«D'un coup, elle se mettait à hurler»: battu par sa femme, il raconte
«J'ai envoyé la demande de séparation par la poste aujourd'hui», confie Frank*. Il ne peut pas s’en réjouir. Le regard vide, il fixe la tasse de café qu’il tient entre ses mains lorsqu’il ajoute:
Frank parle de son épouse Cynthia*. Ils ont vécu ensemble pendant vingt ans, dont neuf ans de mariage. Il s’était imaginé finir sa vie à ses côtés. Mais il n’en sera rien. A 69 ans, il vit depuis un mois au «Zwüschehalt» à Lucerne, l’un des trois seuls refuges protégés de Suisse destinés aux hommes victimes de violences domestiques.
Un quotidien rythmé par les crises de colère
Installé dans un café, Frank raconte son histoire. Il parle lentement, pèse soigneusement chaque mot, comme il a appris à le faire au cours des vingt dernières années. Avec Cynthia, un mot de travers, une intonation mal placée, un mauvais regard suffisait à la faire exploser. Il se souvient:
Même les voisins l’avaient indirectement interpellé à propos du bruit à la maison. Les crises de rage de Cynthia, comme Frank les appelle, pouvaient durer des heures: des heures durant lesquelles elle l’insultait, le menaçait, lui souhaitait de mourir, lui faisait des reproches. Frank dit, la voix brisée:
Frank n’arrive plus à répéter tout ce qu’elle lui lançait au visage dans ses accès de colère. C’était trop, trop blessant, trop accablant. Il sait seulement:
Pourtant, Frank tient à préciser: «Il y a aussi eu de beaux moments». Même beaucoup de très beaux moments. Mais les périodes de calme ne duraient jamais. Vers la fin, pas même une semaine.
Ce que Frank a vécu est de la violence domestique. Et il n’est pas un cas isolé. Selon les statistiques policières fédérales, 11 849 personnes ont été victimes de violences domestiques l’an dernier, un chiffre dont le nombre réel serait bien plus élevé. Depuis des années, environ 30% des victimes sont des hommes.
Une violence démesurée et incessante
La violence domestique ne commence pas seulement avec des coups. Elle prend de nombreuses formes et reste souvent difficile à reconnaître de l’extérieur. Rien qu’au premier semestre 2025, 18 féminicides ont été recensés en Suisse. Dans cet article, nous aimerions montrer à quel point il est difficile pour les victimes de partir.
Si Frank n’avait pas commencé ces dernières années à documenter les incidents pour lui-même, il n’en garderait aujourd’hui que peu de souvenirs. Sur son téléphone, il montre des captures d’écran d’une semaine durant laquelle Cynthia lui a envoyé des centaines de messages: des messages haineux, des reproches, des menaces de mort. Il peut aussi montrer des photos de griffures et de bleus qu’elle lui a infligés, ainsi que des rapports médicaux attestant de ses blessures.
Pourtant, tout avait bien commencé. Après son divorce avec sa première épouse, Frank a voyagé en Amérique du Sud. C’est là qu’il a rencontré Cynthia, de dix ans sa cadette. Ils sont tombés amoureux. De retour en Suisse, Cynthia l’a surpris en l'y rejoignant. Ils ont commencé une relation, et, peu après, Cynthia est tombée enceinte. Frank confie:
Mais il a accepté la situation et s’est réjoui de son fils et de la vie de famille.
Des premiers signes sous-estimés
Des signes de comportement abusif étaient déjà présents très tôt. «Mais je minimisais tout». Il a déjà eu la puce à l'oreille lorsque leur fils avait environ un an. Un midi, en rentrant du travail, Frank entendait déjà Cynthia crier depuis l’extérieur de l’immeuble.
Dans l’appartement, c’était le chaos: des restes de nourriture sur les murs, l’enfant en pleurs, Cynthia qui hurle et qui lance des objets. Frank a tenté de la calmer, en vain. «Je me suis inquiété pour elle», dit-il. Il a donc appelé le médecin de garde, qui ne pouvait venir que le soir. Juste avant son arrivée, Cynthia a quitté l’appartement: elle ne voulait pas voir de médecin.
Frank a alors pris un nouveau rendez-vous pour elle. Sur le trajet, Cynthia est de nouveau entrée dans une rage démesurée, a ouvert la portière et tenté de se jeter hors de la voiture en marche. Frank raconte:
La police est intervenue à plusieurs reprises
Dans ses notes, Frank peut lire que des objets volaient fréquemment dans l’appartement. Il a dû acheter plusieurs fois un nouveau téléphone à Cynthia parce qu’elle le jetait contre une fenêtre, sur des meubles ou au sol. Elle aurait même brisé le pare-brise de sa voiture deux fois.
La police a dû intervenir à plusieurs reprises pour calmer la situation. Frank n'a porté plainte pour voies de fait qu'une seule fois, après qu'elle l'a giflé et donné des coups de pied dans les deux tibias. Elle a été condamnée à une amende… que Frank a finalement dû payer lui-même, faute de revenus de Cynthia.
Une autre fois, c’est Cynthia qui a porté plainte contre lui, l’accusant de l’avoir frappée. Frank le reconnaît. Mais auparavant, elle l’avait frappé trois fois au visage. Cet incident fut le seul où il s’est défendu physiquement. Il se défendait aussi de moins en moins verbalement face à ses reproches, car cela ne faisait qu’aggraver la situation.
A la recherche d'explications
Comment la personne qui lui disait «Je t’aime» pouvait-elle en même temps lui lancer «J’espère que tu vas mourir»? Frank déclare:
Pour tenter de comprendre, Frank a scindé la personnalité de Cynthia en deux: d’un côté, la femme aimante, drôle et séduisante dont il était tombé amoureux; de l’autre, la femme qui a des accès de rage, vindicative. Il pensait que cette dernière n’apparaissait que parce qu’elle allait mal et qu’il suffisait qu'il lui offre le bon soutien.
Une illusion, comme l'explique Claudia Wyss, responsable du service de lutte contre la violence domestique en Argovie. Elle travaille avec des victimes et des auteurs de violences et observe souvent que les victimes cherchent des explications, tandis que les auteurs de violences suivent un schéma clair:
Ainsi, la responsabilité est reportée sur la victime.
Pendant plusieurs années, Frank a fréquenté un groupe d’entraide pour proches de personnes atteintes de troubles bipolaires, espérant apprendre à mieux soutenir Cynthia. L’aide a été limitée. On parlait surtout de poser des limites et de s'éloigner de la personne, ce qui était difficile dans la pratique. L’idée d’un trouble bipolaire était une hypothèse personnelle; aucun diagnostic médical n’a jamais été posé.
Une spirale de violence typique
Frank ne sait plus combien de fois il a fui chez des amis, de la famille ou dans une caravane parce qu’il n’en pouvait plus. Il se souvient seulement:
Mais à chaque fois, ils se retrouvaient pour parler, et Cynthia redevenait soudain aimante, comme au début. «Cela me redonnait de l’espoir», dit Frank. Alors il restait, à chaque fois, malgré les mises en garde de son entourage.
Ce schéma est bien connu des spécialistes: on l'appelle la spirale de la violence. Claudia Wyss explique:
Mais la paix ne dure jamais. L'experte poursuit:
Il est extrêmement difficile de sortir de cette dynamique qui rend dépendant. C'est pourquoi la plupart des victimes de violence domestique ont besoin de plusieurs tentatives avant de parvenir à se séparer.
Même aujourd’hui, Frank affirme qu'il ne veut pas vraiment de cette séparation. Mais il n’avait plus le choix.
Le signal d’alarme de la médecin
Le tournant a eu lieu en septembre. Après une dispute, Frank a ressenti une douleur aiguë à l’œil gauche. Sa médecin a diagnostiqué une veine éclatée et une hypertension sévère.
Sa médecin, qui avait déjà documenté plusieurs blessures causées par Cynthia, lui a donc recommandé une nouvelle fois de se séparer d'elle. Frank raconte:
Cela a été pour lui un électrochoc.
Début octobre, après une nouvelle altercation, Frank a d’abord habité chez des proches, puis au refuge où il vit toujours.
Résister à la tentation d'une nouvelle chance
Il n'a toutefois pas encore complètement échappé à l'emprise de Cynthia. Elle lui envoie des SMS ou des e-mails tous les jours. Mais, contrairement à avant, il reçoit désormais des messages gentils et inoffensifs. Des «Je t'aime» ou des «Bonne nuit».
Avec ces messages, c'est encore plus difficile pour Frank de ne pas reprendre espoir que Cynthia puisse changer. C'est pourquoi il essaie autant que possible de ne pas les lire. Mais, juste après leur séparation, Cynthia venait sans cesse le voir sur son lieu de travail, parfois avec un gâteau. Elle voulait parler. Même si Frank lui avait dit à plusieurs reprises de le laisser tranquille.
Pour lui, c’est le signe clair que cette relation lui est nocive. Ses visites ont cessé récemment. Il ne juge donc pas nécessaire de demander une interdiction de contact, même s’il a découvert qu’elle le surveillait via une application sur son téléphone. Il ne sait pas depuis combien de temps. Frank déclare:
Ne pas baisser la garde
Statistiquement, son sentiment peut sembler fondé: selon une analyse récente du Bureau fédéral de l’égalité, 93% des victimes de tentatives d'homicides ou d’homicides dans le cadre d’une relation sont des femmes, et les auteurs sont majoritairement des hommes.
Claudia Wyss conseille néanmoins de toujours prendre les menaces au sérieux, qu'elles proviennent d'une femme ou d'un homme. Car indépendamment de leur genre, les personnes violentes ont toutes un point commun:
La crainte d'un divorce compliqué et douloureux
Au «Zwüschehalt», Frank se sent bien, en sécurité, reposé. Mais, depuis ce matin, il est de nouveau tendu. Il avoue:
Il espère toujours trouver une solution à l'amiable. Mais, connaissant Cynthia, cela semble peu probable.
Il faut donc s'attendre à un divorce. Une procédure qui peut durer plusieurs années. Qui coûtera beaucoup d'argent, et il n'en aura certainement pas assez, en tant qu'indépendant sans caisse de pension. Frank a toutefois une lueur d'espoir: il peut compter sur le soutien de ses amis et de sa famille. Même de la part d'amis dont il s'était éloigné ces dernières années à cause de Cynthia. Il résume:
*prénoms d'emprunt
Traduit de l'allemand par Anne Castella
