Crans-Montana doit se relever: plus d'un milliard est en jeu
Un vieil homme, assis à la table du coin de ce troquet de montagne avec sa femme, peste, en traitant le président de la commune de Crans-Montana de tous les noms d'oiseaux: «il n'aurait pas dû attendre si longtemps avant de s'excuser!», lance-t-il entre autres. Le couple déguste un verre de vin dans cet endroit authentique, un de ces lieux avec un comptoir en bois et des photos de sport aux murs, où le robinet à bière coule à flots dès le petit matin.
Tout le monde s'y est mal pris, dans cette histoire, peste encore l'homme. L'État avec sa «négligence», les Italiens «avec leurs accusations», les avocats «avec leurs excuses». La police qui «laisse fuiter des détails partout». Tout ça uniquement pour déstabiliser Crans-Montana, son village, tonne-t-il. Sa femme acquiesce et boit une gorgée de vin.
Ce week-end, Crans-Montana accueille la Coupe du monde de ski. Quelques jours avant l'événement, ce sont surtout les panneaux de circulation qui nous le rappellent. Les rues sont aussi désertes que d'accoutumée, les semaines entre le Nouvel An et les vacances de février. Parfois quelques quidams se promènent, quelques équipes de tournage traversent le village.
Sur les panneaux d'affichage du village trônent des avis de deuil et des invitations à des hommages. Devant un restaurant, on peut lire:
Un haut lieu de luxe en Valais
Avant d'être un même village, Crans-Montana a longtemps été un amas de plusieurs entités distinctes du haut plateau au-dessus de Sierre – les communes plus connues étant Crans-sur-Sierre et Montana.
A partir de 1901, de nombreux sanatoriums pour patients tuberculeux ont été construits à Montana. Ainsi, en dix ans, Montana est devenu une station thermale réputée, reliée à la vallée par un téléphérique.
Le sport connaissait alors un essor à Crans-sur-Sierre. En 1907, un restaurant de golf a été inauguré, et «Crans» est devenu un centre de golf alpin. Le village a aussi été un pionnier dans le domaine du ski: en 1936, le premier téléski de Suisse y a été inauguré.
Des célébrités du monde entier
Rapidement, des skieurs de toute l'Europe se sont précipités sur l'ensemble du plateau. Dans les années 1950, le nombre de cas de tuberculose a diminué. Crans-Montana s'est orienté vers les sports d'hiver, de manière générale. Plus précisément: vers les sports de luxe. À cette époque, les premiers appartements de vacances ont vu le jour en Valais.
Des célébrités du Royaume-Uni, de France, d'Italie et des États-Unis se sont offert des chalets et des résidences d'hiver dans ce paradis du ski. L'apogée de ce boom a été marquée par le Championnat du monde de ski, en 1987: un méga-événement qui a rapporté aux Suisses 14 médailles au total, et a consolidé la réputation de Crans-Montana à l'international.
Aujourd'hui encore, des photos dédicacées accrochées dans les bars et cafés rappellent cette époque dorée, avant que les villages ne se rapprochent. En 1997, une association touristique commune a été créée. Vingt ans plus tard, quatre des villages ont fusionné en une nouvelle commune: Crans-Montana. Elle continue de grandir, depuis.
Des millions de francs en jeu
Ces vingt dernières années, des dizaines d'immeubles en béton et en verre ont été construits sur le plateau, et des bâtisses continuer de sortir du sol aujourd'hui. Des entrepreneurs étrangers investissent beaucoup d'argent dans cette petite ville alpine. Dans les cinq prochaines années, 30 millions de francs doivent être consacrés aux remontées mécaniques. Des «méga-projets» sont aussi prévus dans la commune, dont un centre thermal, pour un total de 1,6 milliard de francs. De plus, un autre centre de village doit voir le jour, un «Resort Village» comme on l'appelle déjà.
Le recul des investisseurs russes, américains ou tchèques provoquent par ailleurs régulièrement des remous. Au final, ce sont beaucoup eux qui renflouent les caisses des hôtels de luxe, des boutiques et des cliniques. Qui facilitent les constructions de terrains de golf et de pistes de ski – et qui permettent à Crans-Montana de poursuivre sa croissance.
Ce sont aussi les enfants de ces clients qui ont été victimes de l'incendie du Nouvel An au Constellation, qui a coûté la vie à 40 personnes et en a blessé plus de cent. Depuis maintenant un mois, la recherche de la vérité l'attribution des responsabilités sont en cours. Les exploitants du bar pointent du doigt tantôt leurs serveuses, tantôt les ouvriers du bâtiment, ou encore les autorités; la commune parle d'erreurs, mais n'évoque jamais qui aurait pu les commettre. Le président de la commune Nicolas Féraud ne présente ses excuses que trois semaines plus tard.
Mais parallèlement à ces discussions parfois animées, le village est en deuil. Presque personne ne veut parler aux journalistes, encore moins à visage découvert. Car cela se retourne toujours contre soi, dit-on ici.
Des événements impactés
40 ans après le Championnat du monde de 1987, Crans-Montana organisera à nouveau un Championnat du monde de ski. L'événement doit attirer des dizaines de milliers de personnes en Valais en février 2027. Mais on sait, désormais, que ce Championnat tombera pendant la période de deuil, ou de commémoration, l'an prochain; tout comme la Coupe du monde de ce week-end.
Le programme autour de cette la Coupe du monde 2026 a été réduit. En dehors de la zone d'arrivée, il n'y a pas de concerts, pas de célébration des médailles, pas de retransmissions sur grand écran.
Bruno Huggler est directeur du tourisme à Crans-Montana depuis plus de 10 ans. Il hausse les épaules. Tout ne peut pas se dérouler comme d'habitude: «Ce n'est pas le bon moment pour ça.»
Un équilibre délicat
C'est un équilibre délicat entre l'état d'exception et le tourisme qui doit, tant bien que mal, continuer à tourner. Mais avec respect quant au drame, explique le responsable.
Bruno Huggler navigue entre deuil et détermination discrète. Dans les jours suivant l'incendie, son organisation décrète elle aussi une situation exceptionnelle. Toutes les fêtes dans les bars sont annulées, même si la plupart des clients restent dans la station.
Entre-temps, l'activité s'est normalisée, confie cependant Bruno Huggler. Les demandes des clients passent des contacts d'urgence et des cérémonies funéraires, au programme quotidien habituel.
«Notre crédibilité n'est pas remise en cause»
Depuis l'incendie, des réservations ont été annulées ou reportées, dit Bruno Huggler. Parce que des entreprises ont annulé leurs événements avec des clients, ou parce que des visiteurs n'étaient pas sûrs qu'il soit approprié de venir passer des vacances au village par les temps qui courent. Ce que cela signifie pour les vacances de février à venir reste en suspens. Mais Bruno Huggler ne s'attend pas à de grands changements à moyen terme. L'incendie est perçu comme un événement tragique isolé, dit-il.
Mais l'événement est resté présent lors de la Coupe du monde. Au début des courses féminines, un recueillement a eu lieu, les athlètes ont déposé des fleurs devant le Constellation, dont les fenêtres sont depuis longtemps recouvertes de planches. Une jeune étudiante a annoncé organiser une marche blanche samedi. Sur les pistes de ski, des messages de recueillement remplacent la publicité. Mais les courses doivent continuer: si annulations il y a, c'est pour des raisons météorologiques.
Ce qui s'est passé au petit matin du 1er janvier ne peut pas effacer tout le reste, dit Bruno Huggler. Crans-Montana dispose d'une infrastructure qui fonctionne bien, d'une base solide. Pour les 15 000 habitants de la commune, il y a désormais 12 000 propriétaires de résidences secondaires, qui ne vont pas tourner le dos à l'endroit du jour au lendemain. Il faut continuer, dit Bruno Huggler, malgré tout continuer à regarder vers l'avenir. La Coupe du monde ramène des gens à Crans-Montana, «et c'est aussi une bonne chose», soutient-t-il.
