Il a fallu attendre 3 minutes lors du match d'ouverture de cet Euro 2024 pour qu'un défenseur ne jubile lors d'une intervention: Kieran Tierney stoppait une offensive de la tornade allemande Jamal Musiala, brandissant un poing rageur en direction des fans écossais.
Une scène semblable se déroulait entre l'Ukraine et la Roumanie, le 17 juin, lorsque le défenseur Andrei Burca éructait après un précieux repli sur une offensive ukrainienne en bloquant Artem Dovbyk, pour accompagner le ballon hors des limites du terrain. Un peu plus tard dans la partie, au tour d'un autre joueur roumain, Raoul Dragusin, de s'interposer sur un centre de Jarmolenko, laissant éclater sa furia face aux supporters roumains.
Les défenseurs se lâchent, crient, haranguent les foules. Ses cris rageurs ne datent pas d'hier, mais ils se multiplient chez les joueurs à vocation défensive.
Ils font montre d'un tempérament de guerrier bruyant sur le terrain, loin des caractères plus sobres de défenseurs retirés des terrains tels qu'Alessandro Nesta ou Paolo Maldini. Si le football est devenu plus physique, plus rugueux avec les années, c'est un phénomène de plus en plus visible.
Patrick La Spina, spécialiste du développement individuel et des microcomportements dans le football, fondateur du programme Foot-Lab, répond: «Le défenseur est un joueur qui est très apprécié des fans de foot; le public apprécie ces joueurs qui mouillent le maillot. Le geste défensif, sa célébration, c'est comme un geste collectif et le public aime ça.»
Le formateur valaisan rappelle à nos bons souvenirs les célébrations du portier Gianluigi Buffon, rejoint dans la foulée par ses coéquipiers pour fêter une parade décisive.
Pour Steve Rouiller, le patron de la défense de Servette, les défenseurs sont de plus en plus bruyants, dans la lignée des Chiellini ou Bonucci. «C’est vrai, on le voit à la télévision. Les défenseurs qui le font, avec des tacles décisifs, veulent montrer à l’adversaire de quel bois ils se chauffent.»
Le Grenat, d'ordinaire sobre sur la pelouse, explique que le défenseur veut aussi exister aux yeux du grand public. Il emboîte le pas à Patrick La Spina: «C’est peut-être une façon de célébrer comme un attaquant son but, et que ce soit visible pour les spectateurs d’empêcher une équipe d'inscrire un but».
Pour donner plus de chair aux propos de Steve Rouiller, la raison est peut-être liée à un «oubli» des défenseurs, souvent cantonné au rôle de laissé-pour-compte lors des récompenses.
Le Ballon d'or, par exemple, n'a couronné que deux défenseurs (Franz Beckenbauer et Fabio Cannavaro) et un gardien (Lev Yashin). Une insulte pour ces joueurs si précieux pour l'équilibre d'un collectif et proprement oubliés lors de la grande messe du football.
Et même une grande saison d'un défenseur ne semble pas trouver grâce aux yeux des votants et observateurs. L'illustration la plus récente est Virgil Van Dijk. Le patron de la défense de Liverpool avait brillé sur les pelouses européennes - le sacre en Champions League et un titre de meilleur joueur de Premier League. Malgré les performances d'envergure, des trophées plein les bras, le taulier de la défense des Pays-Bas finissait deuxième derrière Lionel Messi en 2019.
Pour réclamer une reconnaissance, les éléments défensifs ne vont pas se priver d'opposer leur hargne (rugissante) aux attaquants adverses. Or, selon Patrick La Spina, le défenseur célèbre la majorité du temps en silence, à quelques différences près:
Si l'aspect défensif est quelque peu éclipsé par les prouesses d'attaquants conjuguées à l'obsession du milieu footballistique pour les statistiques, le poste de défenseur a toujours la cote auprès de la jeunesse. Le formateur valaisan, qui collabore avec la cellule individuelle de l'Olympique Lyonnais, nous éclaire aussi sur une relève qui ne vit pas uniquement à travers les buts de Kylian Mbappé. «Les petits veulent jouer devant, c'est normal. Plus tard, les jeunes joueurs affectionnent ce poste de défenseur. Surtout qu'aujourd'hui, pour un défenseur, on lui propose plus souvent de collaborer à l’animation offensive. Il n’y a pas un désamour des jeunes pour l’aspect défensif du football.»
Oubliées lors des récompenses individuelles, ces pièces maîtresses ne sont pas délaissées par les nouvelles générations ni par un public averti, sous le charme de footballeurs prompts à cravacher et se sacrifier pour le collectif. Nul besoin d'inscrire son nom au tableau d'affichage pour briller.