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Aux Etats-Unis et en Europe, les facs de sciences humaines abritent des chercheurs militants.
Aux Etats-Unis et en Europe, les facs de sciences humaines abritent des chercheurs militants.
Image: Shutterstock
Commentaire

Les universités glissent vers un militantisme gauchiste. Est-ce grave?

Un militantisme gauchiste s'invite au sein de la recherche en sciences humaines. La Suisse romande aussi est touchée. Faut-il réagir? Commentaire.
19.09.2021, 17:1820.09.2021, 09:31
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Le fait n'est pas nouveau: le militantisme de gauche, et particulièrement d'extrême gauche, se marie plutôt bien avec le monde universitaire. Jadis les marxistes, puis les maoïstes, faisaient la loi parmi les auditoires de lettres et de sciences molles – dont certaines en pleine phase d'érection.

Fidèle à Sartre, l'opinion académique voulait qu'un non-communiste fût un chien. Aujourd'hui, les gardiens du chic intellectuel au sein de la recherche et de l'enseignement en sciences humaines sont des adeptes de théories sur la race, le genre ou l'orientation sexuelle. Leur point commun? Avoir pour seule lecture du monde le principe sacro-saint, bien que communiste, de «domination».

La science qui se retourne contre elle-même

La caractéristique centrale de ces théories, sur le plan de la méthode, est d'abandonner l'observation du réel pour lui préférer l'appel à sa transformation. C'est ce que la sociologue au CNRS Nathalie Heinich pointe avec brio dans son bref essai Ce que le militantisme fait à la recherche, paru en mai.

Pour la sociologue, ce troc du descriptif («le monde est comme ça») contre le normatif («le monde doit être comme ça) va à l'inverse de l'esprit et de la méthode scientifiques. De plus, cette confusion des choses traduit selon elle un mépris pour l'engagement politique «classique» – en somme, militer dans un parti ou voter ne serait pas assez classe pour ces intellos.

Le cas de la Suisse romande

Si son analyse s'applique surtout à la France, que l'universitaire connaît bien, appuyant son texte sur une série d'exemples, cela vaut aussi pour d'autres pays d'Europe et pour les Etats-Unis. C'est d'ailleurs de ces contrées que vient l'une des sources de ce fleuve idéologique, la cancel culture.

Un petit tour dans les départements de sociologie, de philosophie ou même de littérature à Genève ou Lausanne montrera à qui ne le sait pas encore que la Suisse est concernée, bien que le phénomène soit peut-être moins prégnant qu'en France.

Très récemment, le Centre en études genre de l’Université de Lausanne organisait la journée d'étude «Race et blanchité: penser la norme» ayant pour but de «questionner les enjeux sociopolitiques contemporains de la "blanchité", comprise comme une norme hégémonique reposant sur le racisme structurel et organisant les rapports sociaux de race dans le monde moderne». Dans le 24 heures, la sociologue Eléonore Lépinard, l'une des organisatrices de la journée, a assumé la dimension politique de la démarche.

Un exemple perso vécu en Suisse, s'appliquant à un colloque
En 2019, dans une uni romande, une professeure de l’Université de Johannesburg a donné un exposé d’une heure sur la «manière de décoloniser absolument le savoir». Puisque, c’est bien connu, le savoir – rien de moins – a été «colonisé». Or, un philosophe a osé questionner cet axiome durant le tour de table. En avançant qu'il croyait plus à la médecine occidentale qu’à la médecine africaine pour des raisons pragmatiques et que ça ne faisait pas de lui un colonialiste, il montrait que colonisation et savoir n’ont rien à voir. Qu’à cela ne tienne: l’invitée de l'université n’a rien trouvé de mieux à faire que le renvoyer à son statut d’Occidental privilégié, «vivant dans un pays riche comme la Suisse». Plus de débat, de l'attaque ad hominem. L'heure fut d’autant plus grave quand je vis que j'étais le seul à dénoncer cette manière de faire, guère soutenu par le reste de l’assistance dont, pourtant, j’appris plus tard qu’elle était en grande partie d’accord avec moi.
Lien vers l'article complet racontant cet épisode
Un exemple de travail académique, décrit par Nathalie Heinich
«On aimerait bien savoir qui a expertisé l'article intitulé "De l'espace genré à l'espace 'queerisé'": ouvert par l'assertion selon laquelle "l'espace public est conçu, géré et modelé sur la base d'une conception dualiste rigide: homme-femme, licite-illicite, homosexuel-hétérosexuel", il se clôt par l'assertion selon laquelle "la géographie de la sexualité, définie et légitimée comme une branche de la géographie, peut contribuer de manière importante au dévoilement des normes et des structures de pouvoir qui oppriment et excluent de l'espace (public) les dissident.e.s sexuel.le.s"; entre les deux, une revue de la littérature sur la question et un plaidoyer pour la performance utilisée comme méthode, mais sans que la première affirmation ait été étayée ou même illustrée par de quelconques données, et sans que la seconde ait trouvé le moindre début de démonstration.»
Nathalie Heinich, «Ce que le militantisme fait à la recherche», Gallimard, 2021

Le pavé dans la mare

Si l'ouvrage de Nathalie Heinich a suscité beaucoup de réactions, c'est qu'il apporte beaucoup d'éléments de réflexion actuelle. C'est déjà le cas avec ce simple rappel: «l'autonomie de la science par rapport aux arènes religieuses, morales ou politiques a été lentement conquise au cours des siècles». Ce serait dommage de rétrograder. L'auteure a le mérite d'appeler un chat un chat, alors qu'elle-même est active dans un milieu qu'elle critique – les sciences sociales:

«[Les universitaires militants] commettent ce que les sociologues nomment une "confusion des arènes" entre celle, scientifique ou épistémique, de la production et de la transmission du savoir et celle, politique ou civique, de la transformation du monde social»

On retiendra aussi cette fine observation d'un vieux réflexe: plus les chercheurs sont militants, plus ils cherchent à paraître scientifiques. Bien vu! On ne compte plus les campagnes de diffamation lancées sur Twitter par des personnes dont il s'avère par la suite qu'elles ne sont pas des spécialistes du contenu qui les a dérangées – quand elles l'ont lu.

L'absence de débat est un grand marqueur de cette tendance. La philosophe Sylviane Agacinski, dont la participation à une conférence a été annulée suite aux menaces d'activistes universitaires, est l'une de celles à en avoir fait les frais. Le tort de cette intellectuelle de gauche? Etre opposée à la procréation médicalement assistée (PMA).

Sous nos horizons romands, citons le cas de Ralph Müller, doctorant en littérature à l'Université de Genève, qui poste des vidéos didactiques et orientées à droite sur YouTube: des militantes de l'uni, auto-proclamées «anti-néonazi», sont montées au créneau pour le discréditer et empêcher une trop grande attention médiatique portée à son discours. On passera sur le côté contre-productif de cette logique.

Séparer science et valeurs, est-ce possible?

Avant la sortie du livre de Nathalie Heinich, Frédérique Vidal, ministre française de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, avait décidé en février dernier de partir en guerre contre le militantisme au sein des cours et travaux universitaires. Dans son viseur principal, l'islamo-gauchisme, cette tendance ainsi baptisée par l'intellectuel progressiste Pierre-André Taguieff et décrivant une complaisance envers l'islamisme au nom de valeurs de gauche.

Or, s'il est sain de distinguer recherche et idéologie comme nous y invitent Nathalie Heinich et Frédérique Vidal, il faut en même temps être pragmatique: bien que l'existence d'une frontière étanche entre valeurs (surtout morales) et science (ici humaine) soit un bon point de repère, elle n'a jamais été scientifiquement avérée. Et même si elle l'était, il serait souvent très difficile de l'observer. Partout où il y a un sujet humain, il y a une subjectivité.

Autoriser la variété d'angles

Au lieu de traquer la moindre idée personnelle à l'uni, il conviendrait, en plus de rappeler l'objectivité vers laquelle doit tendre un travail académique, de garantir au moins le pluralisme des approches. Les partis pris qui, comme en journalisme, subsistent malgré tout dans le choix des sujets de recherche et même des éléments qu'on met en avant dans le contenu devraient pouvoir être variés.

C'est cette exigence – jamais vraiment atteinte, entendons-nous – qui devrait en priorité être rétablie et maintenue de la meilleure manière possible. La curiosité, l'innovation, sont les premiers moteurs de la recherche. Comme le relève Nathalie Heinich, il n'y a rien de moins original désormais que «ces sujets de thèses, de colloques, de numéros de revue, de séminaires consacrés au "genre", à la "domination", aux "discriminations", à la "racialisation"».

En résumé: un chercheur s'intéresse aux ressorts postcoloniaux d'un fait, d'accord, mais cela ne devrait pas être un argument pour que son projet soit financé. Il importe également qu'aucun thème ne soit tabou – par exemple, si un sociologue souhaite étudier l'hostilité aux Blancs dans certains lieux, il doit pouvoir le faire si son dossier est solide. Nous parlons quand même d'argent public. Et de production de savoir.

Les grands-parents

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