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«Aux Etats-Unis, le football devient un phénomène hipster»

Le New York City FC, petit frère de Manchester City, a remporté samedi la MLS (Major League Soccer) en battant les Portland Timbers, chez eux, aux tirs au but. Retour sur cette finale au scénario fou, mais aussi sur la situation du soccer, à cinq ans de la Coupe du monde 2026 qui se déroulera aux Etats-Unis, au Canada et au Mexique.
13.12.2021, 05:1115.12.2021, 14:28
Jonathan Amorim
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Un scénario de dingue samedi soir à Portland, au Providence Park, l'antre mythique des Timbers. Au programme: la finale de la MLS, la Major League Soccer (le championnat de football nord-américain).

Les visiteurs, New York City, ont longtemps mené au score, suite à une réussite de la tête de leur attaquant vedette Valentin Castellanos à la 41e minute. La libération pour Portland est tombée à la 94ème, suite à une réalisation du Chilien Felipe Mora après un cafouillage dans la surface new-yorkaise. L'un de ses coéquipiers se prendra ensuite une canette de bière en plein visage lors des célébrations. Mais pas de quoi arrêter la partie.

Dans une ambiance survoltée, les locaux ont ensuite dominé les prolongations – sans toutefois marquer – avant de s'incliner aux tirs au but face à un énorme Sean Johnson, le portier de New York City FC. Ce titre est le premier pour la jeune franchise, qui appartient au même groupe que Manchester City (le City Football Group), véritable multinationale du football.

C'est quoi en fait, une multinationale du football?

C'est une société qui administre les relations entre différents clubs de football appartenant tous au même propriétaire. Généralement, ces sociétés sont centrées autour d'une équipe principale de grande envergure, Manchester City dans notre cas de figure. Plusieurs petits clubs gravitent ensuite autour du grand frère. L'idée étant de créer des parcours de carrière pour des joueurs, mais également de faciliter les échanges sportifs et commerciaux entre les membres du groupe. Le City Football Group comprend: Manchester City (Angleterre), Melbourne City (Australie), New York City (Etats-Unis), Montevideo Torque (Uruguay), Girona FC (Espagne), Troyes (France), Lommel (Belgique), Yokohama Marinos (Japon), Sichuan (Chine) et Mumbai City (Inde).

Cette victoire reste toutefois une petite surprise pour les spécialistes du football aux Etats-Unis. C'est le cas pour Antoine Latran, journaliste français passé par Lucarnes Opposées (portail web francophone couvrant le football non-européen) et co-fondateur du site internet www.culturesoccer.com:

«Il n'y avait pas une grosse «hype» autour de cette affiche, car elle opposait deux équipes qu'on n'attendait pas forcément en finale. La Conférence Est a été dominée par New England, alors qu'à l'Ouest, on s'attendait plutôt à voir Seattle ou Kansas en finale. Finalement, le fait que la finale se déroule à Portland, ville où le football est le sport le plus populaire, a vite rendu la partie attrayante. La défaite des Timbers est un peu dommage car leurs supporters sont extraordinaires. Mais au final, New York City FC fait également un très beau vainqueur, car le club travaille sur un projet sérieux depuis de nombreuses années.»
Antoine Latran, journaliste sportif spécialiste du soccer

Une vraie culture foot (mais pas partout)

La finale de samedi soir était également l'occasion pour les Européens de découvrir le kop bouillant des Timbers.

Un virage très bien garni (et qui tronçonne un bout de bois à chaque but, le gros show à l'américaine), qui nous plonge dans une ambiance proche de ce que l'on peut voir en Amérique latine.

Alain Rochat, passé par les Vancouvers Whitecaps de 2011 à 2013, s'en souvient: «Il y a de très belles ambiances en MLS, notamment dans la région dans laquelle je jouais, sur la côte ouest. Vancouver, Portland et Seattle sont vraiment les piliers populaires du foot en Amérique du Nord.»

Alain Rochat, ici en action face à Portland, en 2012.
Alain Rochat, ici en action face à Portland, en 2012. keystone

Un constat que partage Antoine Latran, qui nous explique la différence entre cette région et les grandes villes de la côte est:

«Portland, c'est une ville de football historique. Il n'y a pas vraiment d'autres franchises sportives en ville. A New-York, c'est compliqué. Historiquement, le club de la ville, c'est les COSMOS (où Pelé et Beckenbauer ont joué), mais il a disparu. Il y a eu ensuite les MetroStars, devenus les Red Bulls, mais ils sont situés en dehors de la ville et portent un nom de boisson énergétique. New York City FC fait un gros effort marketing pour que les habitants de la ville s'identifient au club, car New York est également une ville de football avec des millions d'expatriés. Mais il y a une grosse concurrence des autres sports, et le stade, le Yankee Stadium, n'est pas du tout adapté au soccer. Pareil à Chicago et à Boston, où les Fire et les New England évoluent dans des stades de football américain beaucoup trop grands.»

Le Yankee Stadium est à la base un stade de baseball

La configuration improbable du Yankee Stadium pour un match de soccer.
La configuration improbable du Yankee Stadium pour un match de soccer.Image: keystone

A cinq ans de la Coupe du monde 2026 – la deuxième qui se déroulera sur sol nord-américain après celle de 1994 –, les dirigeants nord-américains du soccer misent beaucoup sur la MLS pour promouvoir l'évènement et pour, surtout, faire du football un véritable sport populaire en Amérique. Et ça commence à prendre, enfin.

On assiste actuellement à une sorte de mélange entre la «culture foot» traditionnelle et la culture du sport américain, très axée sur le consumérisme. «On est sur un phénomène unique, analyse Antoine Latran. Il y a à la fois des ambiances à l'européenne ou à la sud-américaine en tribunes avec des groupes ultras, créés par des expats européens ou des latino-américains notamment. Et aussi cette culture typiquement américaine du sport, liée au merchandising, au marketing et à la fan experience.»

Le journaliste spécialisé enchaîne:

«Les franchises ont construit des petits stades, en plein centre-ville, pour les remplir et toucher les millennials de la classe moyenne américaine. Le football est même en train de devenir un phénomène hipster»
Antoine Latran

Ce développement du soccer n'en était qu'à ses débuts lorsqu'Alain Rochat portait le maillot des Vancouver Whitecaps. Il est moins optimiste sur l'avenir du football aux Etats-Unis: «Le football reste un sport secondaire qui n'atteindra jamais, selon moi, les autres sports du top 4 (ndlr: basket, hockey sur glace, baseball et football américain). Les Américains ont trop de retard sur tout niveau foot, que ce soit en termes de mentalité ou de culture tactique. Il va falloir peut-être deux à trois générations pour que cela change.»

L'anecdote folle typiquement nord-américaine vécue par Alain Rochat

«On jouait la finale de la coupe canadienne avec Vancouver contre Toronto. Le gagnant se qualifiait quand même pour la Ligue des champions de la CONCACAF (Amérique du Nord et Centrale), ce n'était pas rien. On finit par perdre, et forcément, j'étais au fond du bac. Une heure après le match, dans le bus, j'entends l'intendant monter et crier: «Hey les gars, on a reçu des bons de 30% dans un outlet. Qui veut aller faire du shopping?» Non mais sérieux, il pensait que j'avais vraiment envie d'aller m'acheter un sweat à capuche à ce moment-là!? Ils ont une relation avec la défaite très différente de la nôtre, car elle fait partie intégrante de ce système sans promotion/relégation, qui permet de jouer avec beaucoup moins de pression, mais également de construire sur le long terme.»

La MLS, nouveau tremplin pour l'Europe

Dans les années 2010, la MLS misait sur une stratégie à court terme pour promouvoir son championnat: faire venir des stars, en fin de carrière notamment. L'arrivée de David Beckham en 2007 au Los Angeles Galaxy aura vraiment été le déclencheur, même si le pays avait déjà vécu pareil phénomène dans les années 70 avec les venues de Pelé, Cruyff, Eusebio ou Beckenbauer.

Beckham avait replacé la MLS sur la carte du monde du football en 2007.
Beckham avait replacé la MLS sur la carte du monde du football en 2007.Image: AP

«Les équipes qui possédaient des joueurs comme Beckham ou Henry remplissaient les stades. Les Américains venaient voir jouer des mecs qu'ils suivaient à la télé. Forcément, ça a été un énorme boost pour la MLS», se remémore Alain Rochat.

Les franchises nord-américaines semblent avoir actuellement délaissé ce modèle économico-sportif au profit d'un autre, davantage rentable: l'achat-revente. Il positionne la MLS comme tremplin parfait vers l'Europe: les joueurs latino-américains peuvent y venir apprendre l'anglais, se familiariser avec un climat et une culture occidentale et se frotter à un football plus physique. C'est le constat d'Antoine Latran:

«Des équipes comme Atlanta se sont clairement positionnées sur ce marché. D'ailleurs, le club bat fréquemment des records de sommes dépensées pour un joueur aux Etats-Unis. Le meilleur exemple, c'est Miguel Almiron, acheté 5 millions en Argentine et revendu 15 millions à Newcastle. Les franchises envoient des scouts maintenant dans tous les championnats d'Amérique latine, et on voit énormément d'Argentins, de Brésiliens ou encore de Colombiens, âgés entre 20 et 25 ans, débarquer aux Etats-Unis. Avec bien évidemment le but de se montrer et de filer un jour en Europe.»
Atlanta possède également un stade incroyable architecturalement, le Mercedes-Benz Stadium.
Atlanta possède également un stade incroyable architecturalement, le Mercedes-Benz Stadium. keystone

Le football aux Etats-Unis vit également une autre transition, au niveau de la formation. Les franchises investissent à présent dans leurs académies, délaissant quelque peu le système universitaire traditionnel. Un engagement qui porte déjà ses fruits, comme en témoigne le parcours d'Alphonso Davies, formé aux Vancouver Whitecaps et vendu 10 millions d'euros au Bayern Munich en 2019.

Des investissements qui rapportent gros financièrement, mais aussi sportivement. Les Etats-Unis souhaitent, par ailleurs, toujours devenir une puissance importante sur la scène du football mondial. Un patriotisme dont se souvient très bien Alain Rochat: «Les Américains veulent toujours être les meilleurs. Au football, ils n'y arrivent pas, mais la ferveur est là et elle sera présente en 2026. Reste à savoir avec quelle équipe. Car, pour moi, ils possèdent toujours passablement de retard sur l'Europe, l'Afrique et l'Amérique du Sud en termes de culture tactique, notamment.»

Pour terminer, on vous laisse avec les images improbables du coach de New York, qui a célébré à sa manière – et à l'américaine – la victoire de son équipe samedi soir. Show must go on!

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