Quelqu'un devra bien payer: la 13ᵉ rente et l'armée vont faire mal
Il y a deux semaines, Martin Pfister se présentait devant les médias comme un «heureux ministre de la Défense». Et on le comprend: le conseiller fédéral du Centre zougois a réussi là où sa malchanceuse prédécesseure, Viola Amherd, avait échoué. Il a convaincu l’ensemble du Conseil fédéral de financer le réarmement de l’armée par des recettes supplémentaires.
Une hausse «temporaire» de la TVA de 0,8% doit rapporter 31 milliards de francs. Ce même pot doit aussi financer la 13ᵉ rente AVS, qui sera versée pour la première fois en décembre de cette année. La conseillère fédérale socialiste Elisabeth Baume-Schneider propose, quant à elle, une hausse de 0,7%. Le projet est actuellement en discussion au Parlement.
Une solution très impopulaire
La TVA comme remède financier «universel»? Cela a longtemps fonctionné, surtout pour les œuvres sociales. Mais le vent semble avoir tourné. C’est ce qu’indique un sondage représentatif publié mardi par l'institut Sotomo pour le compte du journal Blick. Selon celui-ci, une hausse de la TVA aurait bien du mal à passer.
Pas moins de 76% des personnes interrogées sont opposées à une augmentation du budget de l'armée. Même la quasi sacro-sainte AVS est sous pression: 66% ne veulent pas financer la rente supplémentaire via la TVA. Michael Hermann, directeur de Sotomo, a déclaré au Blick:
Selon le politologue, la raison principale de ce changement réside dans le porte-monnaie.
Des loyers plus élevés ou des primes d’assurance-maladie en hausse alimentent cette attitude de rejet. Plus les revenus sont bas, plus les personnes interrogées sont critiques face à une hausse de la TVA, révèle l’enquête. Cela touche notamment la classe moyenne inférieure, qui ne bénéficie souvent d’aucune réduction de primes.
La vie devient de plus en plus chère, même en Suisse, où elle l'est déjà. La réticence face à une taxe sur la consommation plus élevée est donc, dans une certaine mesure, compréhensible, mais elle est aussi myope. Car l’argent doit bien venir de quelque part. Et trouver des sources de financement alternatives est, une fois de plus, plus facile à dire qu'à faire.
L'âge de la retraite à nouveau débattu
Pour la prévoyance vieillesse, il s’agit, comme mentionné, de financer la 13ᵉ rente. Celle-ci a été clairement acceptée par le peuple il y a deux ans. Refuser de débloquer les fonds nécessaires a donc un arrière-goût de resquillage: on commande un dessert copieux au menu, mais on n’est pas prêt à le payer.
Les alternatives à la TVA sont difficiles, même le Parlement l’a reconnu. Des prélèvements salariaux plus élevés sont tout aussi impopulaires, et une baisse des rentes AVS est impensable. Reste une augmentation de l’âge de la retraite, comme le suggère le Tages-Anzeiger dans un article à la tonalité polémique titré «Les seniors déséquilibrent les finances de l’Etat».
Dans le commentaire associé, l’auteur met la gauche face à ses responsabilités. Celle-ci devrait «admettre» que l’âge de la retraite doit être relevé. Ses arguments ne sont pas faux, mais il occulte le point crucial: toute augmentation doit passer par le peuple. Or, en 2024, celui-ci a clairement rejeté une initiative populaire pour un âge de la retraite plus élevé.
Des craintes légitimes fermement ancrées
Les sondages révèlent une image plus nuancée. La population n’est pas fondamentalement opposée à travailler plus longtemps. Mais deux obstacles psychologiques majeurs subsistent. D’abord, le simple désir de prendre sa retraite le plus tôt possible afin de profiter de ses «vieux jours». Mais plus importante encore est la crainte du chômage à un âge avancé.
Tant que les médias présenteront des personnes de plus de 55 ans, en forme et motivées, mais incapables de trouver un nouvel emploi (comme récemment dans le contexte du fiasco informatique de l’assurance-chômage), une augmentation de l’âge de la retraite fera peur. Cela ne changera que lorsque les entreprises abandonneront leurs préjugés envers les travailleurs seniors.
La seule voie praticable est donc la proposition de la conseillère fédérale Baume-Schneider: motiver les gens à travailler plus longtemps grâce à des incitations. Même les associations économiques le reconnaissent. Et une augmentation de la TVA devrait finalement être acceptée par les électeurs, car la 13ᵉ rente AVS ne se finance pas toute seule.
La question épineuse du budget de l'armée
Si l'AVS jouit d’une immense popularité, on ne peut pas en dire autant de l’armée. C’est ce que révèle l’enquête de Blick sur les formes alternatives de financement: 42% des sondés sont favorables à des économies dans d’autres domaines d’activité (ce que le Parlement a beaucoup de mal à accepter). En outre, 28% des sondés estiment que le budget de l’armée ne devrait tout simplement pas être augmenté.
Le «choc ukrainien» semble s’estomper quatre ans après l’invasion russe. Et pourquoi pas, après tout? La Suisse est entourée d’amis qui se réarment eux-mêmes, et les Russes sont enlisés dans leur guerre. Apparemment, beaucoup ignorent le «terreur par le froid» que Poutine emploie contre la population civile ukrainienne. C’est précisément là que réside aussi, du point de vue suisse, le problème.
Notre espace aérien n’est pas troué comme l’emmental proverbial, il n'est en réalité qu'un seul grand trou. La défense aérienne est donc la priorité absolue pour le ministre de la Défense Pfister, comme le rapporte le Tages-Anzeiger.
Il veut acheter des systèmes de défense contre les drones et les avions, et est prêt à débourser beaucoup d’argent à l’avance. Car les carnets de commandes de l’industrie de l’armement sont totalement saturés.
D'autres domaines nécessitent également des mesures. Cela s'est vu mardi, lorsque l'armée a mis hors service tous ses chars de combat M113 en raison de défauts techniques. Certains d'entre eux datent des années 1960. On pourrait affirmer, de façon polémique, que l'équipement de l'armée suisse, qui a fait l'objet d'économies depuis la fin de la guerre froide, n'a pas plus de valeur que la ferraille.
Des solutions alternatives
Une solution tentante serait que la Suisse se «cache» derrière l’Otan. Ses membres réarment à grands frais. L'idée que la riche Suisse puisse justement profiter de la situation est toutefois aventureuse. Sa politique de défense est d’ailleurs observée avec un œil critique à l’étranger.
Il se pourrait que la Suisse reçoive un jour une facture, de l’Otan ou de certains pays. Plus d’argent est nécessaire, même si beaucoup préféreraient ne pas l’admettre. Un financement exclusivement basé sur la TVA pourrait s'avérer difficile à faire passer. En politique, diverses propositions alternatives circulent donc.
L'une d'entre elles, classique, est la réduction de l’aide au développement (une idée problématique à plus d’un titre). Le conseiller aux Etats PLR Josef Dittli propose d’utiliser les bénéfices de la Banque nationale et la vente d’actions de Swisscom. Même un assouplissement du frein à l’endettement, sur lequel Viola Amherd s’était heurtée, n’est plus exclu.
La voie réaliste est un mélange d’économies et de recettes supplémentaires, comme l’a esquissé Martin Candinas, collègue de parti du conseiller fédéral Martin Pfister, auprès de watson. Trouver une majorité de votants pour une hausse de la TVA lors d'une possible votation populaire s’annonce difficile, estime aussi le conseiller national grison. Dans tous les cas, une chose reste claire: il faut bien que quelqu’un paie.
