110 kilomètres par semaine, est-ce «trop»? Ce coach répond
«Je cours environ 110 kilomètres par semaine. Le reste du temps, c’est entre 80 et 90.» La phrase n'avait l'air de rien, comme ça, dans la bouche du journaliste et militant écologiste Hugo Clément, au milieu d'un long entretien avec le quotidien français La Tribune consacré à sa (solide) routine sportive. Mais elle n'a pas manqué de piquer quelques internautes.
«Surentraînement total», «Le mec ne branle rien», «Melon de compétition»... Voilà quelques-uns des commentaires fleuris relevés sur X, en réaction à cette affirmation. Si Hugo Clément a calmé le jeu depuis, en expliquant au média spécialisé Wii Run qu'il ne fallait pas se prendre la tête avec les critiques acerbes de quelques comptes anonymes, cette graine de polémique pose une question intéressante: pour un amateur, qu'est-ce que trop courir?
Quand pousse-t-on le volume trop loin en s'entraînant pour un marathon, lorsqu'on jongle avec un job et une vie de famille? A quelques jours du coup d'envoi du marathon de Paris, nous avons posé la question à un spécialiste.
Fabien Chaudoye, vos pensées sur ce petit scandale qui a visé Hugo Clément sur les réseaux sociaux? 110km par semaine, cela vous semble si abérrant pour un athlète amateur?
On ne va pas se mentir, avec les réseaux sociaux et les réseaux spécialisés comme Strava, le kilométrage est devenu un vrai sujet. Cette polémique m’a fait sourire. C’est le côté négatif des réseaux, où l’on peut commenter à tout-va de manière anonyme.
Je connais un peu Hugo Clément et la structure dans laquelle il s’entraîne, chapeautée par Fred Belaubre, qui a participé à plusieurs Jeux olympiques et championnats du monde de triathlon, et par Charlotte Morel, championne de France d'Ironman. C’est costaud.
Il faut remettre les choses dans leur contexte: Hugo Clément est un amateur très performant. Il n’a pas commencé le sport hier et il a participé notamment aux Championnats du monde de swimrun, un sport qui alterne entre natation et course à pied de type trail. Ce sont des efforts très long.
110 kilomètres pour quelqu’un qui débute, ce serait une idiotie complète, de même pour quelqu’un qui vise du sport loisir. En revanche, pour un amateur averti qui cherche à s’approcher du niveau national ou international sur certaines épreuves, c’est plus tôt justifié - voire nécessaire. Personne ne va courir les 42,195km d'un marathon en 2h40, 2h30 ou 2h20 en se limitant à 40km par semaine.
Quel temps vise Hugo Clément, justement?
Vu certains de ses entraînements, je pense qu’il visera un marathon sous les 2h50, voire 2h45 si les conditions sont bonnes. Ce qui est déjà très correct pour un amateur.
J'ai l'impression qu'il y a pourtant une tendance à banaliser le marathon couru en moins de 3 heures... C'est si fréquent?
Il y a quelques années, cela passait pour une performance incroyable. Maintenant, on connait tous quelqu’un qui a couru un marathon en moins de 3 heures. Cela devient «banal» alors que, dans l’absolu, c’est une performance excellente. Il faudrait se pencher sur les résultats des gros marathons, comme Berlin et Paris, mais ça reste le haut du panier. Peut-être le top 5% sur des dizaines de milliers participants. Ce n’est pas à la portée de quelqu’un qui a commencé à courir il y a deux mois - ou alors, il faut me le présenter! (rires)
A quel volume maximal vos athlètes s’entraînent-ils au pic de leur préparation pour une course?
Cela dépend évidemment de la performance dont on parle. Ceux qui sont très forts sur 5000 ou 10 000 mètres auront un kilométrage hebdomadaire moins élevé. Mais pour ceux qui sont très performants sur marathon, il y a un minimum requis. Certains y arrivent en ne courant que 80 kilomètres, ce qui est considéré comme peu, mais ils croisent souvent avec un autre sport, comme le vélo ou la course en montagne.
En principe, il n’est pas rare que mes athlètes enchaînent les semaines à plus de 100km. Leur pic se situe autour de 130km voire 150km par semaine, à quatre semaines de l'évènement, avec des séances orientées objectifs à plus de 30km sur une journée.
Le Suisse réputé pour ça, c’est Jasper McDowell, qui est coach en parallèle. Il doit certainement avoir une génétique qui le lui permet. Je connais très peu de personnes qui serait capables d’aligner de telles semaines sans se blesser.
La génétique joue donc un rôle, à vos yeux?
Oui. Certains de mes athlètes seraient capables de courir un marathon en moins de 3 heures en s’entraînant très peu, car ils sont doués génétiquement. Là, on parle d’athlètes qui bouclent le marathon en 2h20.
Une question se pose tout de même: un athlète aguerri et bien entraîné peut-il «trop» courir?
Bien sûr! Il y a une tendance chez les sportifs amateurs à vouloir faire toujours plus. Ce qui peut être problématique et impacter la vie privée. On appelle cela la «bigorexie», l'addiction au sport.
Je le vois chez mes athlètes: ils aimeraient toujours faire un peu plus. Ils observent sur Strava un autre sportif qui court tel ou tel nombre de kilomètres par semaine et me demandent s’ils ne pourraient pas en faire de même... Je suis obligé de tempérer. Il faut toujours regarder la globalité de l'entraînement, le travail d’intensité de chacun.
Est-ce qu’il y a des cas où vous recommandez carrément à vos athlètes de mettre le holà et de baisser leur volume hebdomadaire?
En effet, je dois plutôt mettre le frein à main plutôt que de les pousser à se bouger. Quand on aime courir et qu'on performe, c'est un sentiment grisant. Mais j'ai observé des cas de blessures chez mes coureurs lorsque je les autorisais à augmenter. Ils ont tendance à jouer avec les limites, et ça finit en fracture de fatigue.
En tant que coach, vous trouvez cela important de courir également?
La théorie dit que non. Mais je sais que les athlètes apprécient le fait que je cours. Pour un coach, c’est bien d’être au fait des problématiques que rencontrent ses athlètes. D’autant que je suis coach amateur et que j’ai un autre métier à côté. Cela me permet de mieux appréhender les difficultés: agencer la semaine, intégrer la fatigue du boulot et de la vie de semaine aux entraînements... Cela fait une différence énorme entre les sportifs professionnels et les amateurs qui doivent jongler avec davantage de contraintes. Etre au milieu, c'est définitivement un plus. Comme de mettre les choses en contexte!
