Klaus Zaugg: «Me faire insulter sur une banderole a été un honneur»
«Tu sais comment on sait qu'on a franchi la frontière entre la Romandie et la Suisse alémanique? Ici, en Suisse alémanique, il n'y a jamais de moutarde dans les sandwichs. On met seulement du beurre». Après m'avoir chaleureusement accueilli sur un quai de la gare de Berne, ce sont les premiers mots que Klaus Zaugg m'adresse. Et ils donnent déjà un très bon aperçu du personnage.
Déjà, parce que le Bernois de 69 ans et sa plume survolent les frontières linguistiques. Il est très certainement le journaliste suisse le plus connu et le plus lu en hockey sur glace, même dans ce coin de pays où on met de la moutarde dans les sandwichs. Pareil chez les mangeurs de polenta et risotto. Le «Eismeister» parle d'ailleurs parfaitement le français, avec un accent Bärndütsch à couper au couteau (à pain). «Et quand je vais au Tessin, j'arrive à commander en italien au restaurant».
Surtout, il est un homme de culture. Ses nombreux lecteurs ont tous pu s'en rendre compte: ses articles sur le hockey sont truffés de références historiques et littéraires. Récemment, il a comparé le directeur sportif d'Ambri, Lars Weibel, au Fantôme de l'Opéra. Le contexte: Weibel tire déjà les ficelles du club en coulisses, alors que son contrat ne débute officiellement que le 1er juin.
Un autre exemple? Pour expliquer le retour en force du HC Lugano cette saison grâce à ses vertus collectives retrouvées, Klaus Zaugg n'a pas hésité à parler de «socialisme en défense». On s'est aussi délecté de sa description de la patinoire de Berne, dont l'agencement des places (VIP, assises et populaires debout) «reflète les conditions sociales et économiques de l'Ancien Régime bernois, pourtant renversé par Napoléon en 1798».
Le «Eismeister» a un don pour captiver ses interlocuteurs, à l'écrit comme à l'oral. Quand il vous parle et raconte une situation, il mime et imite systématiquement les acteurs de la scène. Avec leurs expressions faciales, leur langage corporel et leurs intonations. Et il éclate de rire une fois qu'il a fini, si son anecdote était savoureuse (c'est très souvent le cas). On peut en être sûr: son charisme a contribué à faire de lui la rockstar du journalisme en hockey suisse, notamment en se créant un réseau.
Et puis, Klaus Zaugg, en maître du storytelling, sort le détail concret, le fun fact, qui aimante votre curiosité et qui vous permet de tout comprendre. «Tu sais que dans le Jura, dans les années 1970, il y avait des heures d'ouverture à la Migros seulement pour les membres du Groupe Bélier et d'autres pour les anti-séparatistes», m'apprend-il après quinze minutes de discussion sur la Question jurassienne, en guise de préambule à notre interview.
Le célèbre journaliste sportif de watson – il a été engagé dès le début de la version alémanique en 2014, et il est traduit en français depuis le lancement de l'antenne romande en 2021 – se souvient avoir «toujours été intéressé par la culture». Déjà durant son enfance, dans la ferme de ses parents paysans à Wyssachen (BE), en Haute-Argovie. Avec la randonnée, lire des livres d'Histoire ou les classiques de la littérature fait toujours partie des ses rares hobbies à côté du travail.
Des sources, des scoops et beaucoup d'observation
Si les articles du «Eismeister» sont aussi hauts en couleur, c'est bien sûr grâce à sa curiosité et ses connaissances extra-sportives. Mais cette plume si particulière découle surtout d'un regard spécifique sur le sport et le journalisme sportif, de moins en mois répandu dans la profession.
«Pour beaucoup de jeunes journalistes sportifs, le sport ne se résume qu'à des faits et des statistiques», déplore Klaus Zaugg.
Le Bernois observe une autre différence majeure entre beaucoup de jeunes confrères et lui. «Quand ils discutent avec un interlocuteur, ils sont plongés dans leur bloc-notes ou leur ordinateur. Du coup, ils oublient d'observer».
Après 50 ans de métier, Klaus Zaugg a eu le temps de développer les bons réflexes. Et autant dire que l'observation et l'écoute attentive en font partie. Il nous raconte cet exemple récent. En rejouant la scène, évidemment.
Ni une, ni deux, le «Eismeister», sentant l'anguille sous roche, contacte une source qu'il a au sein de ce même club.
Ce n'est ni le premier ni le dernier scoop que Klaus Zaugg sortira. Lausanne qui perd sa place au profit de Fribourg pour l'organisation du Mondial 2026? C'est lui. Le président d'Ambri, Filippo Lombardi, qui rencontre en cachette Christian Dubé pour le faire venir comme entraîneur? C'est encore lui. Derrière tout ça, il n'y a aucun tour de magie. Juste du travail et un énorme réseau qu'il a tissé au fil des ans et qu'il entretient soigneusement au quotidien, en n'hésitant pas à appeler de nombreux acteurs du milieu, ne serait-ce que pour prendre de leurs nouvelles ou aller boire un café.
«Dans le cas d'Ambri, c'est une source interne du club qui m'a contacté spontanément pour me donner l'information. Mais c'est très rare que ça arrive comme ça». Et c'est peu dire que l'article qui en a découlé, en octobre dernier, a eu de grosses conséquences: furieux d'apprendre que leur président manigançait derrière leur dos, le coach Luca Cereda et le directeur sportif Paolo Duca, légendes du club, ont claqué la porte. Lombardi, lui, a quitté toutes ses fonctions en février.
Impertinence et spray au poivre
La forme des textes, les méthodes, le réseau: Klaus Zaugg est un ovni pour ses confrères de la nouvelle génération, dont beaucoup sont cantonnés à du travail de bureau et au montage de textes d'agence factuels mais insipides. Crise économique dans les médias oblige. «Oui, je suis une espère en voie de disparition», se marre ce dinosaure de la presse. Chez watson, il a un contrat externe, qui équivaut à un 100 %.
«Pendant la grande partie de ma carrière, j'ai eu la chance de bénéficier de beaucoup plus de temps que les journalistes actuels pour écrire mes articles et pour aller sur le terrain», raconte celui qui a débuté son parcours dans le magazine Sport en 1982, a été chef du hockey chez Blick jusqu'en 2007 et a aussi travaillé à 20 Minuten.
Cette dévotion à sa profession et les soirées passées dans les patinoires lui ont coûté un divorce, en 2003. «Ma femme ne supportait plus que je sois si souvent absent», résume-t-il pudiquement. Aujourd'hui, sa fille Milena (39 ans) l'accompagne parfois en reportage, et il vit à Huttwil (BE) avec une nouvelle compagne rencontrée en 2006.
Klaus Zaugg se démarque de ses confrères par un autre trait de caractère, ou de plume plutôt, qui a fait sa légende et son lectorat: son impertinence. «Moi polémiste? Oui!», répond-il sans hésiter.
Le Bernois donne très régulièrement son avis (qui ne plaît pas à tout le monde), dans des articles teintés de commentaire et d'ironie. Il ose aussi y poser les questions qui dérangent. «Stéphane Charlin n’est-il peut-être pas aussi bon que tout le monde le dit? Serait-il au fond un gardien "loterie"? Personne n’ose-t-il dire que le roi est nu?», écrivait-il récemment, par exemple, sur le portier de Genève-Servette juste avant un match crucial.
L'insolence du «Eismeister» lui a valu plusieurs moments chauds avec les fans. «Mais jamais un refus d'accréditation», précise-t-il. A Lugano et à Berne, les ultras ont déployé des banderoles insultantes à son encontre. «A Berne, ils ont affiché le message "Ferme ta gueule, Zaugg!" sur la mythique rampe. J'ai pris ça comme un honneur», se marre-t-il. La rançon de la gloire...
Mais c'est bien à Lugano, dans les années 1990, que le «polémiste» a eu le plus d'émotions.
C'est aussi à la Resega qu'il a subi la seule agression physique de sa carrière par des supporters.
Une seule fois aussi, le «Eismeister» a été violenté par un entraîneur. Un certain... John Slettvoll. C'était quand le Suédois était sélectionneur de la Nati, au début des années 1990. «Il m'a agrippé par le col et m'a plaqué contre le mur. Heureusement, un joueur passait à côté au même moment et a calmé Slettvoll», se marre Zaugg, pas rancunier puisqu'il parle désormais volontiers de «Grande Lugano» dans ses articles pour décrire la période Slettvoll.
«Moi anti-romand? C'est de la victimisation!»
Il explique n'avoir jamais eu de problèmes du genre en Romandie. Pourtant, à écouter certains lecteurs de watson et plusieurs fans de hockey qui mettent de la moutarde dans leur sandwich, Klaus Zaugg aurait un penchant anti-romands. On le lui fait remarquer. «Ça, c'est typiquement le réflexe de victimisation des minorités!», balaie-t-il en rigolant. C'est donc sûr, il ne soutiendra pas Davos en finale des play-off contre Fribourg?
Une autre réputation suit le journaliste bernois: son prétendu amour pour Langnau. Là encore, il sourit. «Non, c'est aussi une légende, je ne suis pas un fan des Tigers». Contrairement à ce que certains pensent, il n'a d'ailleurs jamais habité en Emmental, même s'il a beaucoup couvert le club au début de sa carrière. Klaus Zaugg précise:
L'habitant de Haute-Argovie ne s'en cache pas: il adore le romantisme dans le hockey sur glace, un terme qu'il utilise d'ailleurs souvent dans ses articles. C'est même pour une question de valeurs que cet ancien footballeur aime autant le hockey:
Une interview terrifiante et un coup de «salopard»
Mais, paradoxalement, les moments les plus marquants de sa carrière n'ont pas eu lieu dans des patinoires. Tout à coup beaucoup plus sobre dans sa gestuelle et ses mimiques, Klaus Zaugg commence à raconter:
Son second souvenir légendaire est plus léger, mais non moins savoureux. «Je couvre aussi la lutte suisse et, jusque dans les années 1990, c'était impensable que les lutteurs gagnent de l'argent, car c'est un milieu très conservateur. Quand Harry Knüsel est devenu roi en 1986, la Weltwoche m'a demandé d'écrire son portrait. Pour deux heures d'interview, Knüsel m'a demandé 200 francs. J'ai accepté, mais je lui ai demandé un reçu pour justifier cette dépense auprès de ma rédaction».
La suite est mythique:
Une fois qu'il a fini de contrefaire cet énième interlocuteur, Klaus Zaugg éclate de rire. La preuve par l'acte que, chez lui, le sport n'est effectivement qu'une question d'émotions.
Juste avant de le quitter devant la gare de la capitale, le «Eismeister» me donne une dernière info historique sous forme de fun fact. «Ici à Berne, les aristocrates continuent à parler en français entre eux, comme sous l'Ancien Régime, pour se démarquer». Reste à savoir si eux mettent, contrairement à la populace locale, de la moutarde dans leur sandwich.
