«Des signaux ont aussi été relevés en Suisse»: Alain Berset met en garde
Le bureau d’Alain Berset dans le bâtiment du Conseil de l’Europe à Strasbourg est aménagé avec sobriété. Dans un coin, le secrétaire général a installé son bureau, à côté duquel se trouvent une table de conférence et un canapé.
Dans une vitrine en verre est exposée la Convention européenne des droits de l’homme. Alain Berset reconnaît qu'il n’a pas encore eu le temps d’accrocher de nouvelles images. Il est trop souvent en déplacement. Mais le traité de 1950, lui, il l’a placé tout près de lui. C’est sur ce texte que repose l’engagement du Conseil de l’Europe, et celui de son secrétaire général.
Alain Berset
Monsieur Berset, le Conseil de l’Europe s’est donné pour mission la protection de la démocratie. Dans quel état se trouve-t-elle aujourd’hui?
Alain Berset: La démocratie est fragile. C’est le seul moyen qui permette à un collectif de personnes de décider librement de la manière dont il souhaite être gouverné. Dans l’isoloir, les gouvernements et les parlements sont tenus pour responsables de leurs actes. Lorsque les attentes ne sont pas satisfaites, des changements sont possibles. Et en Suisse, la population peut en outre intervenir de temps à autre grâce à la démocratie directe.
Pourquoi est-elle fragile?
Parce qu’une démocratie stable suppose que la population ait un accès facile à l’information et à l’éducation. La liberté d’opinion et de la presse ainsi que la diversité des médias sont essentielles. Dans de nombreux pays, la liberté de la presse est soumise à une forte pression, voire restreinte.
En Suisse, on ne s’en rend peut-être pas toujours compte. Le Conseil de l’Europe recense désormais tous ces cas, dans toute leur brutalité, sur une plateforme. J’ai récemment visité un pays où le nombre de signalements a doublé. J’ai clairement abordé cette situation avec les autorités.
Où était-ce?
Je ne le révélerai pas. Je ne veux pas pointer un pays du doigt. Dans ce cas précis, il a été plus productif de s’adresser directement aux autorités. Mais la démocratie est aussi sous pression pour d’autres raisons. Nous assistons à une polarisation massive du débat, à une fragmentation de la société. Les informations sont automatisées, falsifiées et diffusées de manière incontrôlée via les réseaux sociaux. Cela accroît la fragilité des démocraties. La situation est très grave. Et lorsque s’y ajoutent des ingérences étrangères, cela peut devenir dramatique, comme en Moldavie lors de l’élection présidentielle de 2024.
A cause des ingérences russes?
C’est en tout cas ce que nous disent les personnes sur place. Durant la campagne électorale, il y a eu énormément d’ingérences. Fake news, deepfakes, financements en cryptomonnaies, achat de voix, tout y est passé. Cela a provoqué une forte déstabilisation. Et malgré tout, la présidente sortante Maia Sandu a été réélue.
Cela se produit-il aussi chez nous?
Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’en Moldavie. En Pologne, en Roumanie et dans d’autres pays, on observe également de telles tentatives d’ingérence.
Le service de renseignement l’a même rendu public. Le Conseil de l’Europe élabore de nouveaux instruments pour faire face à ces ingérences et garantir le bon fonctionnement de la démocratie.
L’Europe est aussi déstabilisée de l’extérieur. Si, il y a trois ans, nous avions dit que les Etats-Unis voulaient conquérir militairement le Groenland, qu’auriez-vous répondu?
Je n’aurais jamais pensé que le président américain irait aussi loin. Cela dit, je me souviens que Donald Trump avait déjà évoqué publiquement cette idée lors de son premier mandat. A l’époque, personne ne l’avait prise au sérieux.
Qu’avez-vous pensé lorsque Donald Trump a commencé à prendre cette idée au sérieux?
J’étais et je reste préoccupé. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai publié une tribune dans le New York Times. Il est extrêmement rare que, depuis l’Europe, de telles contributions paraissent dans un média américain. Mais j’estimais que c’était le bon moment pour m’adresser directement à la population américaine et rappeler qu’il existe des règles auxquelles il faut se conformer.
Dans cette tribune, vous mettez en garde contre la fin de l’ordre mondial basé sur des règles. N’y sommes-nous pas déjà?
Il ne faut pas être naïf. Dans ma nouvelle fonction, je vois chaque jour ce qui se passe dans le monde. Et l’évolution est réellement préoccupante.
C’est précisément pour cela qu’il est essentiel de s’en tenir aux règles, sinon la stabilité se délite elle aussi. Et sans stabilité, rien ne fonctionne. Même le pays le plus puissant, doté de l’armée la plus forte, a besoin de stabilité, faute de quoi son économie ne peut pas bien fonctionner.
Les grandes puissances imposent de toute façon leurs intérêts et se moquent des règles.
Le système n’a jamais été parfait, le monde n’a jamais fait figure de situation idéale. Mais il ne faut pas oublier d’où nous venons. Au début du 20ᵉ siècle, il y a eu deux guerres mondiales. Et tout le monde était d’accord sur un point: cela ne devait plus jamais se reproduire. Never again, disait-on. Le Conseil de l’Europe a été fondé pour élaborer des règles afin que l’histoire ne se répète pas. Et cela a longtemps fonctionné. Malgré des périodes difficiles, comme la guerre froide ou les guerres dans les Balkans. Mais aujourd’hui, la situation est différente.
Qu’est-ce qui est différent?
L’évolution est extrêmement chaotique. Certains pays ne sont plus vraiment intéressés par un rapprochement. Au lieu de travailler vers des objectifs communs, les Etats s’éloignent les uns des autres. Tout le monde raisonne de plus en plus à court terme.
L’ensemble dessine un tableau à haut risque.
Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir?
Si nous voulons protéger notre mode de vie en Europe, si nous voulons protéger notre démocratie, alors il faut des règles. Pas seulement pour un pays isolé, mais pour l’ensemble du continent. Et c’est précisément ce que nous faisons ici. Nous élaborons ce dont nous avons besoin.
Vous parlez de valeurs et de règles. Si celles-ci ne parviennent ni à arrêter ni à dissuader un agresseur, à quoi servent-elles?
Là où il y a des règles, il y a toujours la possibilité que quelqu’un les enfreigne. Les règles, à elles seules, ne protègent pas. Mais en raisonnant ainsi, on n’introduirait jamais de règles. Il y aura toujours quelqu’un qui n’est pas d’accord. Et le fait que tout le monde ne respecte pas les règles n’est pas une raison pour ne pas en avoir. Sinon, c’est le chaos qui gouverne.
Mais le problème de ceux qui ne respectent pas les règles n’est pas résolu.
C’est vrai sur le fond. Quatre-vingts ans après la Seconde Guerre mondiale, la guerre est de retour en Europe. Et il faut le rappeler, l’agression est venue d’un membre du Conseil de l’Europe contre un autre membre.
Celui-ci a toujours été centré sur la démocratie, l’Etat de droit et les droits humains. Ce n’est pas une organisation de sécurité militaire comme l’Otan. Peut-être avons-nous trop peu investi dans une sécurité globale. Pas seulement militaire, mais aussi démocratique, avec des institutions résilientes, le devoir de rendre des comptes, l’Etat de droit. Mais la guerre est là. La question n’est plus de savoir si nous aurions dû l’empêcher, mais de comment nous réagissons.
De nombreuses lignes ont été franchies, pourtant tout le monde regarde, personne ne descend dans la rue. Sommes-nous devenus insensibles?
En réalité, beaucoup de personnes descendent dans la rue ou s’engagent politiquement et dans la société civile. Pour comprendre cela, il faut comprendre l’Europe. L’Europe est vaste. Elle n’est pas homogène. Elle compte 46 pays, des gouvernements différents, des monarchies, des républiques, de nombreuses langues. Il existe des points de contact, mais ils ne sont pas très nombreux. Il existe aussi des valeurs communes fortes. Et ces valeurs ont été élaborées et définies collectivement. Le Conseil de l’Europe est là pour les entretenir. Et nous n’avons pas non plus à nous cacher.
Mais l’Europe ne joue pas cette carte en ce moment.
Nous sommes sous pression à court terme. Encore une fois, nous sommes de nombreux pays différents. Et nous ne parlons pas toujours d’une seule voix. Mais en même temps, nous connaissons les alternatives, ce sont les systèmes autoritaires, les dictatures. Qui voudrait vivre dans de tels systèmes, sans liberté? Nous devons procéder à des ajustements, renforcer nos valeurs et, là où il y a des divergences, nous retrouver. Une bonne politique migratoire et la lutte contre la désinformation en font partie.
L’Europe subit un chantage économique et laisse faire. Le premier ministre canadien Mark Carney veut y mettre fin et ne plus approuver systématiquement toutes les décisions de Donald Trump. Que pensez-vous de cette stratégie?
J’y suis favorable. Même si je peux le dire assez facilement, puisque le Conseil de l’Europe ne dispose pas de beaucoup de leviers, ni économiques, ni militaires. L’Europe, toutes les organisations, le Conseil de l’Europe, l’Otan, l’OSCE et l’Union européenne doivent mieux se coordonner et clarifier jusqu’où nous voulons aller et ce que nous sommes prêts à accepter. C’est pour cela que l’an dernier, j’ai pris contact avec tous et que j’ai aussi rencontré le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte.
Se détourner des Etats-Unis, même si cela implique d'être lésé du point de vue économique?
Jusqu’ici, de nombreux pays ont attendu. Et je le comprends bien. Une escalade pourrait provoquer des dégâts considérables et il existe bien sûr une limite. Cela s’est vu lors des discussions sur le Groenland. L’Europe s’est positionnée clairement. Et Donald Trump a soudainement menacé d’imposer des droits de douane de 200% sur certains produits. Mais ces menaces ont soudainement disparu.
Mais c’est aussi cela le problème, la situation est illisible.
Oui, nous devons rendre la situation à nouveau plus lisible.
Comment y parvenir?
Il faut essayer d’éliminer le bruit pour retrouver la mélodie.
Il est difficile de distinguer quelles menaces sont sérieuses et lesquelles ne le sont pas.
Lorsqu’on se penche en permanence sur ces sujets, on comprend mieux ce qui se passe. C’est aussi la mission des institutions, expliquer et montrer la voie.
Les institutions internationales souffrent de leur mauvaise réputation. Lorsqu’elles se bloquent mutuellement, comme le Conseil de sécurité de l’ONU, ou qu’elles ne parviennent pas à faire respecter les règles qu’elles édictent, ce sont finalement les «gendarmes du monde» qui sont censés résoudre les problèmes..
On connaît la force d'un monde basé sur des règles que sont la démocratie, l’Etat de droit, les droits humains. Prenons un exemple. Il n’y a plus de peine de mort en Europe. C’est le résultat de nombreuses années de travail du Conseil de l’Europe. Il existe beaucoup d’exemples concrets d’évolutions positives, mais:
Le monde était confortable pour nous tous. Nous pensions que nous allions dans la bonne direction et que tout le monde veillerait à ce que les choses s’améliorent constamment. Aujourd’hui, nous réalisons que c’est bien plus compliqué.
Comment corriger cela?
Cela est déjà en train de se faire. Qui aurait pensé, il y a encore quatre ou cinq ans, que nous parviendrions à une telle unité pour soutenir l’Ukraine? En outre, le débat sur la sécurité montre que de nombreux Etats évoluent dans la même direction.
Quel rôle joue le Conseil de l’Europe dans ce contexte?
J’insiste sur le fait que le réarmement militaire doit aller de pair avec la sécurisation des systèmes démocratiques, sinon cela deviendrait dangereux pour l’Europe. Nous devons empêcher le mélange de pays fortement armés et de systèmes démocratiques dysfonctionnels. C’est pour cela que nous devons renforcer les deux.
De nombreux Etats se réarment, investissent dans la défense et dans la reconstruction de l’Ukraine. Est-ce que cela vous fait mal que la Suisse n’en fasse pas assez?
Non, on ne peut pas le dire ainsi. Ce que je peux dire, c’est que 46 pays ont pris un engagement commun. Et la Suisse est très engagée. Il ne faut pas oublier une chose, la géographie est très têtue. On peut tourner les choses dans tous les sens. Mais la Suisse est pleinement européenne, elle se trouve au cœur du continent.
Qu’apporte la Suisse?
Et je ne parle pas seulement de la démocratie directe, mais aussi de notre manière de travailler. En Suisse, nous avons appris durant des décennies à nous rassembler au bon moment et à trouver une solution malgré des opinions divergentes.
Cela signifie que nous n’obtenons pas tout ce que nous voulons. Mais c’est un progrès. Cette capacité au compromis, cette manière de décider collectivement en acceptant une part de frustration, c’est quelque chose que je considère comme très suisse.
Vous vous souvenez de votations que vous avez perdues?
Oui, certains dimanches soir, j’ai parfois été très, très, très déçu.
Et ensuite?
Il faut accepter. Et continuer à travailler.
Les compromis ne fonctionnent aussi que de manière limitée en Suisse. On reparle déjà de la prochaine révision de l’AVS, parce que les précédentes ont toutes échoué.
Oui, la Prévoyance vieillesse 2020 est un exemple intéressant. En tant que conseiller fédéral, j’y ai investi six années avec mon équipe, avec toutes nos forces. Et le 17 septembre 2017, vers midi, j’ai compris que c’était fini.
Et ensuite?
C’est difficile. Donner tout pendant six ans… Mais la décision du peuple était prise. J’étais frustré. Mais le lendemain, il fallait continuer. J’ai peut-être digéré cela plus vite que certains citoyens. Aussi parce que j’avais toujours envisagé ce scénario.
Pourquoi les compromis sont-ils si difficiles?
Aujourd’hui, le monde exige tout, tout de suite, et tout ou rien. Cela peut faire reculer. Mais nous ne devons pas oublier que les véritables progrès demandent du temps et de la patience.
Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Si nous travaillons ensemble, pas à pas, nous pouvons renforcer la démocratie et protéger les droits humains en Europe. C’est pourquoi nous devons faire preuve de persévérance, même lorsque les progrès semblent lents. L’alternative, renoncer à nos valeurs n’en est pas une.
Traduit de l'allemand par Joel Espi
