Suisse
Armée

Thomas Süssli, le chef de l'armée suisse, est «très inquiet»

«Je suis très inquiet»: le chef de l'armée suisse se confie

La situation internationale donne du fil à retordre au chef de l'armée Thomas Süssli. Il veut recruter d'anciens militaires qui ont terminé leur service, et il continue à se battre pour obtenir plus d'argent.
26.02.2024, 18:4627.02.2024, 07:48
Othmar von Matt / ch media
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La Commission des finances affirme que l'armée n'a ni un trou dans ses finances ni un manque de liquidités. Avez-vous dramatisé la situation?
Thomas Süssli: Le chef de l'armée est la charnière entre la politique et l'armée. Il est donc tenu de faire état de ce qui est nécessaire pour renforcer la capacité de défense de la Suisse. En matière de menace, la situation a fortement évolué avec la guerre en Ukraine.

En Ukraine, la Russie est en train de faire du temps une arme, estime le chef de l'armée Thomas Süssli.
En Ukraine, la Russie est en train de faire du temps une arme, estime le chef de l'armée Thomas Süssli.Image: Séverin Bigler

Vous devez donc faire pression?
Le degré d'urgence a changé. Il est de mon devoir d'attirer l'attention sur le fait qu'avec la planification actuelle, il faudra beaucoup de temps avant que la Suisse soit prête à se défendre. La présidente de la Confédération Viola Amherd et moi-même n'avons d'ailleurs cessé de souligner, en 2023 déjà, quelles seraient les conséquences pour la capacité de défense du pays si l'on reportait l'augmentation des dépenses de l'armée à 1% du produit intérieur brut (PIB) à 2035 au lieu de 2030.

Lors de votre conférence de presse du 1er février, vous avez dit que l'armée avait un «manque de liquidités». Aviez-vous manqué de prudence? La Suisse est tout de même un Etat triple A.
Nos spécialistes financiers en interne ont utilisé le terme «manque de liquidités».

C'est d'autant plus grave. Le département des Finances a fait de gros efforts pour constituer des liquidités à hauteur de 8 milliards de francs afin de garantir en tout temps la solvabilité de la Confédération. Y compris celle de l'armée.
En interne, nous utilisons ce terme pour désigner notre excédent de planification. Chaque année, nous avons plus de projets en cours de planification que d'argent à disposition. C'est tout à fait normal et nécessaire, car il y a toujours des reports parmi les quelque 4000 projets en cours.

«Nous n'utilisons pas le terme manque de liquidités en interne dans le sens qu'il a en externe dans l'économie»

L'année dernière, le chef des finances de l'armée m'a informé que cet excédent de planification était plus élevé que d'habitude – ce qui correspond à un «manque de liquidités» tel que nous le comprenons en interne. Je ne l'utiliserai plus à l'extérieur de l'armée. Ce n'était pas le terme correct dans ce contexte.

Thomas Süssli. chef de l'armée suisse
Image: Séverin Bigler

Vous avez également déclaré qu'il fallait reporter les paiements pour les avions de combat F-35 et que l'armée avait donc cherché des solutions avec le gouvernement américain. Mais est-ce vrai? Le chef de l'armement Urs Loher a déclaré la semaine dernière lors d'une autre conférence de presse qu'il n'y avait pas eu de discussions avec les fabricants.
Tout d'abord, je tiens à souligner que l'armée remplit toutes ses obligations. Nous n'avons pas besoin de reporter des paiements en 2024. Le contrat d'armement concernant les F-35 est une affaire de gouvernement à gouvernement. Il y a ici une certaine marge de manœuvre pour les paiements – et nous en faisons usage.

La Suisse n'a pas besoin de se concerter avec le gouvernement américain pour cela?
Nous sommes en communication permanente avec lui au sujet des F-35.

Mais il n'est pas nécessaire de négocier avec lui pour reporter des paiements?
Il y a une marge de manœuvre dans les contrats, et nous avons le droit de l'utiliser.

Ces derniers jours, il a été question à plusieurs reprises d'un excédent de 1,4 milliard. Mais cette somme n'a pas vraiment été clarifiée jusqu'à présent. Est-il exact que 600 millions de ce montant ont déjà été résorbés en 2022 et 2023?
Nous avons des obligations liées aux précédents programmes d'armement à hauteur de 10,7 milliards. Elles remontent à 2013. Fin 2023, elles étaient encore de 11,4 milliards. Nous avons donc payé 600 millions et les avons ainsi réduites. Nous avons en outre reporté 800 millions en 2025 dans le cadre de l'excédent de planification pour l'année 2024.

«Le budget de l'armée augmentera légèrement au cours des prochaines années»

C'est pourquoi nous pouvons ramener ces 800 millions à zéro d'ici la fin 2027.

Dans le Tages-Anzeiger, vous avez mis en garde qu'à moyen terme, l'armée risquerait de perdre ses forces terrestres. Ce serait dramatique. Avez-vous délibérément exagéré pour obtenir plus d'argent?
Notre rapport «Avenir des forces terrestres» l'a déjà expliqué en 2019: deux des grands systèmes de l'armée terrestre – l'obusier blindé d'artillerie M109 et le véhicule de commandement M113 – arriveront en fin de vie avant la fin de la décennie et devront être mis hors service, notamment parce que leur exploitation devient trop coûteuse. Comme le Parlement a repoussé l'augmentation du budget de l'armée à 2035, nous ne pourrons remplacer ces systèmes qu'après leur mise hors service.

«Il y a donc là une faille de capacité temporaire»
Un obusier automoteur M109 de l'armée suisse.
Un obusier automoteur M109 de l'armée suisse.Image: keystone

L'armée de terre se casserait donc la figure?
L'armée de terre est un système global. Elle est composée de l'artillerie des années 1960, des M113 des années 1970 et du char de combat Leopard de 1987. Si l'un de ces systèmes vient à manquer, l'armée de terre n'est plus pleinement opérationnelle en tant que système global.

Ce ne sont pas des menaces en l'air?
Une faille dans les capacités empêche l'armée de terre de fonctionner comme un système global.

La guerre que mène la Russie en Ukraine dure maintenant depuis deux ans. Quelles leçons en tirez-vous?
L'un des principaux enseignements est l'interaction entre les anciennes et les nouvelles technologies. Nous voyons d'anciens systèmes d'armes accélérés par de nouveaux systèmes innovants.

«Les drones sont devenus des perturbateurs dans la technologie de guerre. Ils ont rendu le champ de bataille transparent»

On voit tout, sauf s'il fait nuit ou s'il y a du brouillard?
Ces drones permettent même de voir dans l'obscurité. Les deux parties ne peuvent dont plus vraiment rassembler des grandes concentrations de troupes, elles se font immédiatement détecter. C'est pourquoi aujourd'hui ce sont surtout des petits groupes sur le terrain. Ils doivent être bien camouflés et toujours en mouvement. Cela a conduit à une impasse, à une guerre d'usure.

«Les guerres de tranchées, que nous avions considérées comme appartenant au passé, sont de nouveau d'actualité»

L'armée ukrainienne est dans une situation difficile. Peut-elle encore s'en sortir?
Lors d'une conférence, j'ai entendu l'analyse selon laquelle la Russie utilise le temps comme une arme. Elle dispose de plus de ressources, de plus de stocks, de plus de matériel et de plus d'hommes. La Russie mise donc sur le temps, sur l'usure. L'Ukraine, en revanche, dépend des livraisons de l'Ouest pour pouvoir se défendre.

Est-il même concevable que la Russie reconvertisse son économie de guerre en économie normale sous Vladimir Poutine? Il a besoin de la guerre pour ne pas finir en prison.
Il est très difficile de faire des prévisions politiques. Nous observons toutefois que le système de pouvoir du président Poutine est toujours intact.

L'ancien ambassadeur suisse Theodor Winkler a déclaré dans la NZZ am Sonntag qu'une fois que Poutine aurait vaincu l'Ukraine, il profiterait probablement de son élan pour avancer dans un territoire «mou» de l'Otan, par exemple la Lettonie. Pensez-vous que cette prévision est réaliste?
Les armées d'autres pays prennent la menace russe très au sérieux, et examinent actuellement de tels scénarios. Si la Russie gagne la guerre en Ukraine, il y a effectivement un risque d'escalade. J'ai récemment eu l'occasion de m'entretenir avec le chef de l'armée estonienne. Une de ses déclarations m'a beaucoup marqué:

«"Vous voyez la fumée, nous voyons le feu". Ces propos sont très clairs»

Que signifierait une escalade pour la Suisse?
Nous sommes imbriqués dans l'Europe et faisons partie de l'architecture de sécurité européenne. L'Europe attend de la Suisse qu'elle ne soit pas un trou sécuritaire et qu'elle puisse défendre son propre territoire. En tant que pays situé au cœur de l'Europe, nous sommes justement aussi concernés par les changements en Europe de l'Est.

Dans le message sur l'armée 2024, on peut lire que les bombes au-dessus de la Suisse sont désormais «plutôt probables». Comment en est-on arrivé à cette conclusion?
En termes de menaces, la situation a évolué avec la guerre en Ukraine. Dans le rapport sur la politique de sécurité 2021, une attaque de grande envergure avec des troupes au sol était encore considérée comme improbable dans un avenir proche. Le rapport complémentaire 2022, rédigé après le début de la guerre, indique toutefois que la menace a augmenté.

Y compris dans le cyberespace.
Exactement. Nous devons avant tout nous préparer à des attaques hybrides. De telles attaques ne commencent pas sur le plan militaire, mais dans le cyberespace et l'espace d'information. Il peut y avoir l'intervention d'acteurs non étatiques, accompagnée de pressions diplomatiques et économiques.

«L'utilisation d'armes et de troupes au sol serait le dernier niveau de cette menace hybride»

L'historien Niall Ferguson a déclaré dans la NZZ qu'il existe une «vérité éternelle»: si l'on ne contrôle pas un agresseur anti-libéral lors de son premier acte, il y en aura un deuxième et un troisième. Qu'est-ce que cela signifie pour la Suisse?
En tant que pays neutre, nous devons en premier lieu nous défendre nous-mêmes. Nous constatons que l'ordre de sécurité basé sur des règles n'est plus valable. Certains Etats font revenir la politique de puissance. Cela signifie que nous devons augmenter nos efforts de défense. Et nous devons les augmenter rapidement afin d'être prêts à temps pour nous défendre si la situation devait s'aggraver.

Se pose alors la question de l'obligation de service qui sera peut-être examinée par le Conseil fédéral cette année. Avez-vous besoin de plus de soldats?
En cas d'urgence, nous prévoyons de positionner deux divisions de forces lourdes en Suisse. Toutes deux se composent de forces lourdes, moyennes et légères. Cela représente deux divisions de forces lourdes, 17 bataillons d'infanterie comme forces moyennes, et une nouvelle addition de forces légères. Chaque zone dispose d'une division lourde avec trois bataillons de chars, d'un bataillon mécanisé avec de l'infanterie lourde, de l'appui au combat, de la défense aérienne et de la logistique et peut mener le combat de manière autonome.

Quelles sont les forces légères prévues?
Il s'agirait d'environ 20 000 soldats qui seraient bien visibles publiquement et assureraient la sécurité de la population. Ils doivent pouvoir soutenir les autorités civiles tout en reconnaissant les adversaires et en les empêchant de mener des actions contre nous. Une possibilité pour ces forces légères serait d'engager des militaires qui ont déjà terminé leur service, mais qui resteraient incorporés plus longtemps. Mais il faut d'abord un nouveau système d'obligation de service.

«Nous devons attendre de voir ce que le Conseil fédéral décidera à la fin de l'année»

De combien de soldats supplémentaires avez-vous besoin?
Une proposition de l'armée serait de passer dans un premier temps de 100 000 à 120 000 soldats.

Une autre extension sera-t-elle nécessaire plus tard?
En principe, nous développons l'armée de manière adaptative, c'est-à-dire que nous procédons par étapes. La première étape peut être réalisée, selon la situation financière, d'ici le milieu des années 2030 ou le début des années 2040. Les effectifs actuels de 100 000 soldats suffisent pour cela.

«Plus tard, en fonction de la situation sécuritaire, il sera peut-être nécessaire d'augmenter les effectifs»

Nous avons comparé le budget de l'armée suisse au niveau international. Si l'on regarde le budget de l'armée par habitant, la Suisse est étonnamment bien placée au niveau mondial, à la 22e place. En revanche, elle n'arrive qu'à la 116e place si l'on compare le budget au PIB. Que tirez-vous de ces résultats?
De tels chiffres comparatifs ne nous disent pas grand-chose. Il est plus important de regarder les besoins financiers que nous avons pour maintenir une capacité de défense totale.

Et quel est ce montant de ces besoins financiers?
Il s'élève à environ 40 milliards. A cela s'ajoutent 8 à 10 milliards pour les munitions, les pièces de rechange et les stocks. Au total, nous avons donc besoin d'environ 50 milliards. Si l'on ne considère que l'aspect financier, il nous faudrait attendre la fin des années 2030 pour avoir l'argent nécessaire. Ensuite, l'acquisition et l'introduction du matériel prendraient encore sept à douze ans. Cela signifie que nous aurions mis en œuvre la pleine capacité de défense à la fin des années 2040. Ce serait beaucoup trop tard. C'est pourquoi nous avons opté pour un développement adaptatif – par étapes.

Que comprend la première étape?
Elle coûte environ 13 milliards et pourrait être financée en 2031 si nous parvenons à faire passer le budget à 1% du PIB d'ici 2030. Nous aurons alors le nouvel avion de combat, une défense aérienne à longue, moyenne et courte portée, l'infrastructure numérique pour la cyberprotection et l'équipement complet pour un tiers des troupes au sol.

«Nous planifierions alors la deuxième étape, adaptée à la situation de la menace»

Nous pourrions ainsi être prêts à nous défendre plus tôt. Il ne faut cependant pas oublier une chose.

Laquelle?
Si le budget de l'armée n'est augmenté à 1% du PIB que d'ici 2035, l'armée perdra 11,7 milliards selon les calculs actuels. Cela signifie que six années sont perdues si l'on compte deux milliards d'investissements par an.

Quand on voit ces sommes, on peut se demander si la Suisse ne devrait pas se lier plus étroitement à l'Otan.
Nous voulons pouvoir défendre la Suisse de manière indépendante aussi longtemps que possible. Pour cette raison, nous augmentons la qualité de l'armée à tous les niveaux.

«Malgré cela, nous ne pourrions pas résister longtemps à une attaque généralisée»

La neutralité n'étant alors plus valable, le Conseil fédéral peut décider de coopérer avec des partenaires ou des voisins. Pour cela, une interopérabilité et une bonne interaction des forces armées sont nécessaires. C'est pourquoi une coopération avec l'Otan dans le cadre du Partenariat pour la paix existe depuis 1996 déjà. Des observateurs suisses ont par exemple déjà assisté à des exercices internationaux et nous acquérons des systèmes d'armement compatibles avec l'Otan.

En cette période de crise, vous évaluez quotidiennement de sombres scénarios. Comment gérez-vous cela?
Personnellement, je suis une personne optimiste. Mais sur le plan professionnel, je suis très inquiet. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour renforcer la capacité de défense de la Suisse. J'y consacre toutes mes forces.

Traduit et adapté de l'allemand par Léa

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