«Je suis un peu moins parano»: on a rencontré Timothée Chalamet
Dans le drame sportif Marty Supreme, Marty Mauser (Timothée Chalamet), sans le sou, veut devenir si célèbre en tant que joueur de tennis de table qu’il apparaîtra sur des boîtes de cornflakes. C'est pour cette raison cocasse que la salle d’interview, ce matin-là, au Roosevelt Hotel, à Hollywood, est décorée de boîtes de céréales portant l’effigie de Timothée Chalamet. Entre deux parties de bowling avec les journalistes, l'acteur de 30 ans nous a lâché quelques confidences.
Et si l'acteur le plus en vue de sa génération n'a peut-être pas réussi à toucher la cible directement sur la piste en bois de l'hôtel historique où s'est déroulée la première cérémonie des Oscars, en 1929, ses efforts ont néanmoins porté leurs fruits.
À seulement 30 ans, le New-Yorkais enchaîne les triomphes. Après avoir raflé de nombreux prix l’an dernier pour son incarnation de Bob Dylan dans A Complete Unknown, il vient de remporter le Golden Globe et le Critics’ Choice Award pour Marty Supreme. Désormais plus jeune acteur nommé trois fois aux Oscars depuis Marlon Brando, il attendra avec impatience la cérémonie du 15 mars prochain.
Cette campagne décalée et pleine de fantaisie sied à merveille à Marty et à «Timmy», surnom donné par ses amis à ce Franco-Américain. Réalisé par Josh Safdie, Marty Supreme raconte une histoire romancée, inspirée du joueur de tennis de table américain Marty Reisman, sur les grandes ambitions et les limites que l'on franchit parfois pour réaliser ses rêves.
Marty Mauser est extrêmement ambitieux et cela lui attire aussi des inimitiés. Avez-vous quelque chose en commun avec lui?
Oui, Marty est celui de tous mes rôles jusqu’ici qui me ressemble le plus – surtout avant que je n’aie une carrière. Je sais, ce n’est pas le type le plus sympathique. Mais il est très motivé à atteindre ses objectifs. Je peux bien m’identifier à cette énergie qui refuse d’accepter un non. Dans l’industrie du film, on se fait souvent recaler au début, et on est la seule personne à vraiment croire en soi.
Désormais, tout le monde vous croit. Quand vous avez été récompensé il y a un an aux SAG Awards pour le rôle de Bob Dylan dans A Complete Unknown, vous avez reconnu sans détour vouloir entrer dans l’histoire comme l’un des plus grands acteurs. Est-ce toujours votre objectif?
Le mode de vie et les défis liés à mon travail sont trop bizarres pour que je veuille faire autre chose que tirer le maximum d’un rôle comme Marty Mauser. Je n’aurais pas dit ça à propos de Laurie dans Little Women, sinon j’aurais eu Christian Bale sur le dos [Bale a joué Laurie dans une version filmée de 1994, ndlr]. Peut-être que, lors du discours aux SAG, je n’étais pas encore sorti du mode «Drive to the Top» du film que je venais de tourner.
Pourquoi cela devrait-il paraître pédant?
Depuis ma jeunesse, beaucoup de choses ont changé: en 2010, j’écoutais du hip-hop qui parlait sans gêne de l’ascension vers le sommet. Je trouvais ça inspirant. Aujourd’hui, il y a un malaise dans la société.
Pour moi, Hollywood n’est pas une institution et n’est pas immortelle. Les films doivent être vivants. C’est pour ça que je suis heureux de jouer dans un film de Josh Safdie, qui ne fonctionne pas selon une formule ou une structure en trois actes, mais qui, d’une certaine manière, passe simplement entre les mailles. Ça apporte de la vie au showbusiness.
D’où vient, selon vous, ce malaise?
Personne n’est coupable. Nous vivons tous la réalité du monde, surtout les jeunes. Ils ont grandi avec le Covid et ont fait une partie de leur collège sur Zoom. C’est maintenant comme les Sex Pistols après les Beatles. C’est comme ça que les jeunes me paraissent aujourd’hui - plus d’attitudes, plus punk, et c’est leur droit. Mais j’espère qu’ils regarderont quand même Marty Supreme et poursuivront leurs rêves.
Vous voyez-vous comme un modèle pour la gen Z?
Je m’en tiens à Bob Dylan, qui refusait d’être une boussole morale. Mon objectif de vie est artistique. Personne ne m’a demandé d’être un penseur. Ce serait d’ailleurs bizarre.
Call Me By Your Name, Wonka, Dune – avec le succès est aussi venu le battage autour de votre personne. Avez-vous déjà eu l’impression de rater votre propre vie, voire de déraper?
Au début de ma vingtaine, j’ai eu une phase comme ça. Je romantisais l’artiste qui souffre. Kid Cudi, Joaquin Phoenix et Heath Ledger étaient et sont mes héros. Quand ma carrière a décollé, j’avais l’impression qu’on tirait le tapis sous mes pieds.
Je suis fier de mes premiers films comme Call Me By Your Name ou Beautiful Boy, mais en toute modestie: ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir pu, malgré tout le bruit autour de moi, m’immerger totalement dans les rôles de A Complete Unknown et de Marty Supreme, pour lequel j’ai mémorisé environ 40 séquences de ping-pong.
La biographie de Bob Dylan A Complete Unknown a donc été un tournant?
Oui, j’ai compris que j’ai le don de travailler au plus haut niveau en tant qu’acteur. Les acteurs qui gèrent ce cadeau avec négligence, je ne voulais pas les imiter. Je bloque simplement le bruit.
Je viens de terminer le tournage de Dune 3 à Abu Dhabi. Je ne jouerai plus jamais Paul Atreides, alors là aussi, je donne tout. Je pourrai me reposer quand je serai mort – ou peu importe comment va cette citation… Mon compteur d’autorégulation me dit à l’instant que je parle trop, mais je pense que ça va. C’est ça qui est génial à trente ans: je suis un peu moins parano pour tout (rires).
Et plus sûr de vous?
Dylan aurait dit environ un centième de ce que j’ai dit jusqu’ici. J’aimerais être comme ça. Mais dans les bons comme dans les mauvais moments: ça m’est moins égal ce que les gens pensent. Je suis plutôt comme Marty. Je dis ce que j’ai sur le cœur et être cool est un défi.
Vous avez déjà beaucoup accompli. Quels rêves poursuivez-vous dans cette nouvelle étape de vie?
Je sais, trente ans, c’est encore jeune. Mais pour moi, rien n’est acquis: ni de bons rôles au cinéma, ni l’énergie qu’ils exigent.
Ce qui m’intéresse, c’est l’auctorialité en tant qu’acteur. Josh Safdie et le réalisateur de A Complete Unknown, James Mangold, me l’ont accordée, mais c’est rare. L’auctorialité est souhaitable, parce qu’on se sent moins comme une pièce d’échecs dans un grand système. Voilà donc mes ambitions pour les cinq, dix, prochaines années – avec l’espoir de ne pas me couper dans ma propre chair en chemin.
Votre père est français et vous parlez français. Souhaitez-vous aussi tourner un film en France?
J’aimerais beaucoup. Je pense que cela me ferait du bien, à mes capacités artistiques et à ma carrière. Ça me forcerait à sortir de ma zone de confort. J’attends juste le bon projet.
Et la réalisation?
Non, j’ai travaillé avec beaucoup de grands réalisateurs et je sais quel niveau de préparation cela demande. C’est un processus ingrat, sur plusieurs années. Je ne voudrais jamais faire quelque chose juste parce que j’en ai l’occasion, mais pas les épaules.
Marty Supreme sort le 26 février dans les cinémas suisses.
