«Les médecins devraient être joignables en dehors des heures de bureau»
Arnaud Perrier, retraité depuis 2025, était médecin en médecine interne aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et professeur à l’Université de Genève. Pendant dix ans, il a dirigé les HUG et siégé à la commission d’éthique clinique. Cette année, il a pris la présidence de l’Académie suisse des sciences médicales. Interview.
La qualité de la médecine en Suisse est reconnue comme l’une des meilleures au monde. Mais si l’on compare les performances aux coûts, le pays se classe avant-dernier parmi dix pays occidentaux. Seuls les Etats-Unis font pire. Notre système est-il trop coûteux pour ce qu’il offre?
Arnaud Perrier: Nous dépensons certes beaucoup, mais pas de façon disproportionnée. Avec environ 12% du PIB, nos dépenses restent alignées sur celles d’autres pays riches.
Tout le monde se plaint de la croissance de l’administration. Pourquoi n’arrive-t-on pas à la réduire?
Il s’est développé au fil de l’histoire. Selon moi, il y a trois leviers à actionner.
Le premier?
Le premier point concerne les urgences. Trop de personnes s’y rendent pour des problèmes qui ne sont pas urgents, souvent parce qu’elles ne savent pas vers quel médecin se tourner en dehors des heures de consultation classiques.
Mais les statistiques montrent une baisse des cas bénins.
Il est vrai que les cas bénins sont en diminution. Mais ce n’est pas là le cœur du problème. Beaucoup de patients se rendent aux urgences pour des problèmes médicaux sérieux, qui ne constituent pas pour autant des urgences vitales. Et comment leur en vouloir? Entre le travail et la garde des enfants, il est souvent impossible de consulter un médecin pendant la journée.
Quelle solution proposez-vous ?
Une médecine de premier recours facilement accessible et organisée en réseaux, intégrant télémédecine, conseil en pharmacie et meilleure répartition des tâches entre médecins et soignants.
Le problème, c'est que cela concernerait surtout ceux qui sont déjà très sollicités: médecins de famille, généralistes, pédiatres. Leur engagement doit être valorisé, notamment financièrement. Ceux qui restent ouverts jusqu’à 23h doivent être justement rémunérés.
Quelle est la deuxième cause d’inefficacité ?
La documentation. Chaque consultation, geste ou prescription doit être consigné. C’est essentiel pour la continuité et la qualité des soins. Mais une bonne documentation peut aussi être concise: un compte rendu clair de scanner ne nécessite pas un roman. Il faut donc apprendre aux étudiants à documenter de manière efficace.
Et le troisième point?
La justification auprès des assurances. Certains médecins passent une grande partie de leur temps à motiver les prises en charge.
Avec la hausse des primes, les caisses veulent savoir si l’argent est bien utilisé.
Oui, cependant:
Il a créé un climat de méfiance: les médecins se sentent suspectés d’exploiter le système. Cette suspicion mine leur motivation, et certains quittent même la profession.
Comment améliorer cela?
En rendant transparents les traitements efficaces et ceux qui ne le sont pas. Le seul but du système de santé est d’améliorer l’état des patients. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il y a un problème.
Cela semble logique. Pourquoi cela n’a-t-il pas encore été mis en pratique?
Parce que nous n’exploitons pas suffisamment les données pour évaluer le réel impact des soins. Comparez avec le Danemark: chaque étape, de la grossesse à la fin de vie, est documentée, permettant d’identifier ce qui fonctionne et pour qui. En Suisse, la méfiance envers la sécurité des données complique la tâche. Mais un dossier électronique du patient serait un pas essentiel.
Parlez-vous d'une IA capable d’interpréter les radiographies plus efficacement que les radiologues?
Pas exactement. Je pense surtout à l’IA administrative: des modèles linguistiques qui résument automatiquement les consultations, réduisant la charge administrative et libérant du temps pour le patient.
Les patients seraient sûrement soucieux que leur dossier médical se retrouve dans ChatGPT, et donc chez Big Tech, sur des serveurs américains.
Bien sûr, c’est d’ailleurs quelque chose d’interdit. Même les cas anonymisés ne peuvent être transmis à ces systèmes, car il est toujours possible de remonter à l’identité d’un patient. Il faut donc rester extrêmement prudent.
Comment aller de l'avant malgré tout?
En développant des modèles hébergés sur des serveurs suisses, entraînés avec des données locales. Cela prendra cinq à dix ans, mais c’est indispensable.
Abordons un sujet sensible: la médecine de pointe. De plus en plus de thérapies font les gros titres, car un seul traitement peut coûter plusieurs centaines de milliers de francs, parfois sans réel bénéfice supplémentaire. Quel avenir pour ce type de thérapie?
C’est un vrai défi.
Certaines interventions, comme le traitement d’urgence d’un AVC, sont très efficaces. D’autres sont extrêmement coûteuses et n’apportent parfois que peu d’amélioration. Il faut donc cibler ceux qui en bénéficieront vraiment. Mais qui fixe la limite, et comment?
Vous avez une réponse?
Personne ne peut décider seul; ni médecins, ni politique, ni industrie, ni assurances. Cette discussion doit se faire avec l’ensemble de la population. Aujourd’hui, elle est largement évitée, car elle est difficile, mais inévitable.
L’Académie suisse des sciences médicales souhaite inscrire la santé dans la Constitution fédérale. Pourquoi?
Parce que la santé est un enjeu central, mais n’est pas constitutionnellement protégée. Aujourd’hui, et depuis 30 ans, la politique de santé repose presque exclusivement sur la LAMal, qui garantit couverture et prestations de base. Mais la LAMal reste une loi sur les flux financiers, pas sur la santé. Elle ne suffit pas pour définir une stratégie nationale.
Que devrait prévoir la Constitution ?
Elle devrait établir une vision commune de ce que l’on entend par «santé» et définir les droits que la société souhaite garantir à tous.
Aujourd’hui, ce principe n’est pas respecté: en 2023, un quart de la population a renoncé à des services de santé pour des raisons financières.
Mais pourtant, sept millions de Suisses prennent des médicaments sur ordonnance.
C’est vrai, mais cela ne reflète qu’une partie de la réalité. La prévention primaire, comme l'alimentation et l'activité physique, reste insuffisante et ne touche pas toute la population. Il en va de même pour la prévention secondaire, qui vise à limiter la progression ou les conséquences de maladies existantes, comme l’hypertension. De nombreuses personnes ne prennent pas leurs médicaments, souvent par méconnaissance, ce qui montre que l’accès aux soins ne suffit pas à garantir une santé optimale.
La prévention a peu de soutien politique: les financements ont été récemment supprimés et une loi sur la prévention avait échoué il y a dix ans.
Oui, car ses effets se voient seulement des années plus tard. C’est le cas avec l’obésité et les nouveaux traitements. La discussion doit inclure non seulement le coût immédiat, mais aussi les économies potentielles à long terme.
Une étude récente de l’assureur allemand AOK montre en effet que la Suisse est peu performante en matière de prévention par rapport à nos voisins européens. Pourtant, l’espérance de vie y est plus élevée qu’ailleurs. Ne surestimez-vous pas l’importance de la prévention?
Non. L’espérance de vie en Suisse résulte de la richesse, de la stabilité, d’un environnement propre et d’une médecine de qualité. Pas de la prévention. Un tiers de la population est en surpoids, le tabac tue plus que la moyenne, et notre consommation d’alcool est préoccupante. Autant de signaux d’alerte clairs.
Des critiques craignent qu’un article constitutionnel entraîne une centralisation. Aujourd’hui, les cantons sont responsables de la santé. Souhaitez-vous leur retirer leur pouvoir?
Non. Une centralisation totale serait absurde. Le Danemark a essayé cela, avec des conséquences problématiques. Un canton de montagne a évidemment besoin d’une infrastructure différente de celle de Zurich. Mais certains domaines doivent être gérés au niveau national.
Par exemple?
L’admission des étudiants en médecine. Aujourd’hui, chaque université décide elle-même du nombre d’étudiants qu’elle accepte, alors que ce chiffre devrait être déterminé en fonction des besoins nationaux.
Ainsi, quelqu’un peut devenir cardiologue alors qu’il y en a déjà, par exemple, cent, alors que seulement quarante seraient nécessaires. Cela n’a aucun sens. De même, chacun peut ouvrir son cabinet au centre-ville de Zurich, alors que la ville est déjà bien pourvue, tandis que le Val-de-Travers ou un village de montagne dans les Grisons souffrent d’un manque de médecins.
Vous voulez donc imposer où chacun doit travailler?
Non, la contrainte pure est mauvaise. Mais on ne peut pas laisser ce choix uniquement aux préférences individuelles.
Traduit et adapté de l'allemand par Léon Dietrich
