Du sperme et du pipi, voici qui vous attend à la Biennale
Au-dessus du site de la Biennale, des hélicoptères militaires tournent dans le ciel. Dans les Giardini, là où se trouvent les pavillons nationaux, les carabiniers tiennent leurs boucliers d’intervention prêts. Devant le bâtiment russe, des militantes Femen ukrainiennes montrent leurs seins à des équipes de télévision internationales.
Bras dessus bras dessous avec les punkettes de Pussy Riot réunies autour de Nadja Tolokonnikova, elles scandent: «Le sang est l’art de la Russie». Ces jours-ci, aucune oeuvre d’art ne se présente de manière plus saisissante que ce porno politique sur le thème du pouvoir et de l’impuissance, dans la plus importante foire d’art contemporain.
La 61e Biennale di Venezia ouvre ses portes ce week-end et, dès la visite de presse, une chose est claire: la tentative de préserver l’art des souillures de la politique mondiale a échoué piteusement – même si ce ne fut pas sans bruit.
«No Questions!»
90 pays, 111 artistes, collectifs et duos collaboratifs se rassemblent derrière le label Biennale, cette traditionnelle vitrine nationale des meilleurs. Mais les faits parlent un langage clair.
Pour la première fois depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie est invitée. Dans un pavillon sous haute surveillance, de jeunes gens brushés, vêtus de noir, chantent des airs atonals, tandis que des beautés naturelles issues d’une minorité ethnique fredonnent à l’arrière-plan. «Pas de questions!», répond sèchement la responsable à notre demande d’informations.
C’est Anastasiia Karneïeva qui a choisi cette sombre délégation musicale. Cette partisane de Poutine est la fille de l’ancien président du conseil d’administration de Rostec, le holding public russe d’armement.
Comment l’art peut-il être libre dans de telles conditions? Comment peut-il s’épanouir lorsque, par exemple, l’artiste envoyé par les Etats-Unis est désigné par un comité qui décide au nom de Donald Trump?
A cet égard, le fait que le Qatar obtienne lui aussi un pavillon est négligeable. Bien qu’un moratoire sur les admissions soit en vigueur depuis 30 ans, ce pays bénéficie de règles propres – moyennant un petit don de 50 000 millions d’euros à la ville.
L’évolution des guerres au Moyen-Orient et en Ukraine a maintenu la courbe de fièvre à un niveau élevé. Dans un premier temps, l’ensemble du jury a démissionné pour protester contre la participation d’Israël et de la Russie. L’Union européenne (UE) a menacé à plusieurs reprises de supprimer les subventions si la décision n’était pas annulée. En vain.
Au dernier moment, le très critiqué président de la Biennale, Pietrangelo Buttafuoco, un proche de Giorgia Meloni, a décidé de sauver sa peau politique et est passé à l’offensive: il a annulé toutes les festivités d’ouverture ainsi que la traditionnelle remise des Lions d’or pour des réalisations exceptionnelles.
A en croire Buttafuoco, tout ira non seulement bien, mais même beaucoup mieux: à la fin de la Biennale, en novembre, le public votera, selon son plan, pour désigner le meilleur pavillon et lui décerner un prix. De la poudre aux yeux alla maniera dello chef.
Les plus insolents
Pour soulager les voyageurs de Venise dans leur rôle de jury, une petite liste des meilleurs doit servir d’aide. Car, de fait, l’exposition mondiale d’art de cette année compte davantage d’occasions gâchées que d’oeuvres qui méritent l’attention.
La file humaine qui veut voir la star de Venise s’étire par exemple sur plusieurs centaines de mètres. Et c’est bien elle, sans concurrence: la plus frivole, la plus insolente et la plus exigeante, Florentina Holzinger et son équipe, dans le pavillon de l’Autriche.
Connue pour ses travaux physiquement extrêmes, la performeuse viennoise met en vibration, avec son corps nu servant de battant humain, une grande cloche en laiton à chaque heure pleine: ici, c’est une femme qui donne le ton. Radical, brutal et au péril de sa santé. Dans la ville des clochers et des récits héroïques historiques, le manifeste féministe est intelligent, intense et violent.
Seaworld Venice («Je vis dans votre pisse»), tel est le titre du travail de Holzinger à l’intérieur du pavillon, mais on peut s’en passer. La presse a déjà qualifié la performance de «spectacle d’urine», parce que l’artiste, dans des cabines «Toi-Toi», sollicitait des contributions volontaires du public. Au bout du compte, toutefois, on y thématise banalement la situation précaire de l’eau dans la ville lagunaire, avec des femmes nues faisant du jet-ski dans de l’eau épurée.
Matière de rêve, le déchet: voilà l’invitation lancée par le pavillon italien. Dans son travail Con te con tutto, l’artiste Chiara Camoni construit, à partir de plastiques recyclés et de déchets industriels, des êtres issus d’un monde où les dieux, les animaux et les humains ne se sont pas encore séparés. Sculptures anthropomorphes, colonnes, soeurs et démons invitent les visiteurs dans leur cercle. On s’y sent bien, dans la pénombre.
Sans concurrence, toutefois, le pavillon du Saint-Siège est le plus chaleureux; il semble s’en remettre au soutien de l’ultime instance. Sous la devise «L’oreille est l’oeil de l’âme», la guérisseuse et compositrice médiévale Hildegarde de Bingen se voit offrir une scène. Dans le «Jardin mystique», un espace vert caché à l’intérieur du monastère des carmes déchaux, flottent ses oeuvres sonores, mêlées à des paysages sonores de Brian Eno, Patti Smith et d’autres contemporains. Ce petit joyau guérisseur a été commissarié par le Suisse Hans Ulrich Obrist.
Les plus plats: pornographie à la banque de sperme
Cérébrale, bien que d’une précision analytique, la contribution suisse, The Unfinished Business of Living Together, due à un groupe d’artistes réuni autour de Miriam Laura Leonardi, produit une impression très conceptuelle. Elle interroge l’influence des médias sur notre vivre-ensemble à partir d’une émission de Telearena de 1978, dans laquelle l’orientation sexuelle était débattue de manière controversée. Mais le travail n’atteint pas le niveau du discours actuel; il reste coincé dans son propre système de références.
Le Danemark livre l’exact opposé de la contribution suisse très cérébrale: 20 litres de sperme et la jeune artiste Maja Malou Lyse. Elle prône les films pornographiques pour sauver l’humanité et fait patienter les visiteurs masculins devant des bidons contenant le fluide corporel en question, comme s’ils se trouvaient dans une station-service.
Tout cela est dépassé en bêtise dans le pavillon du Japon, d’ordinaire ambitieux. Mais ici, on trouve des centaines et des centaines de poupées bébés portant des lunettes de soleil, que l’on est censé serrer contre soi pour leur effet énergisant – et que, frustré, on préférerait secouer à mort.
La Biennale, qui devrait montrer de l’art plutôt que des mises en scène nationales de soi, a atteint cette année son point le plus bas. Comme sismographe des mouvements artistiques mondiaux, elle n’est plus crédible. Car à Venise, l’art est le miroir déformant de la politique mondiale. Avec son modèle de pavillons nationaux, elle camoufle le provincialisme en ouverture au monde. Mais en tant que plus grande machine de politique culturelle, la Biennale est aussi superflue qu’une démangeaison pénible. (adapt. dal)
