturellement du point de vue. Si l’on est pacifiste et que l’on subordonne toutes les autres considérations au désir de paix, il y a de bonnes raisons d’être optimiste. En revanche, ceux qui aspirent à une victoire de l’Ukraine regarderont l’avenir avec moins d’optimisme.

«Je suis confiant quant à une fin prochaine de cette guerre»

Car les ressources des adversaires s’épuisent, le nombre de déserteurs augmente, surtout du côté ukrainien, et la plupart des personnes touchées par le quotidien de la guerre souhaitent la paix, quelles qu’en soient les conditions. Ce qui a pu constituer une motivation au début du conflit ne joue aujourd’hui plus qu’un rôle mineur. Dans toutes les guerres, les motifs de l’obéissance que fournissent les soldats se déplacent avec le temps.

Donald Trump serait donc un réaliste, en constatant que l’Ukraine a de moins bonnes cartes en main?
Après la publication de son plan en 28 points, Donald Trump a été interrogé sur les concessions que la Russie devrait faire. Sa réponse a été que la Russie devrait cesser de faire la guerre. On ne peut pas en attendre davantage pour l’instant.

«Je pense que c’est une appréciation réaliste de la situation»

Cela signifie donc que la guerre se terminera par une cession de territoires de la part de l’Ukraine et par l’abandon de son adhésion à l’Otan?
C’est probablement ce qui va se produire. Les possibilités de l’Ukraine sont limitées et plus la guerre dure, plus les conditions que les Etats-Unis et la Russie imposeront à l’Ukraine seront mauvaises. Il y a deux ans, Volodymyr Zelensky aurait encore pu négocier une paix différente de celle qu’il peut obtenir aujourd’hui. Le dilemme tient au fait que Vladimir Poutine, tout comme Zelensky, ne peut pas expliquer à ses citoyens que la guerre a été menée pour rien.

«La diplomatie devra donc permettre de créer une situation dans laquelle les deux camps pourront se présenter comme vainqueurs»

La Russie conservera une partie des territoires annexés, l’Ukraine renoncera à l’adhésion à l’Otan et recevra en contrepartie des garanties de sécurité et des aides à la reconstruction.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, ici photographié lors d'une conférence de presse au sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne, le jeudi 18 décembre.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, ici photographié lors d'une conférence de presse au sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne, le jeudi 18 décembre.Image: Imago

Et fournir ces garanties relèverait de la responsabilité des Européens?
Ce serait la responsabilité des Etats-Unis. Donald Trump a promis à l’Ukraine une garantie de sécurité et de la faire respecter. Les Européens en seraient à peine capables.

«De plus, l’Europe ne parle pas d’une seule voix»

La Hongrie a d’autres intérêts que la Pologne, l’Espagne et l’Italie poursuivent d’autres stratégies que la Lituanie et l’Allemagne. Dans les sociétés démocratiques, les humeurs et les positions changent. Il faut malheureusement composer avec cela, car il n’existe ici aucune certitude politique ni de solution définitive et durable.

«Il faut pouvoir compter sur le respect des engagements. Il n’y a pas d’autre choix»

Vous dites que seule l’Amérique peut fournir une garantie de sécurité. Dans le même temps, il semble que les Etats-Unis pourraient se retirer du continent européen. Que se passerait-il alors?
Cela pourrait devenir un problème pour l’Ukraine. Plus Donald Trump sera bloqué par les belligérants, moins il sera disposé à s’engager comme artisan de la paix. Au moment où il annoncera le retrait des Etats-Unis d’Europe, la position de l’Ukraine se dégradera.

«Les Européens ne pourront pas compenser la capacité de contrainte des Etats-Unis»
Pour l'historien Baberowski, «ceux qui n'ont pas connu la guerre ne savent pas que la patrie est la dernière chose à laquelle pense un soldat envoyé au combat».
L'historien Jörg Baberowski.Image: Anna Weise / Keystone

Certains estiment que si l’Occident avait livré davantage d’armes à l’Ukraine, celle-ci disposerait aujourd’hui d’une meilleure position de négociation.
Je crois que cette évaluation est erronée.

«Ni les chars ni les avions de combat n’ont amélioré la situation militaire de l’Ukraine»

Dans la guerre de positions dominée par l’utilisation des drones, ces armes ne jouent plus un rôle important. On ne parle plus depuis longtemps de game changer.

Les véritables game changer, ce sont donc les drones?
Oui, et l’industrie russe a désormais amélioré la qualité de ses drones.

«Le conflit est passé d’une guerre de mouvement à une guerre de positions, où il ne s’agit plus que d’anéantir les ressources de l’adversaire.»
«Tout ce qui bouge est détruit depuis les airs»

Même si l’Ukraine se trouve aujourd’hui en mauvaise posture, la guerre ne s’est pourtant pas déroulée comme Vladimir Poutine l’avait sans doute imaginé. Pourquoi a-t-il à ce point mal évalué les capacités de son armée?
Au début de son mandat, Vladimir Poutine était encore entouré de personnes qui le conseillaient et dont il écoutait l'avis. Depuis le début de la pandémie de coronavirus, il s’est replié sur lui-même. L’accès au corridor du pouvoir s’est rétréci, seules des personnes choisies dans son cercle fermé parvenaient encore jusqu’à son oreille.

«Aujourd’hui, il n’est plus entouré que de courtisans issus des services secrets et qui lui montrent le monde tel qu’il souhaite le voir»

On lui a fait croire qu’il ne rencontrerait aucune résistance en Ukraine et que son agression y serait au contraire accueillie favorablement.

Et vous pensez qu’il y a cru?
Nous ne savons pas ce que Vladimir Poutine croit réellement, mais il est évident que sa vision du présent puise dans l’héritage soviétique.

«Pour lui, Kiev est une ville soviétique, l’Ukraine une partie de l’empire disparu»

Il ne comprend pas que l’Union soviétique appartient au passé et que des nations se sont formées en se définissant par la rupture avec ce passé soviétique. Certes, Kiev a été à bien des égards une ville «soviétique». Mais elle ne l’est plus aujourd’hui.

Le président russe Vladimir Poutine lors d'une réunion élargie du Conseil du ministère de la Défense au Centre national de contrôle de la défense à Moscou.
Le président russe Vladimir Poutine lors d'une réunion élargie du Conseil du ministère de la Défense au Centre national de contrôle de la défense à Moscou.Image: Imago

L'attaque a probablement renforcé le sentiment national ukrainien. Vladimir Poutine n’a-t-il pas produit l’inverse de ce qu’il voulait obtenir?
L’attaque a indéniablement mobilisé des passions nationales. Mais, avec le temps, ces sentiments s’atténuent, car la gestion du quotidien de la guerre passe au premier plan. C’était déjà le cas lors de la Première Guerre mondiale. Au début, il y avait l’ivresse patriotique de millions de personnes et, à la fin, la désillusion face aux massacres massifs et absurdes qui avaient eu lieu sur le front.

«Celui qui n’a pas vu la guerre ne sait pas que la patrie est la dernière chose à laquelle pense un soldat envoyé au combat. Le patriotisme grandit avec la distance au front»

Un cynique pourrait en conclure que, du point de vue de Vladimir Poutine, il serait préférable de poursuivre la guerre encore quelque temps…
…parce que le gouvernement ukrainien mobilise des conscrits, tandis que la Russie recrute des soldats sous contrat, qui se battent pour de l’argent. Les incitations financières motivent les personnes pauvres, qui combattent donc sans éprouver de plaisir pour leur mission. Dans l’armée ukrainienne, en revanche, le nombre de déserteurs augmente. Ceux qui en ont les moyens se soustraient au service. On ne peut pas en vouloir aux jeunes hommes.

La guerre se terminera probablement d’une manière que Vladimir Poutine pourra présenter comme un succès. L’Occident doit-il se préparer à continuer à traiter avec lui?

«A la fin, les chefs de gouvernement européens devront de toute façon parler avec Vladimir Poutine»

S’ils ne veulent pas perdre complètement leur influence sur les événements, ils feraient bien de le faire dès maintenant. Après tout, ils parlent bien malgré eux avec Donald Trump, parce qu’ils y sont contraints.

D'après Jörg Baberowski, les leaders européens devront renouer le dialogue avec Vladimir Poutine. Ici le chancelier allemand Friedrich Merz et la présidente du Conseil européen Ursula von der Ley ...
D'après Jörg Baberowski, les leaders européens devront renouer le dialogue avec Vladimir Poutine. Ici le chancelier allemand Friedrich Merz et la présidente du Conseil européen Ursula von der Leyen.Image: Imago

Vous considérez que Vladimir Poutine est capable d’évoluer. Vous dites que, par le passé, il s’était montré pro-occidental, parce que c’était alors à la mode. Le fait qu'il n'ait pas de convictions profondes pourrait-il aider à renouer le dialogue avec lui?
Peut-être.

«Vladimir Poutine est un cynique»

Je ne pense pas qu’il croie vraiment à ce qu’il diffuse publiquement pour légitimer la guerre. Au début, il expliquait que l’Ukraine devait être dénazifiée et aujourd’hui, il affirme que la Russie mène une guerre contre l’Otan. En Russie, cela peut lui permettre de mobiliser un soutien. Mais croit-il lui-même à ce qu’il avance? J’en doute.

Mais il croit probablement que la Russie est encerclée par l’Otan?
Il existe effectivement une confrontation entre la Russie et l’Otan, indépendamment du fait de savoir qui l’a déclenchée.

«Néanmoins, Vladimir Poutine a intérêt à rétablir la relation brisée avec l’Occident»

Aujourd’hui, l’Iran et la Chine comptent parmi les alliés de la Russie, mais, au fond, la Russie a peu de choses en commun avec ces pays. La culture russe est européenne. Les Russes allaient étudier en Europe, pas à Téhéran ou à Pékin. La plupart des Russes se considèrent comme des Européens. C’est peut-être là une chance de mettre un jour fin au conflit.

A quoi pourrait ressembler un ordre européen d’après-guerre?

«Il faudra un ordre qui intègre la Russie, sinon il n’y aura pas de paix durable»

Mais, avec de la bonne volonté, il sera possible de créer une telle paix. En 1945, qui aurait pu imaginer l’Allemagne comme faisant partie d’une coalition européenne de la paix? L’Ostpolitik de Willy Brandt est aujourd’hui discréditée à tort. On affirme qu’elle a échoué face à la guerre actuelle. En réalité, elle a été pendant quarante ans garante d'une coexistence pacifique. On peut imputer la fin de cette politique de détente tant à l’effondrement de l’empire et aux ambitions impériales de la Russie qu’à l’élargissement de l’Otan vers l’est.

Mais les pays d’Europe centrale et orientale voulaient adhérer à l’Otan. Aurait-on dû le leur refuser?
La Pologne et les Etats baltes n'envisageaient pas d'alternative à l’adhésion à l’Otan. Pour eux, celle-ci était plus importante encore que l’intégration à l’Union européenne. Il n’aurait pas fallu la leur refuser. Mais, durant cette intégration, il aurait fallu imaginer un concept dans lequel la Russie aurait elle aussi pu trouver sa place.

«Nous avons besoin d’une nouvelle Ostpolitik, qui associerait habilement dissuasion et détente, l’interconnexion plutôt que la confrontation. Tout le monde y gagnerait.»

Certains estiment que Vladimir Poutine pourrait attaquer l’Otan si la guerre en Ukraine se terminait pour lui par un succès relatif. Vous n’y croyez pas. Mais n’a-t-il pas déjà agi de manière irrationnelle en attaquant l’Ukraine?

«La Russie n’est ni économiquement ni militairement en mesure de faire la guerre à l’Otan»

Vladimir Poutine poursuit une stratégie qui concerne les anciennes républiques de l’Union soviétique. Que ferait-il en Europe? La Pologne faisait partie du bloc de l’Est, mais pas de l’Union soviétique. A Moscou aussi, personne ne conteste le fait qu’une présence russe dans ces pays n’aurait aucun sens. La tentative de contrôler l’Ukraine, en revanche, suit un calcul rationnel. Il s’agit d’intégrer les anciennes républiques soviétiques dans l’espace post-impérial.

Il existe toutefois des minorités russes dans les pays baltes. Vladimir Poutine pourrait prétendre devoir leur venir en aide face à des discriminations.
Certes, de nombreux Russes dans les républiques baltes sont apatrides ou se sentent mal traités. D’un autre côté, la plupart des citoyens russes y sont intégrés et, surtout, ils sont citoyens de l’Union européenne. Même si de nombreux Russes y passaient leurs vacances, les pays baltes étaient déjà considérés à l’époque soviétique comme «étrangers». Dans les années 1990, il y avait en Russie un consensus sur le fait qu’il fallait laisser partir les républiques baltes. La situation était différente pour l’Ukraine, la Géorgie ou le Kazakhstan.

«Vladimir Poutine s'amuse à monter les pays européens les uns contre les autres. Pourquoi les attaquerait-il?»

Il mène pourtant une guerre hybride dans ces pays et ailleurs en Europe, par exemple via des cyberattaques et de la propagande. Cela ne vous inquiète-t-il pas?
Non. Tous les Etats qui veulent influencer les événements dans des pays avec lesquels ils sont en conflit agissent ainsi. Dans les années 1990, les gouvernements occidentaux ont exercé une influence partout en Europe de l’Est et ont notamment soutenu les campagnes électorales de Boris Eltsine.

Ces activités n’en sont pas moins dangereuses pour l’Europe.
Bien sûr. Il n’y a aucun doute là-dessus. Tant que les Etats sont en conflit, leurs gouvernements cherchent par tous les moyens à se procurer des avantages.

«Et la Russie aussi veut nuire à l’Europe. Pourquoi s’en étonner? Raison de plus pour conclure la paix»
Donald Trump accueille et Vladimir Poutine, lors de leur rencontre en Alaska, le 15 août.
Donald Trump accueille et Vladimir Poutine, lors de leur rencontre en Alaska, le 15 août.Image: Imago

Vladimir Poutine serait-il perdu si Pékin se détournait de lui?
Cela affaiblirait sa position. Mais cela n’arrivera pas. La Chine importe des matières premières de Russie, elle rend le pays dépendant d’elle, et elle a intérêt à ce que les Etats-Unis et l’Europe s’occupent de la Russie, et non de la Chine.

Avant le déclenchement de la guerre, vous étiez régulièrement invité dans des universités russes. Etes-vous encore en contact avec vos collègues sur place?
Beaucoup ont quitté la Russie. Certains ont trouvé des postes dans des universités allemandes ou américaines. Des collègues plus âgés sont restés, parce qu’ils ne se font plus d’illusions sur leur avenir. Nous nous écrivons, mais nous évitons de parler de questions politiques.

A quoi ressemble aujourd’hui le quotidien dans les universités russes?
Les activités se poursuivent comme si rien ne s’était passé, notamment parce que l’opposition a quitté le pays.

«Ceux qui sont restés évitent les questions politiques»

Peut-on comparer la situation à celle décrite dans le roman Soumission de Michel Houellebecq, où le protagoniste obtient une chaire en échange de son soutien au régime islamiste?
Les bénéficiaires du système, et ils ne manquent pas, sont loyaux et reconnaissants. La majorité, en revanche, se comporte de manière indifférente et apathique. Beaucoup de collègues sont amers, car le contact avec l’Occident a également été rompu, un contact qui les protégeait dans une certaine mesure des répressions de l’Etat.

«Il est dans leur intérêt comme dans le nôtre de sortir de ce cercle vicieux de la confrontation»

Traduit de l'allemand par Joel Espi

Vladimir Poutine dans tous ses états
1 / 10
Vladimir Poutine dans tous ses états
Poutine en mode chasseur, 2010.
source: ap ria novosti russian governmen / dmitry astakhov
partager sur Facebookpartager sur X
Comment l'Ukraine a capturé des soldats avec des drones terrestres
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
2 Commentaires
Comme nous voulons continuer à modérer personnellement les débats de commentaires, nous sommes obligés de fermer la fonction de commentaire 72 heures après la publication d’un article. Merci de votre compréhension!
2
«Happy New Year»: Maduro arrive en détention
Le président vénézuélien Nicolas Maduro a atterri samedi sur le sol américain et a été conduit à New York, où il doit formellement être inculpé. Une vidéo montre son passage dans un couloir encadré d'agents.
Après l’enlèvement de Nicolas Maduro, les Etats-Unis ont transféré le président vénézuélien à New York, où il fait désormais l’objet de poursuites judiciaires. Dans la nuit de samedi à dimanche (heure suisse), les autorités américaines ont organisé une présentation très médiatisée du dirigeant déchu.
L’article