La Suisse vit dans un paradoxe avec l'argent
«C'est l’argent qui gouverne le monde», dit un proverbe. On peut en tout cas affirmer que sans argent, peu de choses fonctionnent. C’est là qu’intervient l’initiative populaire «L’argent liquide, c’est la liberté», sur laquelle nous voterons le 8 mars, en même temps que le contre-projet direct du Conseil fédéral et du Parlement. Les deux objets recueillent un large soutien dans les sondages.
L’argent liquide suscite l'émotion. Selon les initiants, regroupés autour de l’ancien politicien UDC Richard Koller, il semble toutefois bien menacé. Lors de la conférence de presse du comité du oui, Richard Koller a dénoncé:
Sur son site internet, il est appelé à rien de moins qu’au «sauvetage du franc».
Ce n’est pas un hasard si l’initiative a été lancée durant la pandémie de coronavirus. A l’époque, le télétravail et la distanciation sociale avaient donné un élan considérable aux paiements électroniques. De quoi inquiéter les initiants. Dans leur texte, il est ainsi demandé que la Confédération veille à ce que «les pièces ou les billets soient toujours disponibles en quantité suffisante».
Presque tout le monde veut du liquide disponible
Quelle est la gravité de la situation? L’argent liquide est-il menacé de disparition? La réponse vient de l’enquête sur les moyens de paiement menée par la Banque nationale, gardienne de notre monnaie. Les derniers résultats, publiés en 2024, sont sans équivoque. 95% de la population souhaitent que l’argent liquide reste disponible comme moyen de paiement.
Les gens préfèrent la carte
En réalité, pas vraiment, car pour l’usage concret sur place, à la caisse, au guichet ou à l’automate, l’enquête de la Banque nationale dresse un tout autre tableau. En 2017, plus de 70% des paiements étaient encore effectués en espèces. Sept ans plus tard, cette part a été réduite de plus de moitié, à 30%. Avec 35%, la carte de débit est désormais le moyen de paiement le plus utilisé.
Les applications de paiement sont elles aussi nettement en plein essor, au premier rang desquels figure Twint. L’enquête montre que l’argent liquide est largement utilisé par les plus de 55 ans et par les personnes aux revenus plus modestes. Chez les 15 à 34 ans et les hauts revenus, la proportion tombe à moins de 20%.
Les personnes âgées se sentent mises à l’écart
Les inquiétudes des initiants ne sont donc pas totalement infondées. Pourtant, l’argent liquide présente de réels avantages. Il laisse peu de traces numériques et protège contre les pannes de système et les coupures de courant.
Beaucoup de personnes se tiennent volontairement ou involontairement à l’écart du monde numérique. Chez les plus âgées surtout, la tendance au tout sans espèces nourrit un sentiment croissant d’exclusion.
Dès lors, l’émotion est vive lorsque billets et pièces sont «bannis», plus encore lorsqu’il s’agit d’institutions publiques ou proches de l’état. Le Kunsthaus de Zurich, la société CarPostal SA ou l’entreprise ferroviaire BLS ont récemment essuyé des critiques à ce sujet. Mais dans le secteur privé aussi, le passage au tout numérique suscite des controverses.
Certains préfèrent l'argent liquide
Les organisateurs du marché de Noël dans la gare centrale de Zurich voulaient ainsi imposer à leurs commerçants une interdiction des paiements en espèces, les menaçant même d’une amende de 500 francs. Après un tollé sur les réseaux sociaux, ceux-ci avaient fait marche arrière et à nouveau autorisé les paiements en liquide, au grand soulagement de nombreux exploitants de stands. Certains avaient même indiqué explicitement qu’ils préféraient le cash.
Pour les commerçants et les restaurateurs, les frais prélevés lors des paiements par carte ou mobile restent une source d’agacement. Twint ne jouit notamment pas de la meilleure réputation à cet égard.
La Suède est un exemple extrême
Un regard au-delà des frontières le montre bien. En Allemagne et en Autriche, payer en espèces reste plus répandu que chez nous. Mais, dans ces pays, la tendance se dirige elle aussi vers le «cashless». Plus au nord, cette évolution est encore plus marquée. Lors d’un séjour à Londres l’automne dernier, je me suis demandé si je pourrais encore utiliser mes livres sterling quelque part.
Les pays scandinaves sont particulièrement avancés. En Suède et en Norvège, environ 90% des paiements s’effectuent par carte. Le gouvernement suédois voulait rendre le pays totalement «sans espèces», mais il a désormais fait marche arrière. En raison du risque de cyberattaques, notamment russes, les ménages sont à nouveau appelés à conserver des réserves d’argent liquide.
Il y a toujours de moins en moins de bancomats
Les Norvégiens sont même allés encore plus loin. Depuis 2024, une loi oblige les commerces et les restaurants à accepter les paiements en espèces. En Suisse, Richard Koller voulait lui aussi introduire une règle similaire par le biais d’une deuxième initiative populaire et imposer en plus des exigences quant à l’accessibilité des bancomats. Le texte a échoué dès la phase de récolte des signatures.
Les Suisses apprécient l’argent liquide, mais ils ne veulent pas de règles trop strictes le concernant. Cela se vérifie avec les distributeurs automatiques. Leur nombre a reculé, passant de bien plus de 7000 en 2020 à un peu plus de 6000 aujourd’hui. Le risque d’attaques à l’explosif n’est qu’une des raisons de ce déclin. Sous l’effet de la numérisation, les coûts d'entretien de ces appareils ne se justifient plus pour les banques les autres exploitants.
Cette initiative est-elle un caprice?
Dans ce contexte, le maintien de l’initiative populaire par ses initiants – qui n’a même pas été soutenue unanimement par l’UDC au Parlement – laisse comme un parfum de caprice.
Les initiants qualifient le contre-projet d’«imprécis». Or, celui-ci est simplement plus neutre et juridiquement plus contraignant que le texte à la tonalité populiste qu'ils ont lancé.
Jusqu’ici, la campagne de votation se déroule de manière étonnamment calme. Selon Tamedia, cela tient peut-être au fait que les initiants disposent eux-mêmes de peu de liquidités. Ils acceptent donc aussi sûrement les dons par carte, Twint ou e-banking. De son côté, malgré le large rejet au Parlement, le camp adverse n’a même pas réussi à constituer un comité du non.
Le 8 mars, tout porte à croire que les deux objets seront acceptés et que, lors de la question subsidiaire posée pour la première fois depuis quinze ans, le contre-projet l’emportera. Ce serait cohérent pour un pays qui aime l’argent liquide tout en l’utilisant de moins en moins.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
