International
Politique

Journaliste, elle raconte son quotidien effréné auprès de Trump

Donald Trump fait un signe de la main aux journalistes avant de monter à bord de Marine One, sur la pelouse sud de la Maison-Blanche, le 16 avril 2026.
Donald Trump a beau attaquer les médias, il ne semble pas pouvoir se passer d’eux. Image: Imago

«Le choc a été rude»: elle suit Trump depuis 2016 et raconte

Une journaliste accréditée à la Maison-Blanche raconte le rapport ambivalent du président américain Donald Trump avec les médias.
25.05.2026, 07:0225.05.2026, 09:39
Natasha Hähni

Tamara Keith est présente lorsque Donald Trump fait des annonces importantes ou lorsqu’il s’envole pour l’Irak dans le plus grand secret. Le 25 avril, elle assistait au dîner de gala des correspondants lorsqu’un homme a tenté de tirer sur le président américain.

La journaliste a fait partie pendant 12 ans du «White House Pool», un petit groupe de journalistes ayant un accès privilégié au président des Etats-Unis. Ils sont autorisés à voyager avec lui à bord d'Air Force One (l'avion présidentiel) et à poser des questions dans le Bureau ovale lors de rendez-vous importants. Donald Trump a déclaré la guerre à son employeur, NPR (l'équivalent de la radiodiffusion publique en Europe).

Tamara Keith a été pendant 12 ans correspondante à la Maison-Blanche pour la station de radio NPR. Lors du Swiss Media Forum, elle a parlé de son travail.
Tamara Keith a été pendant 12 ans correspondante à la Maison-Blanche pour la station de radio NPR. Lors du Swiss Media Forum, elle a parlé de son travail.Image: Severin Bigler

Notre consœur était en Suisse pour parler de son métier de correspondante à la Maison-Blanche lors du Swiss Media Forum (à Lucerne). Elle n’a pas eu le temps de profiter des charmes de la ville, car elle partait immédiatement après en Chine avec Trump.

Elle nous raconte les railleries du président à son égard, ce qu’il a amélioré au cours de son second mandat par rapport au premier, et pourquoi il a besoin des médias dans la guerre contre l’Iran.

Quelle est la fausse croyance la plus répandue sur la Maison-Blanche?
Tamara Keith: Les gens se l'imaginent beaucoup plus grande qu'elle ne l'est en réalité. La salle de presse a l'air très impressionnante à la télévision, puis on y entre et on se dit: «C'est tout?» Si elle semble toujours aussi bondée, c'est simplement parce qu'elle est petite. Elle ne compte que 49 places.

En douze ans, vous avez accompagné Barack Obama, Joe Biden et Donald Trump. Quel changement a été le plus difficile?
Le passage d’Obama à Trump. A la fin du mandat d’Obama, il ne se passait plus grand-chose. Obama n’avait plus le contrôle du Congrès, il n’y avait pratiquement plus de nouvelles lois.

«Puis Trump est arrivé et le choc a été rude»

Il tweetait sans arrêt, faisait constamment l’actualité et menait sa politique via Twitter. Pour nous, cela a été un énorme bouleversement: nous sortions d’une période calme, et, soudain, toutes les règles ont changé.

Lesquelles?
A chaque tweet, nous devions d'abord nous demander s'il s'agissait de politique ou d'un effet de manche. Jusque-là, tous les présidents faisaient attention à ce qu'ils disaient. Ils ne voulaient pas qu'une erreur se glisse dans un discours, sous peine d'être critiqués. Trump s'en moquait, et il s'en moque toujours. Evidemment, il ne faut pas prendre les propos d’un homme politique pour parole d’évangile.

«Avec Trump, on doit vérifier des choses auxquelles on n'aurait même pas pensé avant»

Par exemple?
Récemment, j’ai réalisé un reportage sur le fait que le président répétait sans cesse que le coût des médicaments serait réduit de 600%. Lorsque j’ai demandé à la Maison-Blanche d’où venait ce chiffre, je n’ai pas obtenu de réponse.

«Parce qu’il n’y en avait pas. Trump avait tout inventé»

Pour ce deuxième mandat, j'ai décidé de m'intéresser davantage à ce que fait Trump qu'à ce qu'il dit.

Est-ce que Trump a amélioré quelque chose pendant son deuxième mandat?
Tout dépend de ce que l'on pense de ses actions. Mais il est clairement devenu plus efficace. Aujourd'hui, il comprend mieux le fonctionnement du gouvernement. Il s'est entouré de collaborateurs qui ne le remettent pas en question, et qui estiment que ce n'est pas à eux de freiner ses impulsions. Cela lui permet d'imposer davantage ses décisions.

«Il utilise le pouvoir exécutif de manière très ciblée et façonne le gouvernement selon sa volonté»
Malgré ses vives critiques à l'égard des médias, Donald Trump s'entretient régulièrement avec les journalistes.
Malgré ses vives critiques à l'égard des médias, Donald Trump s'entretient régulièrement avec les journalistes.Image: Mark Schiefelbein / AP

Comment gère-t-il ses relations avec les médias?
L’image est contradictoire. En public, cette administration est extrêmement hostile envers les médias. Mais, au quotidien, elle est étonnamment professionnelle. Lorsque nous travaillons sur un sujet, ils nous demandent la date limite, envoient une prise de position en temps voulu et veillent à ce que leur point de vue soit pris en compte. Parfois, ces prises de position sont toutefois tellement excessives qu'elles donnent l'impression qu'ils veulent nous mettre au défi de les publier réellement. Il arrive qu'au milieu de certaines de ces prises de position, ils affirment que nous colportons des «fake news».

Qu'est-ce qui vous a surprise chez Trump ?
Peut-être que j'ai péché par naïveté, mais je n'aurais jamais imaginé que la Maison-Blanche s'attaquerait aussi ouvertement à l'Association des correspondants de la Maison-Blanche. Auparavant, c'était cette association qui décidait qui en faisait partie. La Maison-Blanche a fait voler ce système en éclats, et les premiers à en pâtir sont les médias. J’ai également été étonnée que Trump signe un décret supprimant le droit à la citoyenneté pour les personnes nées sur le territoire américain, car c’était clairement contraire à la Constitution. Il y a eu d'autres choses improbables, notamment le démantèlement d’USAID. Ils ont pris le premier mois du premier mandat de Trump et l’ont mis sous stéroïdes.

Où Trump va-t-il chercher tout ça?
La réponse est souvent étonnamment simple: il a vu quelque chose à la télévision et y réagit.

«Je laisse souvent tourner Fox News pour mieux comprendre de quoi parle le président à un moment donné»

Par exemple, si un crime commis par un immigrant fait la une sur Fox News sans être repris ailleurs, on le retrouve très vite dans les déclarations de Trump.

Mis à part Fox News, Trump n’est pas un ami des médias. Il poursuit les groupes de presse en justice, insulte les journalistes et exclut les reporters des conférences de presse. Comment travaille-t-on dans de telles conditions?
Sa tactique est très claire:

«Il s'en prend avant tout aux journalistes qui posent des questions qui ne lui plaisent pas»

Il a dit à Kaitlan Collins, de CNN, qu'elle devrait sourire. Au cours de son premier mandat, il s'en est souvent pris aux journalistes noires qui couvraient l'actualité de la Maison-Blanche. Récemment, il a traité une collègue de «cochonne» («Piggy»).

Tamara Keith (à droite) voyageait régulièrement à bord de l'Air Force One.
Tamara Keith (à droite) voyageait régulièrement à bord de l'Air Force One.Image: dr

Que fait-on dans un moment pareil?
C'était horrible. Pour cette journaliste, mais aussi pour nous tous. Dans ce genre de situation, le président a de plus en plus de pouvoir. Il peut mettre fin à une conférence de presse. Il peut appeler qui il veut. Il peut insulter qui il veut. Nous devons rester professionnels.

«Notre travail consiste à obtenir le plus de réponses possible de sa part»

On m’a souvent demandé pourquoi la presse ne se montrait pas plus solidaire. C’est une critique justifiée. Mais, sur le moment, on a souvent l’impression que ce n’est surtout pas ça qu'il faut faire.

Pourquoi?
Parce qu’en attaquant, Trump obtient exactement ce qu’il veut: détourner l’attention de la question qu'on lui a posée. La plupart du temps, il ne faut pas commenter l’attaque, mais reposer la question à laquelle il n’a pas voulu répondre.

Est-ce que cela vous est déjà arrivé?
Fin mars, lors d’une réunion du cabinet, je lui ai demandé si les Etats-Unis avaient l’intention d’intervenir en Iran pour se procurer de l’uranium. Trump s’est moqué de ma question, puis il a répondu ironiquement: «Oui, j'y vais demain à trois heures.» Bien sûr, il ne pouvait pas répondre directement à cette question, mais il y aurait pu le faire de manière plus diplomatique.

«Lorsque Trump ne veut pas répondre, il s'en prend souvent à la question ou à la personne qui la pose»

Il demande souvent: «Pour qui travaillez-vous?» Dans mon cas, et c'est étonnant, il a juste dit: «Vous avez l’air d’une journaliste sympathique.» Il y est revenu plus tard, quand quelqu’un d’autre a posé la même question. Là, il a dit: «Tout comme je n’ai pas pu le dire à cette sympathique journaliste… Oh non, maintenant, je la mets mal à l'aise.» S’il m’avait demandé pour qui je travaillais, il aurait sans doute tenu un autre discours. Il s’est engagé en faveur du financement public de NPR.

Après l'attentat lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche, le gala annuel des journalistes, il a tenu des propos plus conciliants envers les médias.
Ça a duré environ trois minutes.

«Mais la vérité, c'est qu'il a besoin de nous comme de l'air qu'il respire»

Ce sont surtout les projecteurs de la télévision qui font de lui ce qu'il est. Je crois qu'à un certain niveau, il en est conscient et qu'il l'apprécie. Mais cela ne change rien au fait qu’il veut qu’on prenne des gants avec lui. Il ne veut que des reportages bienveillants.

«Sa définition des "fake news" se résume aux informations qui ne lui plaisent pas»

Comme tous les politiciens, et particulièrement ce président, ce ne sont pas les paroles qui comptent, mais les actes. Et son attitude envers les médias est extrêmement hostile.

Vous étiez présente dans la salle lors de l’incident survenu pendant le dîner de gala. Que s’est-il passé?
La soirée avait à peine commencé. L’hymne national venait de se terminer et on débarrassait les assiettes de salade quand j’ai entendu les coups de feu. Même si l’ambiance entre les journalistes est plutôt tendue depuis l’arrivée de Trump, le fait de se réfugier ensemble sous une table crée des liens. Il y a eu beaucoup d'embrassades. J’avais peur que quelqu’un soit blessé, ce qui n’a heureusement pas été le cas.

Lors de la guerre avec l’Iran, Trump a contourné les médias traditionnels. Il a publié une vidéo sur les réseaux sociaux et n’a répondu à aucune question pendant des jours. Est-ce que ça veut dire qu'il n'a pas besoin de la presse?
Si. Surtout dans ce genre de moments. Bien sûr, cette guerre a bel et bien eu lieu. Mais, en théorie, une telle vidéo pourrait aussi être générée par intelligence artificielle. Trump est facile à imiter. Son langage est très reconnaissable. Dans dix ans, on ne saura plus distinguer le vrai du faux. Le fait que Trump n’ait pas parlé à la presse pendant trois jours n’a pas automatiquement rendu la guerre impopulaire. Mais cela voulait dire qu’il n’avait pas donné de justification claire dès le début.

«Il vit dans une bulle où sa popularité auprès des partisans du mouvement MAGA reste stable, et il estime que les sondages sont mensongers.»

Je pense qu’il a négligé à quel point il était important d’expliquer cette guerre à la population américaine. Peut-être a-t-il également sous-estimé l’ampleur de la hausse des prix des carburants. Le gouvernement n’a pas préparé la population aux sacrifices qu’elle allait devoir consentir. Et les sacrifices sont bien plus difficiles à accepter lorsqu’on n’a pas été convaincu de leur nécessité.

Les élections législatives auront lieu à la fin de l'année, suivies des élections présidentielles en 2028. Quel parti a l'avantage?
Pour moi, une chose est sûre:

«Depuis 2016, les deux partis ont été façonnés par Trump»

C'est-à-dire?
Trump domine le Parti républicain depuis 2016. Il a étouffé de nombreux conflits internes, notamment sur la question de l’avortement. Aujourd’hui, le parti incarne ce que Trump incarne, et la situation peut changer à tout moment. Etant donné que ses électeurs lui sont personnellement très fidèles, le parti n’a jamais vraiment eu à clarifier ses propres positions. Du côté des démocrates, presque tout est orienté contre Trump. Même les propositions politiques sont formulées en pensant à Trump. Il n'y a pas eu une élection au Congrès qui n'ait pas tourné autour des moyens de s'opposer à lui. Mais que se passera-t-il quand Trump ne sera plus là? Que défendra-t-on alors?

Dans le dernier rapport de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse, les Etats-Unis ont chuté à la 64e place. La Suisse occupe la 8e place. Avez-vous parfois envie d’être journaliste dans un autre pays?
Non. Je crois en l’expérience américaine. Notre pays, profondément imparfait, complexe et divisé, est fascinant.

Qu'est-ce qui rend le journalisme américain si particulier?
Son caractère évident. Nous pensons sincèrement que notre place est là-bas et que nous avons le droit de poser des questions. Bien sûr, je devrais pouvoir interviewer un membre du Congrès dans un couloir sans devoir passer d’abord par son équipe. Bien sûr, je devrais y avoir accès. Les treize journalistes du «Press Pool» sont aussi présents lors des sommets internationaux ou des rencontres avec d’autres chefs d’Etat. Nous faisons partie du dispositif. C’est en fait plutôt cool. Ce n’est pas automatiquement le cas ailleurs.

En tant que membre du «pool», vous voyagez à travers le monde avec le président. Quel voyage vous a particulièrement marquée?
Pendant le premier mandat de Trump, nous avons été convoqués en pleine nuit pour l’accompagner en Irak. Je n’ai pu en parler qu’à mon mari, car nos téléphones portables ont été coupés et nous n’avons pu rendre compte de la situation qu’une fois dans l’avion du retour. Après le 7 octobre 2023, j’ai voyagé en Israël avec Joe Biden. Cette expérience a également été marquante. Dans le couloir, j’ai failli percuter le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Son entourage était encore moins nombreux que celui du président américain. Mais le voyage le plus mémorable a sans doute été celui à Paris avec Joe Biden. Après le dîner d’Etat organisé pour le jour anniversaire du Débarquement, le président est allé se coucher tôt, ce qui nous a permis de sortir le soir.

Tamara Keith a notamment accompagné le président Joe Biden en Israël et à Paris.
Tamara Keith a notamment accompagné le président Joe Biden en Israël et à Paris.Image: MIKE_THEILER

Vous occupez un nouveau poste depuis mars. Désormais, au lieu de couvrir uniquement la Maison-Blanche, vous couvrirez pour NPR la politique américaine dans son ensemble. Qu'est-ce qui vous manquera le moins?
Les notifications push sur mon téléphone chaque fois que Trump publie quelque chose sur les réseaux sociaux. Je continuerai certainement à le suivre. Mais mon téléphone ne devra plus vibrer dès que Trump a une idée. Je me réjouis de pouvoir dormir le soir sans craindre que quelqu’un me réveille pour m’annoncer une info de dernière minute. Je me souviens, par exemple, d'un appel à une heure du matin, lorsque Trump a été testé positif au Covid.

Vous aurez donc plus de temps pour votre famille?
En théorie, oui. Mais en réalité, ça va manquer à mes enfants. Je pensais qu’ils seraient contents que je ne sois plus obligée de partir si souvent en urgence. Au lieu de cela, ils m'ont dit: «Mais on aime bien les M&M’s d’Air Force One que tu nous rapportes.» Peut-être qu’ils sont fiers de moi ou de mon travail, mais ils ne me le diront jamais directement.

C’est étrange, en effet: j’avais un petit bureau au sous-sol de la Maison-Blanche et j’allais simplement à la Maison-Blanche pour travailler. C’est absurde. Et génial. (trad.:mrs)

Donald Trump est photogénique, la preuve
1 / 80
Donald Trump est photogénique, la preuve
source: corbis news / view press
partager sur Facebookpartager sur X
Il court 14 marathons d'un seul coup
Video: watson
Ceci pourrait également vous intéresser:
Avez-vous quelque chose à nous dire ?
Avez-vous une remarque ou avez-vous découvert une erreur ? Vous pouvez nous transmettre votre message via le formulaire.
0 Commentaires
Votre commentaire
YouTube Link
0 / 600
La Chine vient en aide à Cuba
La république populaire a livré des milliers de tonnes de riz à l'île durement frappées par les pénuries.
Cuba a reçu une premier chargement de 15 000 tonnes de riz envoyés par la Chine, qui en a promis 60 000, a annoncé dimanche le président Miguel Diaz-Canel.
L’article