Ce Che Guevara aux ongles vernis transforme l'équipe d'Espagne
L'ex-premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, a utilisé des mots autant condamnables que peu originaux au moment de lancer une pique à la France, avant la demi-finale du Mondial (mardi à 21h).
Dans une tribune publiée ce week-end, l'homme de droite (71 ans) a écrit qu'«il n’y a pas de Français» dans l'équipe de France. Ces propos xénophobes, entendus déjà beaucoup trop de fois, réduisent la nationalité à une origine ethnique. Un footballeur de la sélection espagnole à la Coupe du monde s'est chargé de tacler Mariano Rajoy, dans une interview donnée à DAZN. Son nom? Borja Iglesias.
«Ça me surprend et ça me fait de la peine qu’on en soit encore là. Notre richesse, c’est justement la diversité de nos origines», a asséné l'avant-centre de 33 ans. Il a enchaîné, tout en soulignant que Rajoy ne l'a peut-être «pas dit avec une mauvaise intention»:
Ceux qui connaissent un peu Borja Iglesias n'auront pas été étonnés de sa prise de position. L'attaquant du Celta Vigo est célèbre pour ses idées progressistes et humanistes. En Espagne, il est une figure de proue de la lutte contre l'homophobie et les discriminations de genre. Un statut extrêmement rare pour une star du football, un milieu réputé pour son machisme et sa très faible ouverture d'esprit quant à ces thématiques.
D'ailleurs, en dehors d'Espagne, Borja Iglesias est davantage connu pour ses combats sociétaux que ses prouesses sur le terrain. Une preuve? Aux Etats-Unis, pendant ce Mondial, les agents de sécurité ne l'ont pas reconnu et lui ont interdit l'entrée au centre d'entraînement de la Roja. Il a dû appeler des membres de l'équipe pour qu'ils viennent à sa rescousse. La vidéo est devenue virale.
La séquence en vidéo
On peut excuser les vigiles américains: l'avant-centre du Celta Vigo n'a joué qu'une minute dans cette Coupe du monde (face au Portugal, en 8e de finale) et ne compte que neuf sélections (aucun but). Il ne joue pas dans un grand club européen, mais ses deux dernières très bonnes saisons – tant individuellement (14 buts en 35 matchs de Liga en 25/26) que collectivement – avec l'équipe galicienne lui ont ouvert les portes de ce Mondial (et, finalement, du centre d'entraînement).
Un moyen insolite de s'exprimer
Ce grand barbu dégarni a donc du talent, mais aussi et surtout une belle sensibilité. «Je crois que ça vient de l'éducation que j'ai reçue. J'ai grandi dans une famille qui m'a toujours répété qu'il fallait respecter tout le monde et essayer d'améliorer la société à notre petite échelle», expliquait-il dans une interview donnée à L'Equipe. Et Borja Iglesias s'évertue à le faire avec ses actes.
«Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire», disait Ernesto «Che» Guevara. Une maxime que le numéro 26 de la Roja a fait sienne. Mais il a choisi d'autres combats que le célèbre révolutionnaire communiste.
Il y a d'abord eu le soutien au mouvement Black Lives Matter, juste après le décès de George Floyd en mai 2020. Borja Iglesias a opté pour un moyen inhabituel de manifester:
Si se vernir les ongles lui «donne la sensation de pouvoir exprimer quelque chose», c'est aussi un moyen symboliquement très fort, pour une star du foot masculin, de briser les stéréotypes. Les nombreuses réactions haineuses qu'il reçoit sur les réseaux sociaux, à cause de cette pratique, ne font que renforcer sa lutte contre l'homophobie. Sur ses comptes ou dans les interviews, il multiplie les messages pour dénoncer cette dernière.
Violemment attaqué avec des insultes homophobes (alors qu'il n'est pas homosexuel) après son triplé contre le FC Barcelone en avril 2025, il avait écrit, en partageant les captures d'écran des messages reçus:
Le natif de Saint-Jacques-de-Compostelle a remis une couche dans L'Equipe, en mars dernier:
Boycott et parcours atypique
L'offensive certainement la plus tranchante de l'avant-centre remonte à août 2023, en pleine «affaire Luis Rubiales». Alors président de la fédération espagnole, ce dernier embrasse de force la joueuse Jennifer Hermoso lors des célébrations du sacre mondial. Nombreux sont ceux, y compris en Espagne, qui exigent la démission de Rubiales. Ce dernier refuse. Borja Iglesias passe à l'attaque: alors déjà international espagnol, il annonce son retrait de la sélection tant que Luis Rubiales sera en place. Finalement, le président quittera ses fonctions le mois suivant.
«J'ai ressenti l'impossibilité de me taire, tout ça me gênait tellement, aussi pour l'image de l'Espagne. Ça m'a coûté mais si je m'étais tu, je me serais senti dans un pire état», confiait-il après coup.
La masculinité toxique et le machisme, Iglesias – qui a fêté sa première sélection avec l'Espagne contre la Suisse, en Ligue des nations en septembre 2022 – les a toujours combattus. En essayant, d'abord, de ne pas succomber aux mauvais exemples quand il était un jeune footballeur:
Sa sensibilité sur ces sujets sociétaux, le Galicien estime qu'il la doit aussi à son parcours atypique dans le milieu:
On est certain que même s'il marque le but décisif contre la France en demi-finale, ou en finale contre l'Argentine ou l'Angleterre, Borja Iglesias restera les pieds sur terre et continuera à défendre bec et ongles vernis les causes qui lui tiennent à cœur.
