Alex Frei se bat pour régler un gros problème de la Nati
La Super League et la Challenge League se présentent comme des «championnats formateurs». Mais les faits sont là: en comparaison européenne, les deux premières divisions suisses sont à la traîne en matière de temps de jeu accordé aux joueurs locaux de moins de 21 ans. Plutôt que de miser sur de jeunes Suisses, les clubs préfèrent se tourner vers des talents étrangers. Avec l’espoir de les revendre au plus vite en réalisant une plus-value.
Alex Frei (47 ans) fait notamment partie de ceux qui pâtissent de cette situation. Le meilleur buteur de l’histoire de l’équipe de Suisse est sélectionneur de la Nati M21 depuis le début de l’année. Dans cette interview, il explique ce qui ne fonctionne pas.
Si vous étiez médecin, quel diagnostic poseriez-vous sur la relève du football suisse?
ALEX FREI: Il y a quelques mois, le patient était visiblement mal en point. Aujourd’hui, il est en bonne voie pour retrouver la santé.
Comment en êtes-vous arrivé à ce constat inquiétant il y a six mois?
Lorsque j’ai établi en mars ma première sélection en tant que sélectionneur des M21, beaucoup de candidats ne jouaient pas ou très peu dans leur club. La plupart accumulaient davantage de temps de jeu en Challenge League qu’en Super League.
Avez-vous dû revoir vos exigences à la baisse pour pouvoir sélectionner des joueurs disposant de suffisamment de temps de jeu?
Absolument pas! Il existe trois critères non négociables pour être convoqué avec les M21: l’état de santé, le temps de jeu et le potentiel pour devenir un jour une option pour Murat Yakin avec l’équipe A.
Pourquoi le patient «relève du football suisse» est-il en voie de guérison?
Parce que les jeunes ont gagné en importance dans les clubs. Le FC Zurich, GC, Sion et Saint-Gall misent davantage sur de jeunes Suisses, Lucerne le fait déjà depuis des années. Mais certains clubs privilégient aussi des joueurs venus de l’étranger.
Vous pensez à Bâle et YB?
Je ne veux pas m’immiscer dans la politique de recrutement de certains clubs. Mais en tant que sélectionneur des M21, je considère qu’il est de mon devoir de défendre les talents suisses. J’ai d’ailleurs depuis longtemps fait part de mon opinion aux responsables des clubs.
Bâle et YB doivent gagner des titres, les autres clubs suisses peuvent en gagner. C'est différent. Il est logique que leur politique de recrutement diffère dans ce contexte.
Il serait d’autant plus précieux que nos talents apprennent à gérer la pression du résultat dans des clubs candidats au titre. Cela les préparerait à la dure réalité des grands championnats étrangers.
C’est grâce à ce parcours qu’ils sont devenus des joueurs capables de faire la différence en équipe nationale.
Que reprochez-vous concrètement à YB et à Bâle?
Il ne s’agit pas uniquement de Bâle et de YB. Mais laissons parler les faits: j’ai dressé une liste et comparé plusieurs effectifs suisses en Coupe du monde. La plupart des joueurs ont fait leurs premiers pas chez les professionnels en Super League ou en Challenge League. Il existe des exceptions comme Johan Manzambi, Valon Behrami ou Gregor Kobel, mais la tendance générale est éloquente. Manuel Akanji et Fabian Schär, qui ont formé pendant des années la charnière centrale de la Suisse, ont débuté en Challenge League.
Les clubs suisses manquent-ils de courage?
Je tiens à préciser une chose: chaque joueur doit mériter son temps de jeu par ses performances. Mais pour les jeunes Suisses qui remplissent cette condition, les clubs devraient véritablement ouvrir la porte.
Que répondent les responsables de YB et du FC Bâle à vos inquiétudes?
A Berne, ils sont conscients du problème et disposés à changer les choses. Je pense que le FC Bâle, Lugano et Servette finiront eux aussi par s’en rendre compte.
Ne s’agit-il que de belles paroles? Ces dernières années, David Degen a régulièrement annoncé que l’effectif du FCB compterait bientôt de nombreux joueurs issus de son centre de formation. Dans les faits, ils sont aujourd’hui moins nombreux que depuis une éternité.
Que les choses soient claires: je n’ai absolument rien contre le recrutement de joueurs étrangers. Ils ont souvent stimulé la concurrence et ainsi permis aux joueurs suisses de progresser.
Critiquez-vous le fait que les joueurs recrutés à l’étranger soient toujours plus jeunes?
Il n’y a que très peu de jeunes étrangers qui arrivent en Suisse sans qu’il existe ici un joueur de valeur équivalente.
Les clubs voient probablement les choses autrement, sinon ils n’iraient pas pêcher dans des eaux étrangères.
Nous n’avons pas de problème de qualité. Mais le manque de temps de jeu nous fait malheureusement perdre de la qualité.
Dans l'optique de réaliser des plus-values, les sommes colossales payées pour de jeunes étrangers jouent certainement aussi un rôle.
La moitié des dix joueurs les plus chers issus de Super League sont Suisses, Breel Embolo et Manuel Akanji occupant les deux premières places. Les clubs des grands championnats recherchent la qualité, l’origine leur importe peu.
Vous venez donc de balayer le dernier argument en faveur des joueurs étrangers plutôt que suisses.
Ma liste de joueurs susceptibles d’entrer actuellement en ligne de compte pour les M21 comporte entre 170 et 180 noms. Si l’on retire ceux qui évoluent à l’étranger, au moins 40 peuvent jouer en Super League.
Mais ils n’y jouent pas assez.
Exact. Il y a deux arguments avancés par les clubs que je peux comprendre.
Lesquels?
Premièrement, en raison de l’équilibre du championnat, les clubs n’aiment plus vendre leurs joueurs à des concurrents directs. Deuxièmement, le prix des joueurs de Challenge League a explosé ces cinq dernières années.
Il y a deux ans, l’ASF a tiré la sonnette d’alarme avec une étude selon laquelle l’équipe de Suisse perdrait en compétitivité si les jeunes Suisses continuaient d’être condamnés à regarder les matchs de Super League depuis le banc. Etes-vous devenu sélectionneur des M21 pour utiliser votre nom et votre crédibilité afin de provoquer une prise de conscience chez les clubs, les agents et les joueurs?
Personne n’avait besoin de me le demander. Cela fait partie de ma mission de m’engager et de vouloir ce qu’il y a de mieux pour le football suisse. Peut-être m’est-il plus facile qu’à d’autres de dire ce que je pense.
Vous sentez-vous pris au sérieux lorsque vous rendez visite aux directeurs sportifs en Suisse? Ils pourraient lever les mains et vous dire: «L’équipe nationale ne m’intéresse pas!»
Quand l’équipe nationale va bien, le football suisse va bien. Les clubs profitent de l’augmentation de la valeur marchande de leurs joueurs ainsi que des primes versées par la Fifa et l’UEFA en cas de succès. A l’inverse, l’équipe nationale profite de clubs suisses performants sur la scène internationale. Je ne me considère pas comme quelqu’un qui sait tout, je défends simplement mon point de vue.
La ligue a introduit cette saison un système de bonus-malus afin d’encourager les clubs à donner du temps de jeu aux jeunes Suisses. Qu’en pensez-vous? Ou faudrait-il, comme au Mexique, retirer des points lorsque le temps de jeu accordé aux talents locaux reste inférieur au minimum exigé?
Les incitations financières ont du sens. Mais les clubs doivent surtout le faire par conviction. Sanctionner l’utilisation de joueurs étrangers par un retrait de points serait probablement délicat sur les plans juridique et moral. Les éventuelles modifications de règlement ne sont pas de mon ressort. En tant que sélectionneur des M21, je me considère comme l’avocat des jeunes Suisses.
C’est une accusation lourde…
Pour un jeune joueur suisse, la période de grâce est plus courte. Ou alors il est jugé plus sévèrement. Pourquoi? Peut-être aussi à cause de cette mentalité que l’on prête depuis longtemps aux Suisses.
Laquelle?
Ne pas suffisamment défendre ses propres intérêts, baisser trop vite la tête. Un Suisse doit lui aussi montrer à son entraîneur, à chaque entraînement et par ses performances: «Hé, je suis là! Fais-moi jouer! Je suis meilleur que l’autre!» Je ne demande pas de passe-droit pour les joueurs titulaires d’un passeport suisse. Cela dit, au vu des résultats de l’équipe nationale A, nous sommes globalement sur la bonne voie.
Sommes-nous trop peu patriotes en Suisse?
Là, nous entrons dans un débat de société. Pendant une Coupe du monde ou un Euro, les drapeaux suisses sont partout, tout le monde va au bureau avec le maillot de l’équipe nationale, les fan zones sont pleines. La fierté d’être Suisse est perceptible partout.
Deviendrez-vous un jour sélectionneur de l’équipe de Suisse A?
Aucune idée, mais je ne cours pas non plus après ce poste. Je suis très, très heureux que Murat Yakin soit le sélectionneur de l’équipe A. Nos échanges sont parfaits et empreints de confiance et de respect mutuels.
Yakin vous écoute-t-il lorsque vous lui conseillez d’essayer tel ou tel joueur?
Il en prend très certainement note et accorde beaucoup d’importance à mon avis. J’échange régulièrement avec son assistant Davide Callà.
Lorsque vous proposez les meilleurs joueurs M21 au sélectionneur de l’équipe A, vous vous tirez une balle dans le pied. Vous le faites volontiers?
Bien sûr. C’est mon travail. Je suis au service du football suisse.
Adaptation en français: Yoann Graber
