«C'est notre Champions League»: le pari fou de ces Romands
Eté 2025. Fabrice Aeby et ses potes en ont marre du unihockey, qu'ils pratiquent en club depuis belle lurette. Mais ils veulent continuer à se voir et faire du sport ensemble. Et si possible toujours dans une activité de niche. «Du coup, j'ai cherché sur internet des sports méconnus, et je suis tombé par hasard sur le pickleball», rembobine le Vaudois de 37 ans.
Alors, pour tester, ils vont à un entraînement à Lausanne, l'un des très rares endroits de Suisse romande où il y a des terrains. «On est trois ou quatre à avoir directement croché». Mais les trentenaires veulent rester dans leur fief d'Yverdon. Seulement voilà: il n'y a aucun court dans la région. Un problème? Pas pour eux. «On a acheté deux filets portables et, chaque mercredi, on traçait nos terrains à la craie devant le centre sportif des Isles. Tout l'été, on jouait tant qu'il faisait jour», se marre Fabrice Aeby.
Né aux États-Unis dans les années 1960, le pickleball connaît depuis quelques années un essor spectaculaire, particulièrement en Amérique du Nord et en Asie du Sud-Est. Sa particularité est notamment la «kitchen», une zone située de chaque côté du filet dans laquelle il est interdit de reprendre la balle de volée.
Au fil des sessions, le groupe s'agrandit, avec quelques amis qui viennent s'essayer à ce sport de niche. Mais c'est un aléa de la météo qui force les Yverdonnois à passer à l'étape supérieure.
Un choix stratégique: les dimensions du court sont les mêmes que celles d'un terrain de pickleball (13,41 m sur 6,10 m), et le revêtement offre un rebond adéquat. «On a été bien accueillis, mais on a vu qu'on embêtait un peu les gens avec le bruit», raconte Fabrice Aeby. Car oui, les «ploc» chaque fois que la raquette frappe la balle ont de quoi déranger les voisins de terrains.
Le Graal et le message WhatsApp
Mais la bande de potes n'en démord pas: ils veulent absolument continuer le pickleball. Et progresser. Leur solution de repli? Le centre sportif de Valeyres-sous-Montagny (VD), juste à côté d'Yverdon. «On a joué six mois sur un terrain de tennis en moquette. Le rebond était bas, mais c'était déjà top». Leur abnégation va payer. A force de voir leurs bobines chaque semaine, le patron des lieux, Yvan Perrier, leur offre le Graal:
Depuis avril, Fabrice Aeby et ses amis tapent la balle chaque mardi soir sur quatre terrains flambant neufs alignés, qui ont remplacé un court de tennis. «On a une chance immense! Je pense qu'on bénéficie de la meilleure infrastructure en Romandie», s'enthousiasme le trentenaire.
Ce printemps toujours, un autre événement a fait entrer le pickleball yverdonnois – et romand, plus généralement – dans une autre dimension. Tout commence par un message sur un groupe WhatsApp, qui réunit toute «la communauté» des joueurs de ce côté-ci de la Sarine.
Le Valaisan a lui-même été contacté par le fondateur et organisateur de ce championnat, l'Italien Domenico Spinelli. Ce pionnier du pickleball, basé à Bolzano, a un grand projet: créer une compétition qui réunit, comme son nom l'indique, des équipes amateures de tout l'arc alpin. De la Slovénie à Monaco, en passant donc par la Suisse.
«La première ligue internationale amateur de pickleball en Europe», met en avant le site web du championnat. «C'est un peu notre Ligue des champions», renchérit avec un sourire Fabrice Aeby, par analogie avec la reine des compétitions européennes de football.
Un joli point à Valeyres-sous-Montagny 📺
L'Alpin League, c'est aussi et surtout la première opportunité pour les clubs romands de s'affronter entre eux, car le championnat suisse – organisé par l'Association suisse de pickleball – n'a été créé que cet été. Lausanne, Sion, Villars-sur-Glâne (FR) et donc Yverdon rejoignent l'aventure. La Suisse compte encore deux équipes tessinoises. Côté italien, il y a douze formations, toutes du Nord-Est. «Plusieurs équipes alémaniques veulent intégrer l'Alpin League pour l'édition 2027, et il y a des discussions avec des clubs en France, en Autriche et en Allemagne», ajoute Fabrice Aeby.
Mais n'y a-t-il pas un risque de collision entre compétitions, maintenant que l'Association suisse a lancé sa propre ligue? L'Yverdonnois balaie:
Vaches sauvages, panthères et partage
En Alpin League, les joueurs créent donc leurs équipes indépendamment des clubs. Celles-ci doivent être mixtes (une femme au minimum), et leurs noms font ressortir le côté fun de la compétition: il y a les Sion Wild Cows, le Kitchen Crew Lausanne, les Panthères suisses (Yverdon) ou encore les Dragons Agiles de Fribourg. La fourchette d'âge des participants est large: «Cette année, ça allait de 18 à 65 ans», précise Fabrice Aeby.
Entre juin et début août, les sept formations romandes se sont toutes affrontées lors de plusieurs journées, organisées tantôt sur les terrains de l'une, tantôt chez une autre. Avec un format insolite, élaboré par Domenico Spinelli: chaque rencontre comprend quatre matchs, soit deux doubles hommes et deux doubles mixtes. Un match se joue jusqu'à 25 points. Les points marqués lors de chacun de ces quatre matchs sont additionnés, et l'équipe avec le plus grand total gagne la rencontre.
Les trois premières formations au classement se sont qualifiées pour la finale à Bolzano les 5 et 6 septembre, où elles défieront les meilleures équipes italiennes. Si l'envie de gagner est évidemment présente chez chaque participant, ce n'est pas l'objectif premier de l'Alpin League, comme l'explique Fabrice Aeby:
Petit à petit, celle-ci s'accroît. En même temps qu'il s'institutionnalise, le pickleball gagne de nouveaux adeptes dans notre pays. Ce sport – ludique et plus accessible, tant techniquement que physiquement, que le tennis – n'y a pas explosé comme aux Etats-Unis ou en Asie du Sud-Est, mais «il y a un engouement qui se fait sentir», se réjouit Fabrice Aeby.
Dernièrement, la «communauté» romande du pickleball s'est agrandie, avec quatre nouveaux terrains intérieurs à Delémont. Heureusement pour les vendeurs de craies du chef-lieu jurassien, il restera toujours la marelle.
