La vie des soeurs Brontë était bien pire que leurs livres
Au milieu du 19e siècle, les conditions de vie dans la petite ville industrielle de Haworth, dans le Yorkshire, sont catastrophiques. L’air est pollué par la fumée des usines textiles. Il n’y a pas d’égouts. Les déchets, le contenu des pots de chambre, les entrailles de l’abattoir sont jetés dans la rue, où ils restent souvent des semaines.
Un lieu tout droit sorti de l’enfer
Lorsqu’il pleut, tout est charrié jusque dans les entrées des maisons. Les tas de fumier derrière les habitations sont parfois si hauts qu’ils masquent les fenêtres. L’odeur est pestilentielle. Dans le climat humide des landes prospèrent la variole, la rougeole, la coqueluche, la scarlatine, le typhus, la dysenterie et la tuberculose.
L’espérance de vie est de 25,8 ans, 41% de la population meurt avant l’âge de six ans. Le cimetière ne parvient plus à accueillir les morts, leurs liquides de décomposition s’infiltrent librement dans l’eau potable. Parfois, celle-ci est si souillée que même le bétail refuse de la boire.
Haworth n’est qu’un exemple parmi d’innombrables villes industrielles anglaises vers 1850, mais elle devient un cas d’étude et un projet modèle: un pasteur malheureux, qui a déjà perdu sa femme et cinq de ses six enfants, tente de sauver sa ville. Il fait venir un ingénieur et homme politique renommé, qui analyse la situation, et tous deux entreprennent une rénovation en profondeur de la ville.
Aujourd’hui, ce lieu est un bijou. Et l’ancien presbytère est devenu un musée célébrant les trois filles du pasteur malheureux: Charlotte, Emily et Anne Brontë. Trois sœurs qui ont écrit à Haworth des œuvres de la littérature mondiale: Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent, Agnès Grey, Villette, Shirley, La Dame du manoir de Wildfell Hall, Le Professeur. A leur parution en 1847, Jane Eyre de Charlotte et Les Hauts de Hurlevent d’Emily deviennent immédiatement des sujets de conversation incontournables.
Des dizaines de milliers de personnes affluent chaque année sur les lieux de leurs idoles, arpentent la lande, recherchent les vestiges de la ferme ayant servi de modèle au domaine délabré des Hauts de Hurlevent, s’enivrent au Black Bull, où le seul frère de Charlotte, Emily et Anne s’est enivré jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ils achètent au musée des kits de broderie Brontë et autres souvenirs. Il n’y a plus d’industrie à Haworth. On vit désormais des Brontë.
Six enfants en six ans
Au presbytère, les sœurs Brontë vivaient non pas dans la misère, plutôt dans une extrême modestie. Celles qui ne savaient souvent pas comment garder le papier sur lequel elles écrivaient au sec, à cause de l’humidité omniprésente, ont apporté un regain de prospérité à la région. Et la plus récente des nombreuses adaptations de leurs romans, Hurlevent d’Emerald Fennell, ne manquera pas d'apporter un regain d'intérêt supplémentaire.
Mais retournons au Haworth sale et malfamé de l'époque. Avec ses 2500 habitants, l’endroit est considéré comme surpeuplé. La famille Brontë a de la chance avec sa grande maison près de l’église. La maison est pleine d’enfants prodiges, à commencer par le père, Patrick. Fils de pauvres paysans irlandais, il travaille d’abord comme aide dans une filature, jusqu’à ce qu’un ecclésiastique remarque son potentiel intellectuel et lui finance des études de théologie à Cambridge. La mère, Maria, est la fille de commerçants de Cornouailles. Entre 1814 et 1820, elle met au monde six enfants, cinq filles et un garçon.
Maria et Patrick aiment les livres par-dessus tout. Ils permettent à leurs enfants d’utiliser leur bibliothèque sans restriction. Aucun livre n’est interdit. Et les enfants dévorent tout ce qui se trouve sur les étagères. Livres religieux, romans d’aventure et d’amour, poésie. Le feu que la littérature allume dans leur imagination apporte dans leur vie tout ce que Haworth n’a pas: chaleur, passion, richesse.
Fuite dans des mondes de fantasy
En 1822, la mère Maria meurt d’un cancer. Trois ans plus tard, c'est autour des deux filles aînées, Elizabeth et Maria, de succomber à la tuberculose. Charlotte, le frère Branwell, Emily et Anne sont instruits par leur père et passent leurs journées à lire ou dans la cuisine, où la gouvernante leur raconte des histoires d’horreur du Yorkshire. Des mondes de fantasy réconfortants dans lesquels ils se réfugient.
Charlotte et Branwell créent ainsi un royaume fictif nommé Angria. Emily et Anne optent pour Gondal. Pendant une dizaine d’années, les quatre frère et sœurs se consacrent à leurs mondes imaginaires, écrivant et dessinant des récits rappelant les légendes arthuriennes: une foule de nobles bons ou mauvais, toujours séduisants, d’intrigues, de femmes vivant soit dans une vertu exemplaire comme les Brontë, soit dans une dépravation mondaine, parées de velours rouge et de plumes noires.
Les manuscrits de Gondal d’Emily et d’Anne n’ont pas survécu, mais Charlotte, ambitieuse et rapidement devenue la cheffe de la fratrie, a veillé à ce qu’une partie du corpus d’Angria soit conservée. Malheureusement, il faut le dire, ces textes sont peu lisibles, saturés de détails et de constructions adolescentes. Mais ils assoient définitivement la passion des sœurs: l’écriture.
Petites amours et une liaison stupide
Bien que le talent des filles soit évident, la famille mise traditionnellement sur le fils. Branwell doit devenir artiste. Il est encouragé et choyé, mais psychologiquement trop fragile, oscillant entre colères et dépressions, avant de sombrer dans l’alcool et l’opium. Pour Charlotte et Emily, il devient un objet d’étude involontaire: leurs héros les plus complexes, sombres et imprévisibles porteront plus tard des traits de Branwell, Mr. Rochester dans Jane Eyre et Heathcliff dans Les Hauts de Hurlevent.
Puis vient la vie adulte. Les quatre frères et sœurs aimeraient ne jamais quitter le presbytère, mais les voilà bien obligés. Les possibilités pour les jeunes femmes sont limitées: se marier ou travailler comme gouvernante ou institutrice. Malgré toutes les aventures romantiques qu’elles ont inventées pour leurs héroïnes, aucune ne cherche un mari. Peut-être parce qu’elles savent que l’amour réel ne pourra jamais rivaliser avec celui de la fiction.
De plus, elles sont maladivement timides et se trouvent laides. De véritables souris grises qui aiment s’habiller en gris perle. Anne est, depuis la naissance, une asthmatique fragile. Parfois, il y a un petit béguin pour un professeur marié ou pour un vicaire du père, et inversement. Parfois, la mort de l’homme concerné met simplement fin au béguin. Les temps sont brutaux.
Le choix de l'éducation leur paraît évident. Charlotte et Emily fréquentent ensemble des écoles en Angleterre et à Bruxelles, tandis qu'Anne devient élève dans un pensionnat de jeunes filles où enseigne Charlotte. Toutes trois trouvent ensuite un emploi de gouvernantes. Anne est la plus chanceuse au sein de sa famille, mais elle décide d'obtenir pour Branwell un poste de précepteur dans la même maison. Il entame aussitôt une liaison avec la maîtresse de maison, de dix-sept ans son aînée, et la déclare l'amour de sa vie. Sa bien-aimée se nomme – comme dans le film Le Lauréat (1967), au thème similaire – Mme Robinson.
Charlotte prend une décision
En 1845, les sœurs en ont assez. Charlotte a 29 ans, Emily 28 et Anne 25. Elles veulent rentrer chez elles et passer le reste de leur vie ensemble. Elles ont hérité d’un peu d’argent d’une tante et en ont gagné elles-mêmes, et souhaitent ouvrir une école dans le presbytère. A leur grande frustration, aucune inscription n’arrive, Haworth étant trop mal situé.
Charlotte prend alors une décision radicale: désormais, elles feront de la littérature. Place à l’autodétermination, fini les emplois et les dépendances. Elle croit à leur succès futur. Elle rassemble ce qui existe, des poèmes, et doit reconnaître à contrecœur qu’Emily est la meilleure poétesse, qu’elle trouve «sauvage, mélancolique et exaltante». Elles veulent publier ensemble, sous pseudonyme masculin. Charlotte devient «Currer», Emily «Ellis» et Anne «Acton». Longtemps, les «frères Bell» ne trouvent pas d’éditeur. Lorsqu’ils y parviennent enfin, ils vendent exactement deux exemplaires de leur recueil.
Il faut écrire des romans. Toutes trois travaillent pendant des mois avec une obsession totale, chacune de son côté, dans une autonomie créative absolue. Malheureusement, car sinon Anne et Charlotte auraient découvert avant la fin de leurs manuscrits qu’elles écrivaient toutes deux des romans de gouvernantes. Anne gagne la course avec Agnes Grey, puis Charlotte achève Jane Eyre et Emily Wuthering Heights.
Mais cela ne profite guère à Anne. Les romans de «Currer» et «Ellis» sont plus sensationnels que celui du réservé «Acton» et sont privilégiés par l’éditeur commun. Jane Eyre paraît le 19 octobre 1847 (et dès janvier 1848 aux Etats-Unis), Les Hauts de Hurlevent le 24 novembre (également en 1848 en Amérique), Agnès Grey en décembre 1847.
Mais qu'ont-elles donc écrit, au juste? Les romans de Charlotte et Emily se situent quelque part entre ceux de leurs illustres prédécesseures, Jane Austen et Mary Shelley. Autrement dit, entre Orgueil et Préjugés et Frankenstein. Entre cercles à broder et monstres, les histoires de ces sœurs prennent une tournure pour le moins inquiétante.
Dans Jane Eyre, la jeune gouvernante indépendante Jane, endurcie par une enfance passée dans des orphelinats, tombe amoureuse de son riche et mystérieux employeur, Mr. Rochester, dont le domaine du Yorkshire manque un jour de partir en flammes. Il lui rend son amour, mais au moment où ils se tiennent heureux devant l’autel, un invité indésirable révèle que Rochester cache dans son grenier une épouse folle, ce qui fait de lui un bigame en puissance.
Jane s’enfuit et devient institutrice. Un jour, dans une sorte de transe quasi religieuse, elle entend Rochester l’appeler. Elle apprend que la folle a incendié la maison et s’est jetée du toit, laissant Rochester aveugle et infirme. Désormais veuf et dépendant de Jane, il décide finalement de l’épouser.
Les Hauts de Hurlevent est plus radical. Le roman se déroule à proximité immédiate de Haworth et l’on peut supposer que les descriptions de brutalité provinciale s’inspirent largement de l’observation quotidienne d’Emily Brontë. Elle raconte une étrange histoire à la Roméo et Juliette. Deux familles, les Earnshaw et les Linton, et entre elles le couple tragique Catherine et Heathcliff. Les Earnshaw vivent sur une colline battue par les vents dans une ferme sordide appelée Wuthering Heights, tandis que les Linton résident dans une vallée plus douce, dans une demeure élégante.
Entre les deux se creuse un fossé social. Catherine, ambitieuse, épouse un Linton, mais continue d’aimer son frère adoptif, Heathcliff. Tous deux sont des égomaniaques terribles, qui placent leurs sentiments au-dessus de tout et manipulent ou sacrifient les autres. Catherine meurt jeune, Heathcliff lui survit et tourmente deux générations d’Earnshaw et de Linton. Le public est à la fois fasciné et choqué par ce roman violent et vengeur, dont le couple transgresse toutes les conventions.
Anne, en revanche, raconte dans Agnès Grey une histoire largement autobiographique: celle d’une fille de pasteur devenue gouvernante, confrontée dans chaque famille à une nouvelle progéniture infernale. Certains enfants torturent des animaux, d’autres exigent qu’elle couvre leur infidélité pendant leurs fiançailles. Finalement, Agnes rencontre des personnes pieuses, notamment un vicaire bienveillant, qu’elle épouse avant d’élever ses propres enfants, évidemment réussis.
Comparé aux romans de ses sœurs, le livre d’Anne est plus sage, mais aussi plus réaliste et subtil, et son succès grandit dans les décennies suivant sa mort. Elle connaît toutefois un succès immédiat avec son second roman La Dame du manoir de Wildfell Hall, publié dès juin 1848, qui traite d’un mariage abusif dont la femme s’enfuit.
La mort frappe
Mais Anne ne profite pas de sa renommée. Deux mois après la parution de son livre, le 24 septembre, son frère Branwell meurt d’alcoolisme à 31 ans. Sa sœur, Emily, 30 ans, contracte une pneumonie lors de l’enterrement. Une tuberculose s’était déjà installée dans son corps frêle, mais elle refuse les soins, convaincue que le médecin veut l’empoisonner. Le 19 décembre, elle accepte enfin une visite médicale. Elle meurt dans d’atroces souffrances vers 14 heures.
Emily a contaminé Anne, 29 ans. Contrairement à sa sœur, Anne croit fermement aux miracles de la médecine et souhaite séjourner à Scarborough, station balnéaire qu’elle connaît bien. Elle est persuadée d’y guérir. Fin mai, elle y séjourne avec Charlotte et sa meilleure amie dans un hôtel de luxe. Trois jours plus tard, le 26 mai 1849, elle s'éteint à son tour. Ses derniers mots à sa sœur aînée sont: «Courage, Charlotte, courage!»
Et soudain: l’amour!
Charlotte et son père sont les derniers survivants de la famille. Ils décident de changer les choses. Le père Patrick fait appel à de l’aide pour améliorer l’hygiène à Haworth. Charlotte se rend à Londres et convainc l’éditeur de lever les pseudonymes et de publier les romans sous leurs vrais noms. Le succès est immense. Charlotte intègre la scène culturelle londonienne.
Un jeune employé de maison d’édition lui fait la cour, mais elle choisit le pasteur Arthur Bell Nicholls, plus jeune lui aussi, qui l’a déjà demandée en mariage et n’a jamais renoncé. Elle n’attend rien de cette union, que le simple fait de plus être seule. Ils se marient à l’été 1854.
Le mariage leur réussit. Arthur prend rapidement du poids, Charlotte se sent soudain en parfaite santé. En hiver, elle est enceinte. Mais en janvier, la maladie qui a emporté ses sœurs la frappe à son tour. Elle meurt le 31 mars 1855, laissant son mari avec ces mots: «Je ne vais quand même pas mourir, n’est-ce pas? Nous étions si heureux ensemble.»
Le reste appartient à l’histoire de la littérature. Et du cinéma. Et de la musique. Jane Eyre et Rochester ont été incarnés par Joan Fontaine et Orson Welles, Charlotte Gainsbourg et William Hurt, ou encore Mia Wasikowska et Michael Fassbender. Heathcliff et Cathy par Laurence Olivier et Merle Oberon, Ralph Fiennes et Juliette Binoche, et désormais Jacob Elordi et Margot Robbie. Kate Bush a chanté Wuthering Heights, Charli XCX a consacré tout un album au film.
Les œuvres plus modestes, mais précieuses sur le plan social et du genre, de Charlotte ressemblent à de douces brises sur les hauteurs battues par les tempêtes de Haworth. Elles sont nécessaires en contrepoint. Car les deux grands romans, puissants et bruyants, d’Emily et de Charlotte continueront à briller, à saigner et à crier pour toujours.
Pour cet article ont été utilisés les romans des sœurs Brontë, des lettres de Charlotte Brontë et des essais de Frances Beer, Else-Marie Maletzke, Sabine Kipp, Pauline Nestor, Lucasta Miller, Sabrina Hausdörfer, entre autres.
