Vous aimiez jouer et vivre aux Etats-Unis, parce que les gens ne vous reconnaissaient pas dans la rue. C'était comment, cette liberté?
XHERDAN SHAQIRI: Quand j'atterrissais à l'aéroport de Chicago, je me promenais dehors. A Zurich ou à Bâle, je dois me camoufler avec une casquette et une capuche si je ne veux pas déclencher de buzz. Ou alors, le jour du match, je pouvais aller prendre un café avec notre entraîneur et bavarder avec un joueur de l'équipe adverse rencontré par hasard. Imaginez un peu ce qui se serait passé ici!
Ces libertés vous manquent-elles maintenant que vous êtes de retour en Suisse?
En vrai, je ne peux tout simplement plus faire certaines choses comme aux États-Unis. Ici, tout le monde me reconnaît, où que j'aille. Les gens me disent bonjour, me demandent des selfies ou veulent discuter de football avec moi. Je suis rarement libre de mes mouvements.
Que feriez-vous à Bâle si vous pouviez être invisible un instant?
C'est hypothétique et c'est donc une question difficile. Mais peut-être que je me promènerais tranquillement dans la ville ou que j'irais manger un bon repas le soir dans le centre-ville, ce que je n'ai pas encore fait depuis mon retour.
Vous avez dit que vous aimeriez aussi aller, au moins une fois, à la piscine.
C'est vrai. J'ai toujours aimé aller à la piscine, mais désormais, je ne peux plus faire ce genre de choses.
Vous osez quand même sortir pendant votre temps libre?
Avec mes parents ou mes camarades d'école d'autrefois, je fais déjà des choses dans des endroits où nous pouvons être tranquilles. Ces endroits existent bel et bien. Mais quand on m'aborde déjà à 5 heures du matin quand je fais le plein d'essence, cela me montre à quel point l'euphorie est grande. C'est pourquoi, pour l'instant, je passe encore beaucoup de temps à la maison, seul ou avec ma famille, assis sur le canapé, à me détendre.
Cette euphorie autour de vous, justement, vous pouvez commencer à l'apprécier un peu?
La reconnaissance et les compliments sont toujours agréables, et j'essaie vraiment de prendre le temps pour tous ceux qui viennent vers moi. Mais lorsque des personnes t'abordent pendant un repas – en Suisse et des personnes adultes, je tiens à le préciser – et veulent des selfies quasiment pendant le plat principal, cela peut aller trop loin pour moi.
Quand votre possible retour au FC Bâle a été évoqué, vous êtes allé au stade voir le premier match, contre Lugano. C'était quoi, votre impression?
L'équipe n'avait pas encore l'air aussi soudée qu'aujourd'hui. Sur le plan tactique aussi, il y avait quelques détails à revoir. Mais je voyais aussi le positif: que le potentiel était là, qu'ils pouvaient faire mieux. Depuis, j'ai pu faire part de mes observations à l'entraînement. Mes jeunes coéquipiers savent qu'ils peuvent apprendre beaucoup des autres joueurs. Cela ne peut que nous faire progresser.
Et un jour, je me suis rendu compte que je pouvais rivaliser avec eux et je ne devais pas me cacher.
Vous avez qualifié votre retour au FC Bâle de «courageux». Pourquoi?
Il y a déjà eu plusieurs exemples de retour qui n'ont finalement pas eu les résultats escomptés. Les attentes sont grandes, justement sur un joueur comme moi. Mais je suis aussi un joueur courageux, j'ai cru en mes qualités et aussi en celles du club, qui veut retrouver les sommets.
Aviez-vous quand même des doutes sur la réussite de votre retour?
Bien sûr! On imagine aussi toujours le pire qui pourrait arriver.
Vous aussi, qui êtes toujours positif et qui avez une grande confiance en vous?
Bien sûr que oui. Tout ne fonctionne pas toujours parfaitement. On l'a vu lors des premiers matchs. C'est pourquoi il y a eu des critiques justifiées, car tout le monde s'attendait à ce que je cartonne dès le premier jour. Mais je savais que j'aurais besoin d'un certain temps de mise en route et je l'ai bien géré.
Vous avez l'air en forme.
Je me sens vraiment très bien en ce moment, oui. Je suis dans le flow, je participe pleinement à chaque entraînement.
Dans certains grands clubs, vous n'étiez qu'un joueur parmi d'autres. A Bâle, c'est différent, vous êtes sous le feu des projecteurs, chez vous. Comment le vivez-vous?
C'est important pour moi. Être à la maison, c'est ce qu'il y a de plus beau pour moi. Je vois mes parents tous les jours, je me sens bien tous les jours. Quand je me lève, je vois mon maillot de champion, ce qui me motive toujours. C'est ici que j'ai grandi, c'est dans ce stade que j'ai disputé mes premiers matches professionnels.
Et votre rôle de leader, c'est comment?
Avant le coup d'envoi, nous faisons un cercle d'équipe, et je prends la parole au milieu. Je parle aussi beaucoup avec les jeunes joueurs. Si quelqu'un a besoin d'un psychologue, je suis là! (Rires) Mais je dois dire que les jeunes joueurs sont aujourd'hui mentalement plus mûrs qu'à mon époque.
Mais, personnellement, vous l'étiez aussi, non?
Oui, d'accord. Mais c'est quand même différent aujourd'hui. Les jeunes joueurs voient des vidéos d'eux sur Internet dès l'âge de 16 ans, ils peuvent tout poster et se mettre en scène. Moi, j'étais déjà content si mon doublé contre Breitenrain avec les M21 du FC Bâle était raconté dans une petite brève du journal local.
Vous n'êtes pas seulement un leader, mais aussi l'une des rares figures d'identification au FC Bâle.
Je raconte toujours aux jeunes ce qui se passe quand on gagne un titre ici. C'est important de leur transmettre l'histoire du FC Bâle pour qu'ils puissent la mémoriser. Car nous le savons tous: au cours des six ou sept dernières années, de nombreux joueurs sont venus ici, sont partis, ont été prêtés, etc.
Bâle a toujours été un endroit où l'on travaille dur et où l'on réussit grâce à cela. C'est ce que les jeunes du club doivent apprendre.
Dans votre longue et riche carrière, en club et avec la Nati, y a-t-il un moment qui vous a particulièrement marqué, et pas seulement sur le plan sportif?
Il y a tellement d'histoires! En 2010, par exemple, lors de la Coupe du monde en Afrique du Sud, mon premier tournoi avec la Nati, un soldat était posté devant notre porte 24 heures sur 24, devant chaque chambre, pour assurer la sécurité. Un Sud-Africain de deux mètres de haut, une arme énorme à la main. Toujours en Afrique du Sud, nous étions une fois sur le chemin du retour à l'hôtel, et à gauche et à droite de la route, les champs brûlaient. C'était fou!
Mais j'ai aussi été impressionné par l'énorme euphorie autour du foot qui régnait au Brésil lors de la Coupe du monde 2014.
Vous avez pris votre retraite internationale cet été. Vous suivez toujours la Nati?
Oui, bien sûr! Le match contre l'Espagne de lundi, je l'ai regardé sur mon téléphone portable pendant un repas au restaurant. Le match face à la Serbie, tranquillement chez moi.
Vous pourriez revenir renforcer l'équipe, en difficulté actuellement. Vous n'avez pas envie d'un come-back?
Pas pour le moment, non.
Même si vous voyez que Ricardo Rodriguez va vous dépasser au niveau du nombre de sélections?
J'ai toujours dit que ces chiffres n'étaient pas si importants pour moi. Je veux que l'on se souvienne de moi comme l'un des meilleurs joueurs et non en fonction de quelque chiffre que ce soit. 125 matchs internationaux, c'est une belle marque pour arrêter.
On ne vous verra donc plus jamais avec le maillot de la Nati?
On ne sait jamais dans le football. Mais pour l'instant, cette porte est fermée.
Vous avez récemment fêté vos 33 ans, vous êtes de retour chez vous. Au crépuscule de votre carrière, y a-t-il encore des rêves que vous n'avez jamais réalisés et que vous regrettez?
Quand on sait d'où je viens, je n'aurais jamais pensé que je ferais une telle carrière. Je veux dire par là que je viens de la petite ville d'Augst, dans le canton de Bâle-Campagne, et d'une famille sans grands moyens.
Je n'aurais jamais pensé que je pourrais impressionner à ce point tout un pays avec mon football.
Traduction et adaptation en français: Yoann Graber