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L'histoire à peine croyable d'une championne de Suisse sans victoire

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Image: Facebook/Shutterstock

L'histoire à peine croyable d'une championne de Suisse sans victoire

Priscilla Morand a été titrée dans sa catégorie (- de 48 kg) sans disputer le moindre combat, faute d'adversaires. «C'est triste pour notre sport», souffle la judokate vaudoise.
07.12.2021, 05:1107.12.2021, 17:44

On dit de certains titres qu'ils ont une saveur particulière. C'est très vrai pour celui remporté par Priscilla Morand, le 27 novembre à Bienne. Ce jour-là, la Vaudoise est devenue championne de Suisse... sans affronter la moindre adversaire.

«Son plus gros combat a consisté à monter sur la balance, et à ne pas dépasser le poids (48 kg) de sa catégorie»
Laurent Pellet, son entraîneur

Contactée par téléphone, Priscilla Morand ne sait toujours pas que penser de son neuvième titre national, le premier obtenu sans effort. Ses adversaires ont-elles refusé de venir par crainte de prendre une rouste? Elle rit: «Non, quand même pas». A-t-elle tout de même le sentiment de mériter sa récompense? La réponse est oui. Clairement.

«J’aurais préféré m'imposer autrement, mais au final, je pense tout de même mériter mon titre. J'ai suivi le régime qu'il fallait pour "faire le poids", je me suis qualifiée, j’ai fait une bonne saison. Je n'ai pas volé ma médaille»

Elle l'a reçue en mains propres sur le podium, au terme d'une étrange cérémonie. «Ça faisait un peu bizarre d’être toute seule. Les organisateurs ne mettent pas l’hymne suisse, heureusement, sinon ça aurait été un peu long pour moi!»

Comment en est-on arrivé là? Comment un titre de champion national d'une discipline qui a fourni à la Suisse de grands champions (Aschwanden, Chammartin, Schmutz, Tschopp, Göldi etc.) peut-il s'obtenir en faisant acte de présence?

Interrogé par watson, le responsable des manifestations pour la Fédération suisse de judo et ju-jitsu décrit des circonstances exceptionnelles. «Avant la compétition, il y avait cinq combattantes engagées en -48 kg, retrace Alexis Landais. Mais j’ai eu trois désistements pour blessure et une personne ne s’est pas présentée.» Quand on lui demande comment une sportive peut refuser de défendre ses chances à un tel niveau de compétition, il fournit une autre explication, non moins exceptionnelle: «Il y a eu très peu de tournois rankings cette année en raison du Covid. J'avais donc ouvert les sélections à toutes les personnes qualifiées en 2019. Il se peut que certaines aient arrêté le judo depuis, ou n’aient pas repris la compétition assez tôt pour être compétitives».

Résultat ⤵️

Le «podium» de la catégorie -48 kg.
Le «podium» de la catégorie -48 kg.

Priscilla Morand (Judo Club Morges) aurait tout de même voulu combattre. Elle a demandé aux organisateurs la permission de s'inscrire dans la catégorie supérieure (-52 kg), où sa taille et son poids l'auraient de toute évidence désavantagée. Refus net d'Alexis Landais: «Les montées et les descentes de poids ne sont pas autorisées en élites».

Une décision que comprend et soutient Sergei Aschwanden, président de la Fédération. «Si vous changez les règles du jeu en cours de route, peu importe les raisons, vous créez un précédent qui légitimera les exceptions des autres.» Le dirigeant et ancien champion estime tout de même qu'il lui faudra peut-être «modifier une ou deux règles pour permettre à un athlète qui est seul dans sa catégorie de pouvoir combattre dans celle du dessus».

Il en va aussi de la crédibilité du judo.

«C’est triste pour notre sport de se dire qu'en élites, je suis la seule compétitrice en moins de 48 kg»
Priscilla Morand

Pour qu'il n'y ait plus de titre sans combat, plus de médaille sans sueur, deux solutions peuvent être envisagées à court terme. Mais Sergei Aschwanden en décèle rapidement les limites:

  1. «On parle depuis longtemps de supprimer la catégorie des -48 kg. Mais en faisant cela, on désavantagerait les personnes plus légères face à des gabarits plus imposants.»
  2. «On pourrait élargir les qualifications et ouvrir les portes du championnat à tout le monde, mais il y aurait alors 50 participants dans certaines catégories, et des combats qui se prolongeraient jusque tard dans la nuit.»

Une troisième voie pourrait s'ouvrir, mais elle réclame du temps et beaucoup d'investissement. Elle consisterait à élargir la base, soutenir la relève. Bref: attirer les jeunes dans les clubs de judo. Surtout les filles, trois fois moins nombreuses que les garçons. Priscilla Morand en appelle à un changement des mentalités. «Beaucoup se disent que le judo est un sport de garçons, que c’est dangereux. Mais pas du tout: le judo est une école de vie, il nous fait grandir.»

Pour le responsable des manifestations au sein de la Fédération, le plus difficile n'est pas d'attirer. Mais de garder.

«Beaucoup de jeunes filles font du judo en mixte chez les enfants. Mais dès l'âge de 10 ou 11 ans, les garçons deviennent des adolescents avec beaucoup plus de force, et les cours de plus en plus masculins. Les filles, dès lors, arrêtent progressivement. Comme elles font souvent ce sport entre copines, il suffit que l'une s'en aille pour que les autres suivent»

Le contexte est difficile: les chiffres de la Fédération révèlent une diminution du nombre de licenciés ces dernières années.

Entre 2012 et 2020, le nombre de licenciés chez les hommes (en bleu) a baissé de 17% (9731 membres recensés en 2020) et de 15% (3306 licenciées) chez les filles.
Entre 2012 et 2020, le nombre de licenciés chez les hommes (en bleu) a baissé de 17% (9731 membres recensés en 2020) et de 15% (3306 licenciées) chez les filles. Image: Fédération suisse de judo et de juji-tsu

Ces statistiques traduisent une tendance que Sergei Aschwanden connaît bien. Et nuance. «Passablement d’enfants font du judo à l’école. Or, ils ne sont référencés nulle part au sein de notre Fédération (FSJ). Nous avons par ailleurs un nombre assez conséquent de licenciés qui ne se déclarent pas auprès de nos bureaux.»

La Fédération estime que la moitié des judokas du pays (entre 12 000 et 14 000 pratiquants) n'apparait pas dans ses registres et ne paie donc pas de cotisation. Son président a vite fait le calcul: «Si vous doublez le nombre de membres, vous doublez votre budget. Vous disposez ainsi de moyens plus conséquents pour promouvoir votre discipline».

La cotisation auprès de la FSJ coûte 70 francs par an et par adulte (40 par enfant) + 30 francs lors de la première inscription (frais de dossier).

Ces montants, si on les multiplie par le nombre de judokas pas encore enregistrés auprès de l'instance nationale, pourraient représenter un total de près de 100 000 francs. Un trésor de guerre que la Fédération pourrait en partie exploiter dès 2022, puisque tous les clubs se sont engagés à fournir les identités de leurs membres, même s'ils ne sont que débutants et même s'ils ne font pas de compétition.

«Les clubs ont été opaques jusqu'à présent. Ils voulaient éviter de demander à leurs jeunes de payer des frais supplémentaires pour ne pas les perdre», nous avoue un dirigeant romand. «On essaie un autre concept l'année prochaine. C'est une idée, on verra. Notre discipline est faite de mouvements. On ne peut pas rester statiques.»

Sinon, autant récompenser ceux qui ne bougent pas!

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