Cette star russe «veut apprendre à combattre auprès des Ukrainiens»
Le 21 février 2012, Maria Alyokhina et ses camarades des Pussy Riot ont exécuté la prière punk «Sainte Vierge Marie, chasse Poutine» dans la cathédrale du Christ-Sauveur, principal lieu de culte de l'Eglise orthodoxe russe à Moscou.
Pour cela, Alekhina et deux autres militantes ont été condamnées à deux ans de prison pour «hooliganisme motivé par la haine religieuse».
Une vie passée à s'opposer au Kremlin
Son nouveau livre, Political Girl: Life and Fate in Russia, vient de paraître. Maria Alyokhina nous a accordé un entretien dans lequel elle revient notamment sur son passage en détention et explique comment il est encore possible de manifester contre Poutine aujourd'hui.
Treize ans après la performance de la prière punk «Sainte Vierge Marie, chasse Poutine», vous vivez en exil et Poutine est toujours président de la Russie. Avez-vous échoué?
Maria Alyokhina: Non! Il est vrai que Poutine est toujours au pouvoir et que j'ai fui la Russie, mais:
Il ne se déroule pas seulement sur le territoire russe ou en Ukraine, mais dans le monde entier.
Les Pussy Riot peuvent-elles agir contre la guerre d'invasion en Ukraine?
Nous essayons chaque jour. Il y a trois ans et demi, j’ai décidé de quitter le pays que j'aime afin de pouvoir aider l'Ukraine.
Comment les Pussy Riot soutient-elle l’Ukraine?
Nous avons recueilli environ 200 000 euros pour l'hôpital pour enfants Okhmatdyt à Kiev, qui a été bombardé l'année dernière. Nous soutenons actuellement l'hôpital de Dnipropetrovsk, dans l'est de l'Ukraine. Nous aidons aussi les familles de prisonniers politiques avec de l'argent et des vêtements.
Les protestations de Pussy Riot ont toujours été non violentes. La guerre a‑t‑elle transformé une pacifiste convaincue en militariste?
Ce que fait l'Ukraine, c'est de la pure autodéfense. Je pense qu'un pays doit avoir la capacité de se défendre.
Comment la situation politique intérieure en Russie a‑t‑elle évolué depuis votre première incarcération?
C'est définitivement bien pire qu'en 2012. A l'époque, la Russie n'occupait pas encore certaines parties de l'Ukraine, des centaines de milliers de personnes n'avaient pas encore été tuées, y compris des gens que je connaissais personnellement, et il n'y avait pas de cachots de torture. La liste pourrait continuer indéfiniment.
Pourquoi si peu de personnes en Russie s'opposent ouvertement à la guerre? Ou est-ce simplement nous, en Occident, qui ne le voyons pas?
Les personnes qui descendent dans la rue pour s'opposer à la guerre sont arrêtées et finissent en prison. Et pour répondre à la deuxième question:
Comment savez‑vous pour ces camps de détention invisibles?
Dans ces camps, sont notamment détenues des personnes capturées dans les territoires ukrainiens occupés. Elles sont emprisonnées sans procès, sans accusation officielle. Elles sont torturées et tuées. Parfois, des procès officiels ont lieu et les détenus sont transférés des camps invisibles vers des prisons officielles. C'est ainsi que les avocats obtiennent des informations sur ces camps.
Votre livre se lit pourtant comme un manuel de protestation. Pouvez-vous vraiment recommander en toute bonne conscience à vos compatriotes de s'opposer à Poutine?
Je ne dirais jamais à des gens en Russie: «Descendez dans la rue, protestez et allez en prison». D'autant plus que je me trouve actuellement en Allemagne. Un tel appel serait hypocrite et terrifiant.
Dans tout le pays?
Bien sûr! Si quelqu'un m'avait dit quand j'étais encore adolescent et hippie que mon pays serait redevenu en 2025 cet enfer totalitaire dont j'avais lu dans les livres d'histoire toute l'horreur, j'aurais dit: «C'est ridicule!» Mais c'est exactement ce qui s'est passé. Et le régime fait tout pour donner l'illusion de la normalité, comme si tout cet enfer n'existait pas.
Vous avez été arrêté plus de 100 fois, avez passé plusieurs années au total dans des camps de travail, des prisons, en isolement et sous assignation à résidence avec un bracelet électronique. On vous a interdit de voyager, vous avez dû payer des amendes, vous avez été blessée lors d'arrestations et d'attaques, vous avez fait quatre fois la grève de la faim, et vous avez été surveillé à chaque pas par la police et les services secrets. Comment tout cela n'a-t-il pas réussi à briser votre volonté de résister à un régime autocratique?
Les actions de protestation m'ont amusée. Pourquoi aurais-je dû arrêter?
Vous n'avez tout de même pas accepté toutes ces sanctions parce que protester vous amusait.
Protester me procure vraiment du plaisir, mais bien sûr, je le fais aussi avec un objectif précis.
Avez-vous eu peur, en prison, d'être victime d'abus sexuels ou de viol?
Non. J'étais détenue uniquement avec des femmes. Et l'exercice de la domination par le viol est plutôt une affaire d'hommes que de femmes. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de violence dans les prisons pour femmes.
Il y a cinq ans, Alexeï Navalny, principal opposant à Vladimir Poutine, a été victime d'une tentative d'empoisonnement; en février 2024, il est mort dans un camp pénitentiaire russe. Les agents russes Litvinenko et Skripal, passés au renseignement britannique, ont été empoisonnés en Angleterre. La liste pourrait s'allonger. Quiconque tombe en disgrâce auprès de Poutine semble ne pouvoir lui échapper nulle part. Avez-vous peur que Poutine cherche aussi à vous réduire au silence?
Non. A quoi cela servirait d'avoir peur? C'est précisément ce qu'ils veulent: que nous soyons tous terrorisés.
Les manifestations de femmes effraient-elles davantage Poutine que celles des hommes?
Les protestations féminines provoquent davantage le système patriarcal et hypocrite. Poutine essaie de se présenter comme un défenseur des valeurs traditionnelles, mais il a tenu sa femme cachée pendant des années et a ruiné les médias et journalistes qui ont tenté de l'interviewer.
Rêvez-vous parfois de Poutine?
Oui, parfois, nous avons tué Poutine dans mes rêves.
Où vivez-vous actuellement?
Je suis constamment en déplacement, je déménage chaque semaine. Ce n'est pas parce que j'ai peur d'attaques, c'est simplement mon mode de vie. J'ai certes un passeport islandais, mais je n'ai pas construit de base en Occident.
Il semble que l'on entende moins parler des Pussy Riot ces derniers temps. Vous manque-t-il la colère et le courage de la jeunesse?
Je ne le vois pas ainsi. En raison de notre chanson «Mama, Don't Watch TV» et d'une action à la pinacothèque d'Art moderne à Munich, où nous avons cité les noms d'entreprises allemandes qui soutiennent l'armée russe, notamment en fournissant des microprocesseurs…
…et lors de laquelle une activiste de Pussy Riot a uriné sur un portrait de Poutine devant le public pour protester contre la guerre d'invasion russe…
... j'ai été en septembre condamnée par contumace à 13 ans et 15 jours de prison pour de prétendues fausses déclarations sur l'armée russe. Vous ne nous avez donc pas oubliés.
Votre fils Filip avait cinq ans lorsque vous avez été arrêtée en 2012. Il a souvent dû se passer de vous, car vous étiez régulièrement emprisonnée. Avez-vous jamais eu l'impression d'être une mauvaise mère?
Le gouvernement a constamment tenté de me faire croire que j'étais une mauvaise mère parce que je m'engageais politiquement. Mais je sais que tout ce que je fais, je le fais pour la prochaine génération, donc aussi pour mon fils.
Vous avez sacrifié énormément pour votre lutte contre Poutine. Est-ce que cela en valait la peine?
Oui.
Political Girl: Life and Fate in Russia vient de paraître aux éditions Berlin Verlag et est disponible en anglais et en allemand.
Traduit et adapté par Noëline Flippe
