Cette Romande vise l'or européen, mais un détail complique tout
Les dernières performances d’Audrey Werro en font la plus grande chance suisse de médaille d’or aux Championnats d’Europe d’athlétisme (10 au 16 août à Birmingham).
En juin, à Stockholm et à Paris, la Fribourgeoise de 22 ans a couru le 800 m à des vitesses qu’aucune femme n’avait atteintes depuis 40 ans. Son nouveau record de Suisse, en 1’53’’80, n’est qu’à 52 centièmes du très ancien record du monde établi en 1983 par la Tchécoslovaque Jarmila Kratochvilova. Et à l’époque, le dopage connaissait son âge d’or dans les pays du bloc de l’Est.
Au vu des chronos phénoménaux de Werro, une question se pose: qui pourra battre vendredi, en finale des Championnats d’Europe, la nouvelle star de l’athlétisme suisse?
Mais attention, car parmi les meilleures Européennes figurent également deux stars bardées de médailles, toutes deux championnes olympiques à Paris et dotées d’une impressionnante vitesse dans les derniers mètres: la Britannique Keely Hodgkinson et la Néerlandaise Femke Bol, qui n’est passée des haies au 800 m que ce printemps.
La prudence face aux attentes de médaille d’or placées en Audrey Werro ne s’explique pas seulement par le pedigree de ses concurrentes. Elle tient surtout à deux constats concernant la Suissesse.
Lors de ses courses de rêve en Diamond League, la Fribourgeoise a effectué le premier tour dans le sillage d’une meneuse d’allure partie à la perfection, avant de faire plier Hodgkinson et Bol grâce à son extraordinaire capacité à tenir le rythme. Aux Championnats d’Europe, il n’y aura pas de «lièvres» et, au vu de leurs récentes expériences, les deux rivales n’auront guère envie d’imprimer le rythme pour Werro.
«Il n’existe pas de logique d’équipe de Suisse»
Audrey Werro a remporté ses victoires en adoptant une tactique de front-runner, en menant la course. Elle n’a pas encore prouvé qu’elle était également capable de battre tout le monde dans une course lente et tactique. Dès lors, permettons-nous une réflexion hérétique: si Valentina Rosamilia ou Veronica Vancardo, autres athlètes suisses, se qualifiaient elles aussi pour la finale du 800 m, ne devraient-elles pas se sacrifier en jouant les meneuses d’allure pour Werro, avec à la clé une médaille d’or suisse quasiment assurée?
Dans le cyclisme, ce rôle d’équipier n’existe pas seulement au sein des équipes du World Tour. Aux Championnats du monde également, l’entraîneur national désigne un «capitaine» pour lequel les autres coureurs mettent leurs propres ambitions de côté.
Christiane Berset Nuoffer entraîne Audrey Werro et est désormais également coach au sein de la fédération. Louis Heyer est l’entraîneur de Valentina Rosamilia et était encore sélectionneur suisse du demi-fond il y a deux ans. Leurs réponses se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Heyer balaie:
Le Biennois ajoute:
Christiane Berset Nuoffer affirme elle aussi qu’une telle manière de penser n’existe pas en athlétisme.
Pour la coach fribourgeoise, cet état d’esprit fait même partie des raisons du succès actuel des Suissesses, avec trois athlètes de haut niveau sélectionnées pour les Championnats d’Europe.
Werro a réalisé d'importants progrès tactiques
Il existe pourtant, dans l’histoire de l’athlétisme, quelques exemples isolés de tactiques d’équipe lors de grands rendez-vous. Aux Jeux olympiques de Sydney en 2000, le Marocain Yousef Baba avait joué le rôle de lièvre sur 1500 m pour son compatriote Hicham El Guerrouj, afin d’imposer un rythme élevé et d’émousser les concurrents disposant d’une meilleure vitesse finale. L’opération n’avait que partiellement fonctionné: El Guerrouj avait décroché l’argent.
Heyer explique qu’une autre culture règne à cet égard dans ce pays. «Et dans le cyclisme, l’aspiration joue un rôle incomparablement plus important.» L’entraîneur à succès, qui aligne à Birmingham quatre athlètes représentant quatre nations différentes, rappelle par ailleurs que la notion de «vitesse finale» sur 800 m doit être relativisée.
Selon Louis Heyer, la tactique de Werro peut tout à fait lui permettre de décrocher l’or européen.
Comment Audrey Werro et sa coach envisagent-elles la meilleure tactique pour les Championnats d’Europe? L’athlète explique que c’est en tête qu’elle «se sent le mieux», tout en soulignant qu’elle ne pourra sans doute pas courir trois fois entièrement seule devant, lors des séries, des demi-finales puis de la finale.
Christiane Berset Nuoffer ne souhaite imposer aucun carcan tactique à sa protégée, «car Audrey reste une athlète qui aime courir vite en compétition». Elle évoque toutefois un processus d’apprentissage durant la saison en salle. Dans ces courses beaucoup plus tactiques, disputées sur un anneau plus court et plus étroit, elle a réalisé d’importants progrès sur le plan tactique.
Pourquoi n’en ferait-elle pas autant face aux meilleures Européennes à Birmingham? Après tout, même son entraîneuse Christiane Berset Nuoffer estime: «Cela fait aussi un peu partie de la mentalité d’une gagnante. Courir dans l’attente ne correspond pas au caractère d’Audrey.»
Adaptation en français: Yoann Graber
