Suisse
Entretien

Nouh Latoui, premier soldat suisse en fauteuil roulant, raconte

Malgré sa paraplégie, Nouh Latoui a réussi à intégrer l'armée suisse.
Malgré sa paraplégie, Nouh Latoui a réussi à intégrer l'armée suisse.Image: Elizabeth Desintaputri

Ce Romand était un «extraterrestre» à l'armée: il raconte

Né avec un handicap, Nouh Latoui a été donné pour mort par les médecins et abandonné par son père. Cette année, à 25 ans, il a pourtant achevé son service militaire et se présente au conseil communal lausannois. Rencontre.
30.12.2025, 08:5030.12.2025, 11:48
Julian Spörri / ch media

«Rompez, marche!» Chaque année en Suisse, des milliers de soldats terminent leurs cours de répétition. En 2025, Nouh Latoui faisait partie du lot. Sauf que le jeune homme de 25 ans n’a pas quitté les rangs en marchant, mais en roulant. Ce Romand est le premier soldat de l’armée suisse en fauteuil roulant. En 2026, il se présente comme candidat PS au conseil communal à Lausanne.

Cet été, le chef de l’armée, Thomas Süssli, s’était enthousiasmé sur Linkedin:

«Je suis fier de vous. Et fier que la première recrue en fauteuil roulant ait servi sous mon commandement»

Un compliment qui fait encore chaud au cœur de Nouh Latoui. Depuis son enfance, le jeune homme rêvait de faire l’armée. A cause de sa paraplégie, le chemin pour y parvenir a toutefois été semé d’embûches, comme beaucoup d’autres aspects de sa vie.

Un combat pour survivre

Le 27 janvier 2000, une femme donne naissance à son quatrième enfant à Lausanne. Après deux filles et un garçon, c’est à nouveau un fils, Nouh, qui vient au monde. Il naît avec un spina bifida, une malformation de la colonne vertébrale, aussi appelée «dos ouvert».

Cette anomalie peut être favorisée par une carence en acide folique durant la grossesse. Chez le petit Nouh, les médecins diagnostiquent sa forme la plus grave, et l’abandonnent pratiquement. Nouh Latoui raconte:

«A ma naissance, les médecins me donnaient entre trois jours et trois semaines à vivre»

Son père aussi lui tourne le dos. Le jeune homme explique:

«Il ne voulait pas s’occuper d’un fils handicapé et a quitté la famille peu après ma naissance»

Nouh prononce ces mots sans rancœur. Il a digéré l’histoire de ce père qui vit seulement à quelques kilomètres, mais avec lequel il a pris ses distances. Il y a quelques années, il a changé de nom de famille pour prendre celui de sa mère.

C’est elle qui l’a soutenu lors des quarante opérations qu’il a déjà subies. D’autres vont suivre. Mais Nouh Latoui refuse de se laisser abattre. Il résume:

«La vie m’a été donnée pour que je la vive»

Encore faut-il qu’on l’y autorise.

Protester contre l’exclusion

Dans le quartier lausannois d’Eterpeys, les immeubles s’alignent les uns après les autres. Le bruit de l’autoroute voisine dérange peu les enfants. L’essentiel, c’est d’avoir un terrain de football et de basket. Les barrières en bois de ces installations empêchent les ballons de s’échapper, mais aussi les personnes en fauteuil roulant d’y entrer.

Le terrain de football et de basket-ball dans le quartier Eterpeys à Lausanne.
Le terrain de football et de basket-ball dans le quartier Eterpeys à Lausanne.Image: Elizabeth Desintaputri

Du moins, c’était le cas jusqu’en 2017. Cette année-là, la ville réagit enfin et enlève une barre métallique derrière le but et rend le terrain, construit en 2003, accessible aux personnes handicapées. Nouh Latoui peut désormais jouer lui aussi, par exemple comme gardien. Il raconte:

«Etre exclu du terrain quand on est enfant, c’est très dur»

Ce ne sera pas la seule mise à l’écart dans le sport. Après plusieurs années de unihockey en fauteuil roulant électrique, le Powerchair Hockey, on lui retire sa licence de jeu. Motif, il aurait trop de force pour une personne en situation de handicap, raconte Nouh Latoui, dont les bras feraient pâlir plus d’un habitué de la salle de sport. Il dénonce:

«Même dans le sport pour personnes handicapées, il y a de la discrimination»

Il aura beau protester, cela n’y changera rien. Le Powerchair Hockey est conçu pour des personnes lourdement atteintes, dépendantes d’un fauteuil électrique au quotidien. Pour obtenir une licence, il faut passer par un processus de classification médicale. Verdict pour lui: «non éligible», confirme la fédération.

Une lutte pour achever son service militaire

Avant ses 18 ans, Nouh Latoui reçoit l’invitation à la journée d’orientation. Sur place, un officier lui glisse:

«Vous voulez vraiment aller à l’armée? Ça va être très compliqué»

Ce qui ressemble à un conseil bienveillant devient plus brutal lors du recrutement, quelques mois plus tard. Le médecin militaire l’aurait traité de «fou» et accusé de nier son handicap, affirme Nouh Latoui. Verdict: «inapte».

Le garçon, dont les parents sont d’origine algérienne, refuse d’en rester là. Il est pourtant exonéré de la taxe de service en raison d’un taux d’invalidité supérieur à 80%. Il sollicite l’aide juridique de l’organisation de défense des personnes handicapées Inclusion Handicap, et dépose un recours de sept pages. Il faudra deux ans et des dizaines d’entretiens avec des médecins et l’armée pour que la décision soit annulée.

Son avocat, Cyril Mizrahi, se souvient:

«Au début, il était traité comme un extraterrestre. L’armée n’était tout simplement pas préparée à une telle situation»

Il souligne toutefois que l’institution a, avec le temps, fait preuve d’une approche de plus en plus orientée vers les solutions, y compris pour l’intégrer dans le quotidien du centre de recrutement de Payerne.

Durant sa formation, Nouh Latoui dispose d’une chambre individuelle à la caserne. Une douche adaptée est aménagée au sous-sol. Comme il a besoin de plus de temps le matin pour se laver et s’habiller, il se lève plus tôt que les autres. Il explique:

«Je voulais m’adapter autant que possible à l’armée, et non l’inverse»

Il se sent bien intégré, même si les allusions à son handicap ne disparaissent pas complètement.

D’autant que, ironie du sort, la recrue paraplégique travaille au bureau chargé des tâches administratives, et transmet aussi des décisions concernant l'inaptitude des candidats. Un jeune homme recalé à cause d’un petit kyste à la main lui a lancé: «Si moi je suis inapte, alors toi, qu’est-ce que tu es?» Nouh Latoui affirme qu'il ne peut pas lui en vouloir.

Nouh Latoui en service au centre de recrutement de Payerne.
Nouh Latoui en service au centre de recrutement de Payerne.Image: dr

La révolte contre les salaires au rabais

De retour de l’école de recrues, Nouh Latoui est épuisé. Il demande une semaine de congé à son employeur, mais celui-ci la lui refuse. Le Lausannois, qui travaillait comme webdesigner dans un atelier protégé et était payé 2 francs 50 de l’heure, décide donc de démissionner.

«Au mieux, j’aurais pu monter à 5 francs de l’heure, pour des journées de travail normales»

Depuis, il vit de sa rente d’invalidité et consacre son énergie à la politique.

Un combat d'un nouveau genre en vue

Devant l’hôtel de ville de Lausanne, l’agitation est permanente. Certains se pressent vers l’administration, d’autres flânent au marché. Tous, en revanche, doivent composer avec les pavés, un terrain difficile pour une personne en fauteuil roulant. «Une fois, ma roue s’est coincée dans une rigole et j’ai basculé. Heureusement sans me blesser», se souvient Nouh Latoui, attablé au café en face de l’hôtel de ville.

A l’avenir, il espère pourtant emprunter plus souvent ce chemin. Il se présente aux élections de mars pour le conseil communal lausannois.

Un homme qui rêvait tant de faire l’armée doit forcément être proche d’un parti de droite, pourrait-on penser. D’autant que Nouh Latoui affirme: «J’aime la rigueur militaire.»

Le jeune homme est pourtant membre du Parti socialiste depuis des années. Il juge l’armée indispensable au vu de la situation mondiale, alors même que le programme du PS prône sa suppression. En bon soldat de parti, il s’oppose en revanche aux coupes dans le social au profit de l’armée. Et préférerait un avion de combat européen au modèle américain.

En campagne communale, Nouh Latoui met toutefois d’autres thèmes en avant. L’accessibilité, la justice sociale et des conditions de travail humaines. Il lance:

«Qu’il s’agisse de personnes handicapées, de seniors ou de personnes touchées par la pauvreté, réduire les discriminations envers les plus vulnérables est devenu le combat de ma vie.»

La marche sera encore longue.

Nouh Latoui s'engage pour que les arrêts de bus soient accessibles aux personnes à mobilité réduite. Dans son canton, seuls 9% des arrêts répondent à cette exigence.
Nouh Latoui s'engage pour que les arrêts de bus soient accessibles aux personnes à mobilité réduite. Dans son canton, seuls 9% des arrêts répondent à cette exigence.Image: Elizabeth Desintaputri

Traduit de l'allemand par Joel Espi

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