Twint s'en met-il plein les poches sur le dos des commerçants?
Twint fait désormais partie du quotidien des Suisses, et une transaction sur dix utilise ce moyen de paiement. Twint est si bien établi dans le pays que le système s'est même immiscé dans le langage courant. Le verbe «twinter» existe dans toutes les langues nationales, y compris en romanche, sous la forme de «twintar».
Que cela soit un petit magasin de ferme ou un groupe comme Migros ou Coop, les commerces qui veulent faciliter les achats pour leur clientèle doivent désormais accepter Twint, sous peine de perdre du chiffre d'affaires.
Mais ce moyen de paiement populaire a un revers. Selon la Swiss Retail Federation, les acteurs qui font partie du système Twint ont conscience de leur importance, et se permettent ainsi de prélever des commissions excessives sans que les commerçants aient vraiment les moyens d'y échapper.
Beaucoup de chaînes sont mécontentes
Outre des PME, la Swiss Retail Federation regroupe d'importantes enseignes telles que Ikea, Hornbach ou Manor. Cette faîtière qui compte 2300 entreprises a déposé début juillet une plainte auprès de la Commission de la concurrence (Comco).
la Swiss Retail Federation accuse Twint, ses banques actionnaires et les prestataires de paiement d'abuser de leur position dominante. La faîtière leur reproche également de conclure des accords pour optimiser leurs revenus tirés des commissions qu'ils touchent. D'après l'organisation, les commerçants versent des commissions environ deux fois plus élevées que pour un paiement par carte de débit.
Pour convaincre la Comco, l'association a commandé un rapport économique que nous avons pu consulter. Pour la première fois, une étude apporte un peu de lumière sur un système de commissions complexe que la plupart des commerçants ont du mal à comprendre.
Les petits magasins sont lésés
La première conclusion de l'étude est que les grandes enseignes s'acquittent de commissions nettement inférieures à celles des petits commerces. Dans la majorité des cas, ces derniers concluent un contrat directement avec Twint et reçoivent en échange le code QR qui permet aux clients de payer rapidement. Pour ce type de solution, les commissions se situent en général à 1,3%.
Les grandes enseignes, elles, concluent un contrat directement avec un prestataire qui met à disposition un terminal de paiement qui accepte les différentes cartes ainsi que Twint.
Dans ce cas-là, les commissions pour l'utilisation de Twint s'élèvent en moyenne à 0,59% du montant de la transaction. Les auteurs de l'étude se sont appuyés sur les données de transactions de plusieurs grandes entreprises membres de la Swiss Retail Federation sur l'année écoulée.
Aussi coûteux que les cartes de crédit
La deuxième conclusion de l'étude vient de la comparaison avec d'autres moyens de paiement. Pour les règlements par carte de débit, les commerçants étudiés s'acquittaient en moyenne de 0,33% du montant de la transaction, contre 0,68% pour les cartes de crédit.
Les commissions Twint se situaient ainsi presque au niveau des cartes de crédit, soit environ le double de celles des cartes de débit. Cela dérange Patrick Erny, le directeur de la Swiss Retail Federation:
Qu'est-ce qui fait donc grimper le coût des paiements Twint? L'étude n'apporte pour l'instant que des hypothèses. Les commerçants voient bien le taux global de la commission qui leur est facturé, mais ignorent quel acteur du système est responsable du surcoût par rapport aux cartes de débit.
Trois acteurs se partagent la commission versée par les commerçants. Le prestataire traite le paiement, Twint met le système à disposition, et la banque qui propose l'application Twint touche elle aussi sa part, qui a été négociée avec le prestataire.
Selon l'étude, c'est précisément cette part de la commission payée aux banques qui pourrait être la partie principale du coût élevé de certaines transactions avec Twint.
D'après les conditions générales du service de paiement, celle-ci peut atteindre jusqu'à 2% du montant de la transaction. A titre de comparaison, les commissions moyennes pour Mastercard et Visa se situent entre 0,12 et 0,15%.
Les banques font-elles pression pour plus de bénéfices?
Pour la faîtière, le problème ne réside pas que dans les prélèvements faits par les banques. Aux yeux de ses membres, c'est l'ensemble du système de commissions, et surtout l'imbrication des différents acteurs des paiements par carte ou par application qui incitent à pratiquer des commissions élevées.
Les propriétaires de Twint SA sont en effet des poids lourds de la finance suisse: la Banque Cantonale Vaudoise, Postfinance, Raiffeisen, UBS, la Banque cantonale de Zurich, SIX et Worldline.
Patrick Erny demande donc aux autorités de la concurrence de faire la lumière sur ce système de commissions qu'il juge «opaque». Il attend «que la Comco examine rapidement si les commissions Twint sont conformes à la loi». L'objectif du commerce est, selon lui, «une baisse substantielle de commissions Twint nettement excessives».
Contactée, la Comco indique n'avoir ouvert ni enquête préalable ni enquête formelle. Pour l'heure, elle se contente de recueillir des prises de position sur le sujet en sondant le marché.
Twint se défend sur toute la ligne
Chez Twint, on estime que considérer les conditions de commerçants anonymes, triés sur le volet par une association professionnelle, comme représentatives de la branche est «complètement faux et trompeur». Ces commerçants ont, pour la plupart, un contrat avec un prestataire de paiement et non avec Twint, ce qui signifie que l'entreprise ne fixe pas les prix dans ce cas.
Twint renvoie auprès de Worldline, un prestataire de paiement qui gère la circulation des transactions. L'entreprise répond:
Selon Worldline, les coûts du système peuvent varier considérablement et reflètent «des modèles de service, des fonctionnalités et des prestations différents».
Twint se dit convaincu que son système est «plus avantageux que les cartes de débit et de crédit dans de nombreuses configurations». L'entreprise renvoie aux listes de prix de Worldline, où les tarifs Twint se situent effectivement au niveau des cartes de débit. Il s'agit toutefois de tarifs standards, qui ne sont pas pertinents pour les grandes enseignes réalisant des chiffres d'affaires importants.
Un porte-parole de Twint souligne par ailleurs que l'entreprise est l'un des prestataires de paiement les plus avantageux du marché. Y compris, selon lui, en comparant l'offre Twint directe à 1,3% avec d'autres moyens de paiement.
Le système de paiement helvétique juge même «trompeuse» la demande de la faîtière d'aligner ses commissions lorsque Twint est lié à un compte bancaire.
L'entreprise affirme qu'elle propose de «la valeur ajoutée et de nombreux avantages», tels que la possibilité de fractionner les montants, la fonction «payer plus tard», ou encore l'enregistrement de cartes de fidélité. Des options proposées par Twint qui vont bien au-delà de celle des autres moyens de paiement.
Difficile de séparer le vrai du faux dans cette nébuleuse de commissions. Il incombe désormais à la Comco de clarifier un système impliquant de nombreux acteurs et de trancher.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
