Sexe, Trump, scandales: Fox News fête ses 30 ans
Janvier 1996, Manhattan, New York. Dans les bureaux tout neufs de la toute jeune chaîne Fox News, situés sur la Sixth Avenue, deux hommes achèvent une conférence de presse. Leur but est annoncé. Leurs ambitions, a priori, démesurées. Lancer une chaîne d’information en continu, 24 heures sur 24 heures, à partir de pratiquement rien et ce, avant la fin de l’année. Et, surtout, en faire une concurrente du leader du secteur. CNN existe depuis seize ans, domine l’information câblée et dispose d’une infrastructure mondiale. Fox, elle, n’a ni véritable réseau d’information national, ni studios adaptés, ni distribution suffisante.
Ces hommes, ce sont Rupert Murdoch, magnat australien des médias à la tête d'un empire déjà tentaculaire, et Roger Ailes, ancien stratège politique républicain dont l'esprit affûté comme une lame de rasoir, compétitif et pugnace donnera le ton à la chaîne. Ils partagent la même conviction: CNN est trop libérale, les principaux journaux américains traditionnels présentent un biais progressiste. Il faut autre chose.
Sitôt la conférence terminée, Roger Ailes se tourne vers le président de News Corp. Il a parfaitement remarqué les sourires sceptiques dans la salle. «Rupert, ils se moquent de nous», glisse-t-il à son associé.
Rupert Murdoch, guère impressionné, lui répond avec un sourire: «Ils rient toujours, au début. Ça ne m’a jamais dérangé.»
L’anecdote, racontée bien des années plus tard par Roger Ailes au Los Angeles Times, a quelque chose de délicieusement prémonitoire. Car non seulement Fox News n’a pas été écrasée «comme un insecte», comme le lui promettait alors le fondateur de CNN, Ted Turner, mais l’outsider a fini par dépasser son rival et bouleverser durablement la télévision américaine.
Trois décennies durant lesquelles la chaîne de Rupert Murdoch n’a pas seulement raconté les bouleversements politiques de l’Amérique: elle en est devenue l’un des principaux personnages.
Le premier feuilleton
Le pari fou des deux acolytes sera tenu. Après avoir recruté des journalistes, construit des studios, imaginé une grille, créé une rédaction et, surtout, convaincu les câblo-opérateurs de distribuer une chaîne dont personne n’a encore vu une seule image, en l'espace de quelques mois, Fox News apparaît finalement sur les écrans de quelque 17 millions de foyers américains.
Nous sommes le 7 octobre 1996, la petite chaîne de Murdoch est née. Mais il lui manque encore une histoire à sa mesure.
Elle débarquera six mois plus tard, sous les traits d'une jeune femme aux cheveux sombres. Monica Lewinsky. En janvier 1998, les Etats-Unis découvrent avec autant d'horreur que de délice la liaison entre cette ancienne stagiaire à la Maison-Blanche et le président Bill Clinton. L’affaire contient à peu près tous les ingrédients imaginables pour nourrir une chaîne d’information 24 heures sur 24. Fox se jette dessus avec appétit.
Au pic des premières révélations, son audience bondit de 121%. CNN et MSNBC voient également leurs chiffres s’envoler, mais pour Fox, encore minuscule, l’épisode prend une autre dimension.
La chaîne conservatrice découvre aussi une recette: l’information politique peut être racontée comme un spectacle. A force de rythme, de bandeaux colorés, de débats enflammés, de confrontations et de visages familiers que le téléspectateur a envie de retrouver chaque soir. Sans le savoir, Monica Lewinsky vient peut-être d’aider Fox News à découvrir ce qu’elle veut devenir.
Deux ans plus tard, un autre évènement achève de jouer en faveur de cette nouvelle venue du paysage télévisuel américain. Le 7 novembre 2000, George W. Bush affronte Al Gore. Tout se joue en Floride. Les chaînes annoncent l’Etat pour le démocrate, se rétractent, l’attribuent au républicain, se rétractent encore. Recomptages, bulletins perforés, avocats et Cour suprême vont tenir le pays en haleine pendant plus d’un mois.
«Je pense que l'élection a agi comme un catalyseur pour nous. La campagne a été acharnée jusqu'au bout», poursuit Jason Klarman. C'est en effet une nouvelle étape pour la chaîne: la politique n’est plus seulement une rubrique de sa grille, elle sera son terrain de jeu principal.
Le renversement
Mais moins d’un an plus tard, l’Amérique bascule. Au moment où deux avions de ligne percutent les tours du World Trade Center, qu'un troisième s’écrase sur le Pentagone et qu'un quatrième tombe dans un champ en Pennsylvanie.
A l'instar de toutes les télévisions américaines, Fox bascule dans une couverture permanente des attentats, puis de la guerre contre le terrorisme. Mais la chaîne de Rupert Murdoch adopte un ton particulièrement patriotique, en phase avec une partie de l’Amérique de l’après-11-Septembre, achevant de fidéliser une partie de ses spectateurs.
Ce qui semblait inimaginable six ans auparavant se produit: en janvier 2002, Fox News réunit en moyenne 656 000 téléspectateurs sur l’ensemble de la journée, contre 596 000 pour CNN. En prime time, l’écart est encore plus net: 1,1 million contre 921 000. Pour la première fois sur un mois complet, Fox News a battu CNN.
Non seulement Ted Turner n’a pas écrasé «l’insecte», mais ce dernier vient de lui passer devant.
Le cas Obama
L’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2009 marque pourtant un tournant plus profond encore. Fox passe de chaîne conservatrice couvrant la politique à l’un des lieux où s’organise l’opposition culturelle au nouveau président.
Une nouvelle vedette incarne cette époque: Glenn Beck. Chaque après-midi, devant son célèbre tableau noir, l'animateur dessine des flèches, entoure des noms et expose à des millions de téléspectateurs sa vision d’une gauche américaine infiltrant les institutions du pays. Il accuse notamment Obama d’avoir une «profonde haine des Blancs» et d’être «raciste».
Face à ce succès, l’ensemble de la télévision câblée américaine se transforme. MSNBC affirme progressivement une identité plus progressiste. Les présentateurs deviennent des marques. Les émissions d’opinion prennent une importance croissante.
L’idée de Rupert Murdoch dans les années 1990 commence à contaminer tout le paysage médiatique: pourquoi essayer de parler à tout le monde, lorsqu’on peut devenir indispensable à une partie du pays?
L'arrivée de Trump
Ce qui va se confirmer avec l'entrée en scène d'un homme qui semble avoir été conçu en laboratoire pour la télévision: Donald Trump. Businessman milliardaire, star de télé-réalité, provocateur infatigable, physique frappant et punchlines aussi sales qu'assassines: le candidat à la présidentielle maîtrise parfaitement l’une des règles fondamentales de la télévision. Il faut donner envie de regarder.
Sa liaison passionnelle avec Fox News n'a toutefois rien d'idyllique. En 2015, lors de son premier débat républicain, la journaliste Megyn Kelly l’interroge sur ses propos insultants envers les femmes. L'occasion d'une des vannes les plus grossières et mémorables de la campagne présidentielle.
«Vous avez traité des femmes que vous n’appréciez pas de grosses truites, de chiennes, de souillons et d’animaux répugnants», constate froidement Megyn Kelly, avant que Donald Trump ne l’interrompe:
Rosie O'Donnell»
Le coup d'envoi d'une guerre de plusieurs semaines entre la célèbre présentatrice de Fox News et l'impétueux candidat républicain, qui ira jusqu'au boycott d'un débat organisé par la chaîne quelques mois plus tard.
Alors que Donald Trump conquiert le Parti républicain, en coulisses, les choses se compliquent pour la chaîne. Il y a d'abord la chute de l’homme qui l'a façonnée: en juillet 2016, l’ancienne présentatrice Gretchen Carlson accuse Roger Ailes de harcèlement sexuel. D’autres femmes témoignent à leur tour. Moins de trois semaines plus tard, l’un des hommes les plus puissants des médias américains démissionne. Il décèdera l'année suivante.
Ce qui ne marque pas la fin des scandales. En avril 2017, c'est au tour de Bill O’Reilly, sa plus grande star depuis près de vingt ans, de quitter l'entreprise à son tour après la révélation d’accusations de harcèlement sexuel et d’accords financiers conclus avec plusieurs femmes.
Loin de s'effondrer, Fox News est sur le point d'entrer dans l’époque la plus politiquement extraordinaire de son histoire. Car Donald Trump s’installe à la Maison-Blanche en janvier 2017. Avec, d'une certaine manière, sa chaîne préférée dans ses valises.
Consommateur avide, le président passe son temps devant ses émissions préférées, en particulier Fox & Friends. Il tweete sur ce qu’il vient d’y voir. Les animateurs débattent de ses tweets. Le président regarde leurs réactions. Et la boucle recommence.
Les frontières se troublent. Fox se retrouve dès lors confrontée à une contradiction fondamentale: pendant que ses stars, largement favorables au 45e président, occupent les programmes du soir, le jour, des journalistes continuent de pratiquer un journalisme politique plus traditionnel. Pendant quelques années, les deux Fox cohabitent. Difficilement.
Puis vient la nuit du 3 novembre 2020.
Le piège se referme
Cette nuit-là, alors que le dépouillement doit décider de qui, Donald Trump ou Joe Biden, entrera à la Maison-Blanche, le service électoral de Fox prend une décision explosive: attribuer l’Etat d'Arizona au démocrate. La chaîne conservatrice est plus rapide que plusieurs de ses concurrentes. Donald Trump, lui, voit rouge vif. Et une partie de son électorat avec lui.
Pour Fox News, le dilemme est presque existentiel. Pendant près d’un quart de siècle, la chaîne a construit une relation extraordinairement forte avec son public. Or, voici que ce public entend quelque chose qu’il ne veut pas entendre. C'est une catastrophe. Alors que certains téléspectateurs se tournent vers des concurrents plus à droite, notamment Newsmax et One America News, dans les semaines suivantes, des alliés de Trump multiplient les accusations de fraude électorale.
Parmi leurs cibles figure Dominion Voting Systems, fabricant de machines et de logiciels électoraux, accusé sans preuve d’avoir participé à la manipulation du scrutin. Des affirmations largement relayées sur Fox News. Même si, en coulisses, plusieurs des principales vedettes de la chaîne n’y croient pas elles-mêmes.
Lorsque Dominion attaque Fox en diffamation, la procédure judiciaire ouvre une fenêtre extraordinaire sur le fonctionnement interne de la chaîne. Les messages privés dévoilés dans le dossier sont dévastateurs pour le média.
Le procès doit s’ouvrir le 18 avril 2023. A la dernière minute, Fox accepte de verser une somme faramineuse à Dominion pour mettre fin à l’affaire. Le média affirme alors reconnaître les décisions de justice établissant que certaines affirmations concernant Dominion étaient fausses, tout en continuant de défendre son engagement en faveur du journalisme. Le montant, lui, restera gravé comme l’un des règlements les plus spectaculaires de l’histoire des médias américains. 787,5 millions de dollars.
Cinq jours plus tard, nouveau tremblement de terre. Fox annonce que l'un des visages les plus puissants de la télévision américaine, le truculent Tucker Carlson, quitte l'entreprise. Aucune véritable explication n’est donnée.
Depuis 2016, son émission Tucker Carlson Tonight a développé un mélange de populisme, de nationalisme, de critiques des élites et de guerres culturelles qui exerce une influence considérable sur la droite américaine. Son départ provoque immédiatement une chute des audiences dans sa case horaire.
Mais, une fois de plus, comme pour Roger Ailes, Bill O’Reilly ou Donald Trump, Fox News survit. D'autres célébrités succèdent à ses starlettes. La leçon est implacable: depuis trente ans, Fox fabrique des personnalités tellement puissantes qu’elles en paraissent irremplaçables. Avant de les remplacer. Comme ça.
L'histoire continue
La théorie vaut même pour son tout-puissant fondateur. Lorsque Rupert Murdoch quitte finalement la présidence de Fox Corporation et News Corp, en 2023, pour laisser les manettes à son fils aîné, le formidable rouleau compresseur médiatique qu’il a lancé avec Roger Ailes trois décennies plus tôt est toujours là.
Mieux: la machine domine toujours largement son marché. Et malgré Dominion, malgré les scandales, malgré la disparition successive de ses plus grandes figures, Fox News reste une force centrale de la vie politique américaine.
Trente ans après sa création, la recette qui a fait le succès de Fox News commence pourtant à la dépasser. Entre les podcasteurs militants, les YouTubeurs politiques, les algorithmes et les réseaux sociaux, chacun peut désormais choisir le monde médiatique qui lui ressemble. En 1996, Rupert Murdoch voulait simplement offrir une alternative à CNN. Il aura finalement contribué à inventer une bonne partie de ce qui est venu après.
Et cette fois, plus personne ne rigole.
