L'ex-coach de la Nati veut changer votre vie pour 690 francs
Patrick Fischer dort. Il est paisiblement allongé sur la scène de l’OYM, à Cham (ZG), vêtu d’un costume de lama. Le spectacle est assurément singulier. Mais peut-être pas totalement inattendu. Il correspond à l’image que Fischer donne de lui-même: celle d’un homme qui aime tenter de nouvelles expériences, emprunter des chemins peu conventionnels et encourager les autres à en avoir le courage.
Ce samedi, l'ex-coach de la Nati de hockey sur glace (51 ans) – viré en avril après l'affaire de son faux certificat Covid aux JO 2022 – le fait devant quelque 140 personnes lors du séminaire d’une journée «TimeOut» («temps mort» en français, clin d'œil au hockey), qu’il organise avec son frère Marco et leur équipe. La participation coûte 690 francs. Là où s’entraînent habituellement des sportifs d’élite ont pris place des personnes issues des professions les plus diverses.
Pour commencer, Patrick Fischer joue la comédie. Dans son costume de lama, il incarne le personnage principal d’une pièce sur le doute et le changement. A ses côtés apparaît un juge, qui représente cette voix intérieure expliquant pourquoi on ferait mieux de ne pas entreprendre quelque chose. «Si tu t’ouvres, tu es vulnérable», peut-on lire sur une pancarte autour du cou de Fischer. Surgit ensuite «Change» – le changement –, incarné par sa femme Madeleine. Elle invite le lama à voir grand et à suivre son cœur. «Aujourd’hui sera difficile, mais je vais maintenant affronter cette journée», finit-il par dire, sans se laisser aller au changement.
Dans le public, les attentes varient. Un participant espère recevoir des conseils pour gérer la pression. Un autre déclare:
Energie, instant présent et exercices
De l’expérience, Patrick Fischer en a à revendre. En 2013, il a remporté l’argent aux Mondiaux comme entraîneur adjoint de la Nati. Puis, en tant que sélectionneur, il a conduit la Suisse en finale des Mondiaux en 2018, 2024 et 2025. L’affaire de son faux certificat Covid lui a ensuite coûté son poste. Avec «TimeOut», il s’adresse désormais à des personnes confrontées à différentes situations de vie. Les pistes proposées doivent les aider au travail, au quotidien et dans leurs relations.
Fischer ne trouve toutefois pas la différence si grande. «Pour moi, tout le monde fait en réalité du sport d’élite», déclarait-il cet été dans une grande interview qu'il nous a accordée. Que peut-on donc transposer de son expérience du sport d’élite à la vie quotidienne?
L'ancien entraîneur de l'équipe nationale travaille notamment avec Benoît Pont et Stefan Schwitter, toujours actifs auprès de la Nati, ainsi qu’avec Alain Steim et son frère Marco. Les thèmes abordés vont de l’énergie au leadership, en passant par le profilage. Théories complexes, exercices simples et récits personnels se succèdent ainsi. L’étendue du programme apparaît rapidement.
Steim parle de processus cellulaires, d’énergie et de potentiels d’action. Avec Pont, il est question de profilage. Cet ancien hockeyeur professionnel et spécialiste des sciences du sport cherche à identifier des préférences physiques et mentales à partir de schémas de mouvement. Pour montrer à quel point les individus fonctionnent différemment, il propose un exercice simple: croiser les bras, puis les croiser dans l’autre sens. Ce qui se faisait encore automatiquement exige soudain de la concentration. «Il n’y a pas de juste ou de faux», dit Pont.
Schwitter, lui, invite à porter toute son attention sur l’instant présent. Il ne s’agit ni de pensée positive ni de slogans de motivation, mais de cesser de constamment juger ou analyser pour percevoir et accepter ce qui est, à cet instant.
«Nous sommes conscients que le programme est très vaste», explique Fischer le lendemain. Après cette première édition, les organisateurs souhaitent examiner si certaines parties devront à l’avenir être raccourcies ou aménagées différemment.
L'anecdote folle avec Del Curto
Il est beaucoup question de confiance, de responsabilité et de la manière d’aborder les autres. Prises isolément, ces affirmations peuvent ressembler à des leçons de vie déjà entendues. Ce que Patrick Fischer veut dire devient plus clair lorsqu’il raconte comment il a lui-même acquis ces convictions.
Jeune joueur, Fischer a traversé une période difficile lors d’un Mondial M20 en France. Un soir, il a voulu sortir en douce. Arno Del Curto l’a surpris et renvoyé dans sa chambre. L’entraîneur a ensuite appelé le père de Fischer et appris que son joueur se trouvait dans une situation difficile. Plus tard, Del Curto a frappé à la porte de sa chambre d’hôtel et l’a emmené faire la fête.
Le lendemain, la Suisse affrontait l’Autriche. Del Curto a demandé à Fischer s’il pouvait jouer. Il a répondu oui. Avant le match, l’entraîneur a déclaré:
Au bout de vingt minutes, la Suisse menait 4-0. Fischer a effectivement pu rentrer à l’hôtel. «Il a compris, aidé et tenu parole», se souvient l'ex-entraîneur de la Nati.
Voir la personne derrière sa fonction
Mais comment transposer une relation aussi étroite dans un environnement professionnel ordinaire? Tous les chefs ne connaissent pas leurs collaborateurs de manière aussi personnelle. Et tout le monde est loin de le souhaiter.
«Il s’agit de valeurs simples: s’écouter, comprendre la personne derrière, se voir mutuellement et établir une relation de confiance», explique Patrick Fischer. Cela ne doit pas nécessairement se faire avec la même intensité. «Chaque être humain veut être vu.» Parfois, il peut suffire de dire à quelqu’un:
Ou simplement de le remercier.
Une autre anecdote se transpose plus facilement de la patinoire au bureau. Avant un Mondial, trois gardiens étaient en lice, mais le numéro un n’avait pas encore été désigné. Fischer ne pouvait pas encore attribuer leurs rôles aux joueurs, mais il pouvait leur expliquer clairement ce qui les attendait: l’un disputerait environ sept matchs, un autre trois, tandis que le troisième serait peut-être uniquement remplaçant. De même, les joueurs de complément qui ne monteraient peut-être jamais sur la glace devaient savoir clairement ce qu’on attendait d’eux.
Au bureau, la situation est différente, mais le principe reste le même: tout le monde ne peut pas avoir le rôle le plus important. En revanche, chacun souhaite connaître le sien.
«Maîtres en or» et audace
Ce jour-là, l'ex-coach de la Nati parle aussi de «maîtres en or»: des expériences difficiles dont on peut tirer un enseignement. Il cite sa blessure au genou à 25 ans comme l’un d’entre eux. L’affaire de son faux certificat Covid a-t-elle, elle aussi, été un «maître en or»?
«Absolument», répond Fischer. Beaucoup de choses s’étaient alors accumulées. Sans la résilience acquise au fil des années, il n’aurait guère pu gérer cette période difficile de cette manière.
Mais que doivent retenir les participants de tous ces récits, modèles et exercices? Patrick Fischer ne cite ni technique de respiration ni méthode théorique de management. Il tient surtout à ce que les gens repartent avec le courage de voir les choses autrement, de discerner d’autres chemins et de conserver leur foi en leurs propres possibilités.
Au terme de cette longue journée, j’ai entendu et appris beaucoup de choses. Je ne retiendrai pas toutes les théories ni tous les modèles. Ce qui me reste surtout, c’est cette idée: on se fixe très vite des limites et on s’en tient à ce que l’on connaît.
Ce que Patrick Fischer raconte ce jour-là sur la foi en ses propres possibilités, il l’a lui-même illustré à la tête de l’équipe nationale. Il y a quinze ans encore, la Nati pouvait se satisfaire d’un quart de finale aux Mondiaux. Sous Fischer, la perception qu’elle avait d’elle-même a changé: d’une équipe qui voulait bousculer les grandes nations du hockey, elle est devenue une formation qui veut en faire partie. Aujourd’hui, la Suisse se rend aux Mondiaux avec l’ambition de jouer les médailles.
Cela ne signifie pas que tout est possible à condition d’y croire suffisamment fort. Mais, parfois, on ne sait ce qui est possible qu’après avoir essayé. Faire le premier pas, ne pas rebrousser chemin au premier obstacle et oser aussi le suivant, précisément lorsqu’on ignore encore où il mène. Une idée que je ne suis probablement pas le seul à devoir me rappeler de temps à autre.
Cette idée nous ramène finalement au lama qui dormait encore sur scène le matin. Dans un premier temps, il s’en tient à ce qu’il connaît, freiné par son juge intérieur. Au fil de la journée, il renoue avec son cœur, s’ouvre au changement et commence à s’épanouir. Vient enfin la métamorphose: Patrick Fischer entre sur scène avec un masque de lion, tandis qu’«Eye of the Tiger» retentit dans les enceintes. Le lama hésitant est devenu un lion qui dégage de la force.
Adaptation en français: Yoann Graber
