La légende romande de la moto a réalisé un exploit impensable aujourd'hui
Il y a les pilotes qui gagnent. Et il y a ceux qui laissent une empreinte. Jacques Cornu appartient à la seconde catégorie. Un homme qui a rarement brillé dans la gloire de la victoire et qui, pourtant, a marqué l’histoire récente de notre sport motocycliste par son charisme.
Le Neuchâtelois est en réalité presque trop grand pour ce sport de lutins. Mais avec une agilité quasi acrobatique, il se plie sur lui-même au point de pouvoir dompter ces machines infernales à deux roues dans la zone de la mort. Au départ, il manque de moyens financiers pour mener une grande carrière internationale. Mais grâce à son charme et à son charisme, il trouve des personnalités prêtes à le soutenir.
A force de passion, d’intelligence et de ténacité, il se hisse parmi l’élite mondiale. Son style et sa carrière ressemblent à une alliance faite de confiance, de risque, avec une touche de mélancolie et de danger de mort.
Jacques Cornu ne se met jamais en scène comme une star. Dans un monde où les moteurs rugissent et où les egos font souvent encore plus de bruit, il reste un pilote des nuances. Un homme dont la carrière n’est pas d’abord marquée par de grands triomphes, mais par une multitude de moments, parfois presque poétiques et souvent dramatiques, sur et en dehors de l’asphalte.
Un grave accident et un achat très utile
Après un grave accident sur l’autoroute italienne à l’automne 1984, sa carrière semble brisée. Mais il revient et, en 1987 – il a déjà 34 ans –, Honda lui confie une moto d’usine (c'est-à-dire sur mesure, inaccessible dans le commerce) en catégorie 250 cm³, ce qui le place aussi sur le plan matériel à égalité avec les meilleurs du monde. La manière dont il a obtenu cette opportunité – à une époque où seule une poignée de pilotes dans le monde bénéficiait de telles machines d’usine, impossibles à acheter – montre à quel point le chemin vers le sommet a été difficile.
- 7 mai 1978: premier Grand Prix à Nogaro (France)
- 29 août 1982: premier podium en Grand Prix, à Brno en République tchèque (3e en 350 cm³)
- 12 juin 1988: première victoire en Grand Prix, à Salzbourg (250 cm³)
- Automne 1990: retraite
140 Grand Prix disputés, avec 21 podiums (trois victoires, sept 2es places et onze 3es places)
Au cours de la saison 1986, le paddock des Grands Prix s’incline devant Jacques Cornu. Sur une Honda de série (c'est-à-dire produite pour le commerce), il se mêle aux avant-postes, décroche un podium (3e) au GP de Belgique et termine le championnat du monde 250 cm³ à la 7e place finale. Un exploit impensable aujourd'hui: tous les pilotes pros disposent de motos d'usine. Les écarts entre eux, liés à la technologie, se sont donc réduits.
A l'époque, celui qui, comme Jacques Cornu, parvenait à bousculer l’élite avec un matériel inférieur méritait assurément une machine d’usine pour la suite de sa carrière!
Encore aujourd’hui, la mécanique des motos est l'un des secrets les mieux gardés du sport: les motos d’usine doivent être restituées au constructeur en fin de saison, avec toutes les pièces de rechange. La technologie est confidentielle.
Les pièces détachées sont parfois volées ou perdues sur le long trajet de retour vers l’usine Honda au Japon, à la douane ou ailleurs. Jacques Cornu, lui, a racheté ces pièces hautement secrètes à son ami Anton Mang, ce qui lui a permis de disposer en 1986 d’une Honda inexplicablement rapide, améliorée grâce à cette technologie confidentielle acquise.
Un poète de la vitesse
Le Neuchâtelois dispute sa toute première course en mars 1974. Mais ce n’est que le 12 juin 1988, à l’âge de 35 ans, qu’il décroche sa première victoire en Grand Prix (250 cm³), sur le Salzburgring en Autriche. Un journaliste britannique spécialisé en a les larmes aux yeux. Tout le monde est si heureux d’offrir ce triomphe au vétéran Jacques Cornu.
Il ne suivra «que» deux autres victoires en Grand Prix (Le Castellet 1988, Spa 1989) et, à l’automne 1990, Cornu se retire. Sans tomber dans l’oubli.
Avec Rolf Biland et Stefan Dörflinger, il a contribué à populariser à nouveau le sport motocycliste dans les années 1980 et, en tant que Romand parlant allemand avec un charmant accent, il était tout autant apprécié en Suisse alémanique qu'en Romandie.
Après sa retraite, il a fondé avec grand succès une école de pilotage moto et assuré la formation de plusieurs générations de motards amateurs.
Il y a des carrières qui se lisent comme des statistiques – des colonnes de chiffres, de podiums, de titres. Et il y a des parcours qui ressemblent davantage à de la littérature: des suggestions, des interstices, des transitions discrètes et souvent dramatiques. Jacques Cornu appartient à la seconde catégorie. Un homme dont l’histoire ne s’impose pas, mais demande à être découverte. Comme un texte qui ne révèle toute sa profondeur qu’à la seconde lecture.
Il n’était pas un titan, pas un invincible comme Valentino Rossi. Plutôt un explorateur des limites, un poète de la vitesse. Quelqu’un qui ne dominait pas, mais qui s'affirmait. Avec une persévérance qui n’avait rien de triomphale, mais quelque chose de profondément humain.
Ses victoires, lorsqu’elles arrivaient, semblaient fragiles, presque fortuites – et c’est précisément ce qui les rendait si précieuses. Pas d’ascension fulgurante vers un trône incontesté, pas de chute spectaculaire. Mais une ligne qui traverse sa carrière – calme, déterminée, presque stoïque. Jacques Cornu était un pilote pour ceux qui regardent de plus près. Pour ceux qui, dans le sport, ne cherchent pas seulement le résultat, mais l’attitude qui le sous-tend.
Aujourd’hui, ce sont des images qui restent, mais plus encore des sensations, comme un écho discret. Jacques Cornu a montré que la grandeur, dans le sport automobile, ne réside pas toujours dans le triomphe. Mais parfois dans la manière d’être, dans la manière de rester.
Adaptation en français: Yoann Graber
