Le 5 novembre prochain, les Etats-Unis éliront le 47e président de leur histoire. Tout laisse entendre qu'on se dirige vers un duel entre Joe Biden et son prédécesseur, Donald Trump. Un combat entre deux hommes âgés, dont l'issue aura de très profondes répercussions au niveau mondial.
La potentielle victoire de Donald Trump inquiète et est décrite comme un danger pour l'Etat de droit et la stabilité mondiale. C'est, du moins, ce qu'affirme Joe Biden, qui se pose en gardien des institutions et de la démocratie, face au chaos incarné par son rival. Qui vient, par ailleurs, d'être jugé coupable de 34 chefs d'accusation.
Le choix peut sembler facile, mais il ne l'est pas. «Je trouve que chaque élection présidentielle aux Etats-Unis est difficile», affirme Hannah, jeune Américaine qui vit en Suisse depuis 2015. «Cette fois, c'est encore pire». Pour elle et son mari Hans, également originaire des Etats-Unis, le choix du nom à glisser dans l'urne sera tout sauf évident.
Le couple, qui n'adhère ni au parti républicain ni au parti démocrate, avait voté Biden en 2020, sans grand enthousiasme. Aujourd'hui, c'est différent, bien que leur opinion sur le candidat du GOP soit très claire. «Trump est un autocrate, un dictateur, un tyran», résume Hans. «Cette fois-ci, il n'aura absolument rien à perdre. Il est très dangereux, il a déjà déstabilisé notre démocratie et dérouté le parti républicain», déclare-t-il.
Pas de quoi les pousser automatiquement à voter pour Joe Biden, toutefois. «Ce n'est pas une personne qui inspire la confiance ou qui porte une vision à laquelle je peux m'attacher», poursuit Hans.
«Ça va être vraiment dur de cocher le nom de Biden dans le bulletin de vote», abonde sa femme. Pour elle, ce rejet a des racines plus profondes. En tant que femme musulmane d'origine égyptienne, Hannah raconte avoir eu beaucoup de problèmes à se faire accepter par les autres Américains. «J'ai vécu de nombreuses expériences négatives liées à mon identité», complète-t-elle.
Par conséquent, tout ce qui se passe actuellement à Gaza - «un massacre perpétré avec l'aval des Etats-Unis» - la touche de très près. «J'ai l'impression que Biden me déteste, qu'il déteste les personnes comme moi», affirme-t-elle.
Pas sûr, selon elle, que Trump serait pire que l'actuel locataire de la Maison-Blanche sur ce point. Pourtant, pendant son premier mandat, le républicain avait exprimé son soutien indéfectible pour Israël à de nombreuses reprises. En 2018, il avait même reconnu Jérusalem comme capitale de l'Etat hébreu, marquant une importante rupture diplomatique. «Le problème de Trump, c'est qu'il est imprévisible», analyse Hannah. «C'est pour cette raison que je dis qu'il est dangereux, car on ne sait pas ce qu'il pense ni ce qu'il va faire. Avec Biden, au moins c'est clair».
Pour ces raisons, complète-t-elle, «voter pour Biden sera émotionnellement très difficile pour moi». Au point où elle s'est même demandé si elle allait voter tout court. Une première. «J'y pense chaque jour, et j'ai envisagé de ne pas le faire», confie-t-elle.
«Je pense que beaucoup d'Américains se posent les mêmes questions, se demandent s'il faut voter ou pas», développe la jeune femme. Hannah dit en avoir parlé avec beaucoup d'amis qui, malgré leurs différentes identités, font des «réflexions similaires».
Son mari ne l'entend pas de cette oreille. Pour lui, le vote est «une obligation civique». «Je vais devoir voter», souligne-t-il. Quand sa femme lui a fait part de son hésitation, il a «essayé de comprendre comment elle vit ce qui est en train de se passer».
«Nous avons des vécus différents. Contrairement à moi, Hannah a été confrontée à la discrimination aux Etats-Unis. Je pense que son doute est fondé», nuance-t-il. Avant d'ajouter:
«Je pense que nous sommes plus ou moins d'accord maintenant», poursuit-il. «Plus le temps passe, plus l'on s'approche de novembre, plus je me dis que c'est nécessaire», lui fait écho sa femme. «Je suis de plus en plus convaincue qu'il faut voter, mais je sais que ça va être un moment vraiment difficile.»
Ce qui lui a fait changer d'avis, c'est le fait que Trump est «vraiment dangereux». «Pas seulement pour moi en tant qu'Arabe, mais pour l'avenir des Etats-Unis», estime la jeune femme. Qui maintient que «choisir le candidat le moins pire est un jeu risqué».
«Si je n'ai que ces deux choix-là, je me vois voter pour Biden, malgré tout», conclut Hans. «Ecrire le nom d'une troisième personne que l'on ne verra jamais ne sert pas à grand-chose». Le couple regrette l'absence de «leaders plus jeunes et plus progressistes, dans lesquels une plus grande partie de la population pourrait se voir». Pourtant, quand on leur demande s'ils auraient pu soutenir un candidat qui s'est déjà retiré de la course à la présidence, la réponse est immédiate et unanime: «Non».
«Tous les candidats sont finalement assez similaires, à chaque élection», affirme Hannah. Selon elle, le problème est plus large, et se situe au niveau du système. Plus précisément, le fait que celui-ci soit structuré autour de deux partis seulement.
Difficile, dans ces conditions, de se sentir représenté. «Les républicains sont clairement fous, mais je trouve les démocrates paresseux», estime la jeune femme. «Ils se contentent de s'opposer à Trump, le laissant faire tout le travail». Elle ajoute:
Hans partage ce constat. «J'ai fait des études en sciences politiques, le fait que le système ne marche pas a toujours été une évidence», indique-t-il. «C'est un système bizarre, archaïque. Et, malheureusement, je ne pense pas qu'on va le changer bientôt.»
Probablement pas avant le 5 novembre, en tout cas. A la question de savoir comment ils imaginent l'issue du vote, Hans devient soudain circonspect. «J'hésite un peu à répondre parce qu'en 2016, on s'était tous dit qu'il n'y avait pas moyen, que personne n'allait voter pour lui, qu'il était un fou», retrace-t-il. «Le lendemain, on était tous en état de choc.»
Hannah partage cette prudence, et affirme qu'elle préfère également éviter les pronostics. Ce qui ne va pas les empêcher de suivre les élections, mais pas minute par minute. «A chaque élection, je suis de moins en moins intéressée», note la jeune femme.
Le constat général reste amer. «Je n'ai pas beaucoup d'espoir, quoi qu'il arrive», résume Hannah. «Si Trump n'est pas élu, on sera peut-être contents, mais pour moi, ça reste triste.»
Reste à savoir dans quel état d'esprit les deux Américains vont suivre les événements. Après un long silence, Hans répond: «Avec de la peur».